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Full text of "Le roman du lièvre"

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LE ROMAN DU LIÈVRE 



L V MEME AUTEUR 



Poésie 



DK l'aNGF.LUS de l'aUBE A l'aNGÉLUS DU SOIR (1888- 

1897), contenant les premiers Vers, la Naitsance 
du Poète, Un jour et la Mort du poète 1 

LE DEUIL DES PRIMEVERES (1898-1900), Contenant les 
Élégies, la Jeune Fille] nue, des Poésies diverses et 
les Prières 1 

LE TRIOMPHE DE LA VIE (1900-1901), Contenant /«OU 
de Noarrieu et Existences 1 

CLAIRIÈRES DANS LE CIEL (1902-1906), Contenant En 
Dieu, Tristesses, le Poète et sa Femme, Poésies di- 
verses et r Église habillée de feuilles 1 

LES GÉORGIQUES CHRÉTIENNES (1912) . 1 



Prose 



LE ROMAN DU LIÈVRE, Contenant le Roman du lièvre, 
Clara d'Ellébeuse, Almaïde d'Etremont, Des 
Choses, Contes, Notes sur des oasis et sur Alger, le 
15 Aoixt à Laruns, Deux proses, Notes sur Jean- 
Jacques Rousseau et Mme de Warens aux Charmettes 
et à Chambéry 1 

POMME d'anis, ou VHistoire d'une Jeune fille infirme. . 1 

PENSÉE DES jardins 1 

MA FILLE BERNADETTE 1 

FEUILLES DANS LE VENT, Contenant Méditations, 
Quelques Hommes, Pommes d'anis, la Brebis 
égarée { 

LE ROSAIRE AU SOLEIL i 



FRANCIS JAMMES 



Le 

Roman du Lièvre 

CLARA d'eLLÉBEUSE 

Al.MAÏDE d'ÉTREMONT DES CHOSES 

CONTES ETC. 

VlNGl' ET UNIÈME ÉDITION 



M K Lk C V K E DE FRANCE "^ T^oT^p. ^ 

XXVI, hVli 0& GONDÉ, XXVI ' ^ 






IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE : 

Dix exemplaires sur papier de Hollande 
numérolès de i à lo 



JUSTIFICATION DU TinAGK I 




Droits de Iraduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris 
la Suède, la Norvège et le Danemark. 



A LOUIS BARBEY 

BN SOUVENIR DB BALANSUN ET DES OMBRAGES 

UE CASTÉTIS 

ET DU llUISSEAU QUI, PARMI LES MYOSOTIS, 

MIRE TA VIE LÎMPIDE ET SANS TAPAGE 

F. J. 



LE ROMA.N DU LIÈVRE 



Parmi le thym et la rosée de Jean de la Fon- 
taine, Lièvre écouta la chasse, et grimpa au sen- 
tier de molle argiln, et il avait peur de son ombre, 
et les bruyères fuyaient derrière sa course, et des 
clochers bleus surgissaient de vallon en vallon 
et il redescendait, et il remontait, et ses sauts 
courbaient les herbes oti s'alignaient des gouttes, 
et il devenait le frère des alouettes dans ce vol 
rapide, et il traversait les routes départementales, 
et il hésitait au poteau indicateur avant de suivre 
le chemin vicinal qui, blême de soleil et sonore 
au carrefour, se perd dans la mousse obscure et 
muette. 

Ce jour-là, il manqua se butter à la douzième 
borne kilométrique, entre Castétis et Balansun, 
à cause que ses yeux ahuris sont placés de côté. 
Net, il s'arrêta; sa gencive, naturellement fen- 
due, eut un imperceptible tremblement qui dé- 
couvrit ses incisives. Puis, ses guêtres de routier, 



40 LE ROMAN DU LIBVRB 



couleur de chaume, se détendirent ainsi que ses 
ongles usés et rognés. Et il bondit par la haie, 
boulé, les oreilles à son derrière. 

Et, encore, il remonta longuement tandis que 
les chiens désolés perdaient sa piste. Et, encore, 
il redescendit jusqu'à la route de Sauvejunte où il 
vit venir un cheval attelé à une carriole. Au loin, 
cette route poudroyait comme dans sœur Anne, 
lorsque l'on dit : « Ma sœur, ne vois-tu rien ve- 
nir? » La sécheresse pâle en était magnifique, 
amèrement embaumée par les menthes. Bientôt 
le cheval fut auprès de Lièvre. 

C'était une rosse qui traînait un char-à- bancs et 
qui ne pouvait plus qu'aller au galop, par à-coups. 
Chaque élan faisait sursauter sa carcasse dislo- 
quée, secouait son collier, éparpillait sa crinière 
terreuse, luisante et verte comme la barbe d'un 
vieux marin. La hôte soulevait avec peine, comme 
s'ils eussent été des pavés, ses sabots gonflés ainsi 
que des tumeurs. Lièvre prit crainte de cette grande 
machine vivante qui remuait en faisant un tel 
bruit. Il fit un bond et continua sa fuite sur les 
prés, le museau vers les Pyrénées, la queue vers 
les Landes, l'œil droit vers le soleil levant, l'œil 
gauche vers Mesplède. 



LE ROMAN DU LiÈVRB il 

Enfin, il se tapit dans un chaume, non loin 
d'une caille qui sommeillait à la façon des poules, 
le ventre dans la poussière, abrutie de chaleur, 
suant sa graisse à travers ses plumes. 

La matinée élincela vers midi. L'azur pâlit sous 
la chaleur, devint gris-de-perle. Une buse planait, 
dont le vol se laissait porter sans effort et décri- 
vait des cercles de plus en plus élargis vers la 
hauteur. A quelque cent mètres, la nappe bleu- 
de-paon d'une rivière,, entraînait avec paresse le 
mirage des aulnes dont les feuilles visqueuses dis- 
tillaient un amer parfum, et coupaient de leur 
noirceur violente la blême lumière couleur d'eau. 
Près de la digue, les poissons glissaient par bandes. 
Un angélus battit de son aile bleue, la torride 
blancheur d'un clocher, et la sieste de Lièvre 
commença. 



12 LB «OMAN Dn LiÈvrs 



Il demeurn. jusqu'au soir crans cp chaume, immo- 
bile, ennuyé seulement d'une nuée de moustiques 
tremblante comme une route au soleil. Puis, au 
crépuscule, il fit deux bonds, doucement, devant 
lui et deux autres, à gauche, à droite. 

C'était le commencement de la nuit, h s»avança 
vers la rivière oii les quenouilles des roseaux lais- 
saient pendre au clair de la lune le chanvre des 
brouillards d'argent. 

Lièvre s'assit au milieu du foin fleuri, heureux 
qu'à celte heure les sons ne fussent qu'harmonieux, 
et que l'on doutât si l'appel des cailles n'était pas 
celui des fontaines. 

Les hommes étaient-ils morts? Un seul veillait 
au loin, faisant des gestes sur les eaux et retirant 
sans bruit son épervier ruisselant de rayons. Mais 
le cœur de ces eaux en était seul troublé, celui de 
Lièvre restait calme. 

Et VOICI qu-entre les angcriques apparaissait peu 
èi peu une boule. C'était la bien-aimée qui s'avan- 



LB ROMAN DU LIHVRB 13 



çait. Et Lièvre alla vers elle jusqu'à ce qu'il l'eût 
rejointe au centre du regain bleu. Leurs petits mu- 
seaux se touchaient. Et, un instant, au milieu des 
oseilles sauvages, ils se broutèrent des baisers. Ils 
jouèrent. Puis, lentement, côte èi côte, ils s'en 
furent, guidés par la faim, vers une métairie pros- 
ternée dans l'ombre. Dans le misérable potager 
oh ils pénétrèrent, les choux étaient croquants, les 
thyms amers. L'étable voisine respirait, et, sou> 
la porte de sa loge, le cochon passa son groin 
mobile et renifla. 

Ainsi la nuit se passa à manger et à aimer. Peu 
à peu l'ombre remua sous l'aube. Des taches appa- 
rurent au loin. Tout se mit à trembler. Un coq 
ridicule déchira le silence, perché sur le poulailler. 
Il avait un cri furieux. Il s'applaudissait avec ses 
moignons d'ailes. 

Lièvre et sa femelle se quittèrent au seuil de 
la haie d'épines et de roses. Un village de cris- 
tal, eût-on dit, émergeait du brouillard et, dans un 
champ, on distinguait des chiens affairés qui, ba- 
lançant leurs queues roides comme des câbles, 
cherchaient à débrouiller, parmi les menthes elles 
pailles, les courbes idéales décrites par le couple 
charmant. 



14 I.E ROMAN DU LlKVnE 



Lièvre alla se gîter dans une marni^re voîlli'e «!o 
mûriers où il demeura jusqu'au soir, assis, les 
yeux ouverts. 11 s'ytenait comme un roi, sous l'ogive 
des branches qu'une ondée avait ornée de ses 
graines de soleil bleu. 11 s'y assoupit. Mais son rôve 
inquiet n'était point celui que donne le calme som- 
meil du torpide après-midi. Il ne connaissait point 
le repos sans alerte du lézard dont la vie palpite à 
peine dans le songe des vieux murs, ni la sieste 
confiante du blaireau dans son terrier qu'em[)lit 
une obscure fraîcheur. 

Le moindre bruit lui redisait le danger de tout 
ce qui bouge, tombe, frappe; l'insolite mouvement 
d'une ombre, l'approche de l'ennemi. Il savait que, 
dans le gîte, il n'est de bonheur que si tout est 
semblable à ce qui s'y trouvait à l'instant. De là, 
naissait pour lui l'amour de l'ordre qu'entretenait 
son immobilité. 

Pourquoi, dans le calme azuré des jours pesants, 
la feuille de l'églantier remuerait-elle? Pourquoi, 
lorsque l'ombre du taillis est si lente qu'elle 
semble arrêter les heures, viendrait-elle à s'agiter? 



LE ROMAN DU LIÙV15E i5 



Pourquoi se fût-il mêlé aux hommes, qui, non loin 
de sa retraite, cueillaient les quenouilles des maïs 
où le soleil fila des grains pâles de lumière? Ses 
paupières sans cils ne se pouvaient accommoder 
de l'éblouissante palpitation des midis et, par cela 
seul, il savait ne pouvoir s'approcher sans danger 
de ceux qui fixent sans aveuglement les flammes 
blanches des laboursi 

Rien ne le sollicitait au dehors que lorsqu'il 
était temps qu'il sortit de lui-même. Sa sagesse 
obéissait h l'harmonie. La vie lui était une mu- 
sique dont chaque note discordante lui conseillait 
qu'il se méfiât. Il ne confondait point la voix de 
la meute avec celle, lointaine, des cloches; ni le 
geste de l'homme avec celui de l'arbre agité; ni la 
détonation du fusil avec celle de la foudre; ni 
celle-ci avec le roulement des tombereaux; ni le 
sifflet de l'épervier avec celui des batteuses à 
vapeur. Il y avait ainsi tout un langage dont il 
tejmit les mots pour ennemis. 



10 LB IIOMAN OU Ll&VnB 



Qui donc aurait pu dire d'où Lièvre tenait cette 
prudence et cette sagesse? Nul n'eût expliqué 
cela, ni comment elles lui avaient été transmises. 
Ses origines se perdaient dans la nuit des temps 
où les histoires se confondent.. 

Descendit-il de l'arche de NoC sur le mont Ararat, 
à l'heure oîi la colombe olivière, qui garde encore 
en son roucoulement le bruit des grandes eaux, 
vint signifier que baissait le déluge? Avait-il été 
créé tel, ce courte-queue, ce poil-de-chaume, ce 
museau-fendu, cet oreillard, ce patte-usée? L'Éter- 
nel l'avait-il jeté spontanément sous les lauriers 
de l'Eden? 

Avait-il vu, blotti sous un buisson de roses, 
Eve, comme une jument cabrée, promener parmi 
les glaïeuls la grâce de ses jambes ténébreuses, et 
tendre ses seins d'or à travers les grenades mys- 
tiques? Ou ne fut-il d'abord qu'un brouillard 
incandesceDl?Déjàvivait-ilau cœur des porphyres? 
Avait-il, incombustible, resurgi de ce civet de 
lave, pour habiter tour à tour, jusqu'à ce qu'il osât 
montrer son nez, la cellule du granit et de l'algue? 
Devait-il au jais ruisselant ses yeux de bitume? 
Aux limons argileux ses poils? Aux varechs ses 
molles oreilles? Au feu liquide son sang vif? 



LB ROMAN DU LIÈVHE 17 



... Peu lui importaient ses origines en ce mo- 
ment que, dans la marnière, il reposait en paix. 
C'était par un août orageux, par une mûre fin 
d'après-midi dont le ciel d'un bleu de prune 
sombre, gonflé çà et là, se préparait h crever sur 
la plaine. 

Bientôt l'averse commença de retentir sur la 
ronceraie. Le tambourinemcnt des longues ba- 
guettes d'eau s'accéléra. Mais Lièvre n'eut point 
peur, car la pluie obéissait à un rythme qu'il con- 
naissait. D'ailleurs, elle ne l'atteignait point, im- 
puissante encore à pénétrer l'épaisseur de la voûte 
végétale. Seule une goutte frappait le fond de 
la marnière, claquante et renouvelée au même 
point. 

Ainsi le Patte-usée n'avait point le cœur troublé 
par ce concert. Il connaissait l'harmonie qui 
enchaîne comme des strophes les larmes de l'ondée, 
sachant que ni le chien, ni l'homme, ni le renard, 
ni l'épervier n'y prenaient part. Le ciel était comme 
une harpe où se tendaient les fils d'argent de 
l'averse, de haut en bas. Et, en bas, chaque chose 
la faisait résonner d'une façon particulière et, 
tour à tour, reprenait son propre thème. Aux doigts 
verts des feuilles les cordes de cristal sonnaient, 



20 LB ROMAN DU LIÈVRB 



que ceignait une corde, se joignaient. Il tenait 
vers la lune son visage osseux plus pâle qu'elle. 
On distinguait son nez d'aigle, et ses yeux profonds 
comme ceux des ânes, et sa barbe noire où les 
halliers avaient laissé des laines d'agneaux. 

Deux colombes l'accompagnaient. Elles glissaient 
de branche en branche dans la douceur de la 
nuit. De l'amoureuse poursuite de leurs ailes, on 
aurait dit les pétales d'une fleur effeuillée qui 
eussent voulu se rejoindre et, à nouveau, s'épa- 
nouir en corolle. 

Trois pauvres chiens au collier d'épines précé- 
daient, en remuant la queue, l'homme dont un 
vieux loup léchait le vêtement. Une brebis et soQ 
agnelle s'avançaient parmi les crocus-des-mousses, 
bêlantes, incertaines et charmées, foulant ces lilas 
d'émeraude, cependant que trois éperviers se pre- 
naient à jouer avec les deux colombes. Un timide 
oiseau de nuit siffla de joie parmi les fruits des 
chênes, puis s'éploya et rejoignit les éperviers et 
les colombes, l'agnelle et la brebis, les chiens, le 
loup et l'homme. 

Et l'homme s'approcha de Lièvre et lui dit : 

— Je suis François. Je t'aime et je te salue, 



IX ROMAN DD LIÊVRB 21 

6 mon frère. Je te salue, au nom de ce ciel qui 
réfléchit les eaux et les pierres brillantes, au nom 
des oseilles sauvages, des écorces et des graines 
qui iXtnt ta nourriture. Viens avec ces innocents 
qui m'accompagnent et qui se sont attachés à mes 
pas avec la foi du lierre qui grimpe à l'arbre sans 
se dire que, bientôt peut-être, viendra le bûcheron. 
Lièvre, je t'apporte la Foi que nous avons les 
uns dans les autres, la Foi qui est la vie elle-même, 
qui est ce que nous ne savons pas, mais ce en 
quoi nous croyons. Lièvre aimable et gentil, 
ô doux routier, veux-tu bien suivre notre Foi? 

Et, tandis que parlait François, les bêtes arrêtées 
faisaient silence, à plat ventre ou perchées, con- 
fiantes dans ces mots qu'elles n'entendaient point. 

Lièvre seul, l'œil grand ouvert, semblait s'in- 
quiéter maintenant du bruit de ces paroles, une 
oreille en avant, l'autre en arrière, comme, tout 
à la fois, pour partir et rester. 

Ce que voyant, François cueillit sur la pelouse 
une poignée de foin et la tendit au Patte-usée qui 
le suivit. 



22 LE ROMAN DU LIEVRE 



Tous cheminèrent ensemble dès cette nuit. 

Nul ne leur pouvait nuire, car la Foi les proté- 
geait. Ace point que, lorsque François et ses amis 
s'arrêtaient sur la place d'un village où des gens 
dansaient au bruit d'une musette, à l'heure où 
les ormeaux s'attendrissent, où aux tables noires 
des aubergistes en plein vent des filles lèvent le 
verre et rient, on faisait cercle autour d'eux. Et 
les jeunes gens qui tiraient à l'arc ou de l'arque- 
buse n'eussent point songé è, tuer Lièvre, tant sa 
tranquille promenade les étonnait, tant ils auraient 
trouvé barbare d'abuser d'un pauvre animal qui 
plaçait sa confiance jusquessous leurs pieds. Et ils 
prenaient François pour un homme habile à domp- 
terles animaux, et lui ouvraient parfois les granges 
pour la nuit, lui faisant une aumône dont il se 
servait pour acheter à ses bêtes ce qu'elles préfé- 
raient. 

D'ailleurs elles se nourrissaient facilement, car 
cet automne qu'elles traversaient était généreux 
et faisait ployer les greniers, et on les laissait gla- 
ner dans les champs de maïs et prendre part à la 
vendange qui chantait dans le soleil couchant. Des 
filles blondes pressaient des grappes sur leurs 
seins lumineux. Leurs coudes levés luisaient. Au- 



LE ROMAN DU LIÈVRE 23 

dessus des ténèbres bleues des châtaigneraies, 
lentement, coulaientdes étoiles filantes. Le velours 
des bruyères s'épaississait. On entendait gémir lea 
robes dans la profondeur des avenues. 

Ils contemplaient la mer suspendue dans l'es- 
pace, et les voiles penchées, et les sables blancs 
tachés par les ombres des tamarix, des arbousiers 
et des pins, et ils parcouraient de rieuses prairies, 
oîi, descendu de la candeur des neiges, le torrent 
se fait ruisseau, mais étincelle encore au souvenir 
des antimoines et des givres. 

Lorsque sonnait le cor des chasseurs, Lièvre, 
demeurait sans effroi parmi ses compagnons qui 
le gardaient et qu'il gardait. Un jour, une meute 
qui s'était rapprochée de lui recula à la vue du 
loup, aussi bien qu'une chatte qui poursuivait les 
colombes s'enfuit devant les trois chiens aux col- 
liers d'épines, et qu'un furet qui guettait l'agnelle 
se cacha des oiseaux de proie. Le Patte-usée lit 
peur à des hirondelles qui s'acharnaient sur le 
hibou. 



24 LE ROMAN DU LlÈVRB 



Le Patte-usée s'était surtout lié avec l'un des 
trois chiens aux colliers d'épines. C'était une épa- 
gneule qui était douce, petite et trapue, h. queue 
courte, aux oreilles pendantes, aux pattes arquées. 
Elle était polie et convenable. Elle était née dans 
une loge à truie, chez un savetier qui chassait le 
dimanche. Son maître étant mort, et personne ne 
l'ayant alors recueillie, elle s'en fut par les champs 
oh elle rencontra François. 

Lièvre marchait auprès d'elle et, lorsqu'elle 
s'endormait, elle posait son museau sur lui, qui 
s'assoupissait. Car tous faisaient la sieste, et leur 
sommeil était plein de songes sous le blême feu 
de midi. 

François revoyait alors le paradis d'où il était 
descendu. Il lui semblait qu'il y entrât, par la 
porte grande ouverte sur la rue principale oh 
étaient les maisons des Élus. C'étaient des échoppes 
basses, toutes pareilles, dans une ombre lumi- 
neuse qui faisait pleurer de joie. Au fond de ces 
boutiques, on distinguait l'éclair d'un rabot, d'un 
marteau ou d'une lime. Là encore le sublime tra- 
vail continuait, car Dieu ayant interrogé les hommes 
qui étaient venus à lui sur ce qu'ils désiraient en 



LE ItOMAN DU LIEVRE 



récompense de leurs œuvres terrestres, ils avaient 
demandé que leur fût conservé ce qui les avaii 
aidés à gagner le Ciel. Et alors, leurs obscures 
besognes avaient revêtu je ne sais quel mystère. 
Des artisans se montraient aux seuils oii étaient 
dressées des tables pour le repas du soir. On enten- 
dait le rire des puits célestes. Et, sur les places, 
des anges qui ressemblaient à des barques dépêche 
s'inclinaient dans l'allégresse du crépuscule. 

Quant aux animaux, ils ne voyaient, dans leurs 
rêves, ni la terre ni le paradis tels que nous lea 
concevons et voyons. Ils songeaient h des étendues 
diffuses où se confondaient leurs sens. Il brumait 
en eux. L'aboiement des meutes s'alliait, chez 
Lièvre, à la chaleur solaire, à de brusques déto- 
nations, à des mouillages de pattes, à un vertige 
de fuite, à l'effroi, à l'odeur de l'argile, à l'éclair du 
ruisseau, au balancement des carottes sauvages, au 
crépitement du maïs, au clair de lune, à l'émoi de 
voir surgir sa femelle du parfum des reines-des-prés. 

Tous, à travers leurs paupières closes, voyaient 
remuer des reflets de leurs existences. Mais les 
colombes, protégeant du soleil leurs vives petites 
têtes mobiles, c'était dans l'ombre de leurs ailes 
qu'elles cherchaient leur Paradis. 



26 LE ROMAN DC LItVnE 



11 



Quand vînt l'hiver, François dit à ses amis : 
Bénis soyez-vous, car vous appartenez à Dieu. 
Mais je suis dans l'inquiétude, car le cri des oies 
qui passent dit que la famine est proche et qu'il 
n'est point dans les projets du Ciel que la terre se 
fasse clémente pour vous. Loués soient les des- 
seins cachés du Seigneur ! 

Autour d'eux, en effet, la campagne était déso- 
lée. Le ciel, de ses outres gonflées de neige, lais- 
sait tomber une lumière jaune. Tous les fruits dei 
haies étaient morts, et ceux des vergers. Et les 
graines avaient quitté les gousses pour entrer dans 
le sein de la terre. 

...Loués soient les desseins cachés du Seigneur, 
dit François. Peut-être veut-il que vous me quit- 
tiez, et que vous alliez chacun de votre côté en 
quête d'aliments. Alors, détachez-vous de moi 
qui ne peux vous suivre tous ensemble, si vos ins- 
tincts vous mènent en des pays différents. Car voua 



LE ROMAN DU LlÊVRB 27 

êtes vivants, et vous avez besoin de nourriture, au 
lieu que moi je suis ressuscité, étant ici par la 
grâce de Dieu, à l'abri des besoins corporels, ap- 
parition permise afin de vous avoir guidés jusqu'à 
ce jour. Mais je sens que ma science faiblit et que 
je ne sais plus prendre soin de vous. Si vous vou- 
lez me quitter, que la langue de chacun soit dé- 
liée, et qu'il le dise. 



26 LE ROMAN DU LILYRE 



H 



Quand vînt l'hiver, François dit à ses amis : 
Bénis soyez-vous, car vous appartenez à Dieu. 
Mais je suis dans l'inquiétude, car le cri des oies 
qui passent dit que la famine est proche et qu'il 
n'est point dans les projets du Ciel que la terre se 
fasse clémente pour vous. Loués soient les des- 
seins cachés du Seigneur ! 

Autour d'eux, en effet, la campagne était déso- 
lée. Le ciel, de ses outres gonflées de neige, lais- 
sait tomber une lumière jaune. Tous les fruits des 
haies étaient morts, et ceux des vergers. Et les 
graines avaient quitté les gousses pour entrer dans 
le sein de la terre. 

...Loués soient les desseins cachés du Seigneur, 
dit François. Peut-être veut-il que vous me quit- 
tiez, et que vous alliez chacun de votre côté en 
quête d'aliments. Alors, détachez-vous de moi 
qui ne peux vous suivre tous ensemble, si vos in»* 
tincts vous mènent en des pays différents. Car voua 



LB ROMAN DU LIÈVRB 27 

êtes vivants, et vous avez besoin de nourriture, au 
lieu que moi je suis ressuscité, étant ici par la 
grâce de Dieu, à l'abri des besoins corporels, ap- 
parition permise afin de vous avoir guidés jusqu'à, 
ce jour. Mais je sens que ma science faiblit et que 
je ne sais plus prendre soin de vous. Si vous vou- 
lez me quitter, que la langue de chacun soit dé- 
liée, et qu'il le dise. 



28 LB ROMAN DU LIEVRB 



Ce fut le Loup qui parla le premier. 

Il leva son museau vers François. Sa queue usée 
était balayée par le vent. Il toussa. Une longue 
misère le vêtait. Sa fourrure piteuse lui donnait 
l'air d'un roi dépossédé. 11 hésitait, regardant 
tour à tour chacun de ses compagnons. Enfin, sa 
voix passa par son gosier, la voix rauque de la 
neige natale. Et, comme il ouvrait ses babines, 
on vit toute sa souffrance ancienne à la longueur 
de ses dents. On ne savait, tant son expression était 
sauvage, s'il allait mordre ou lécher son maître. 

Il dit : 

— miel sans abeilles 1 Pauvre! Fils de 
Dieu! Comment te quitterais-je? Mon existence 
était mauvaise et tu l'as remplie de joie. Il me 
fallait, durant des nuits, épier la respiration des 
chiens, des pâtres et des feux, pour saisir l'ins- 
tant où enfoncer mes crocs dans la gorge des 
agneaux endormis. Tu m'appris, ô Béni, la douceur 
des vergers. Et même, lorsqu'à présent mon ventre 
se creusait sous le désir de la viande, je me nourris- 
sais de ton amour pour moi. Combien, parfois, me 
fut agréable ma faim lorsque je posais mon museau 
sur ta sandale, car cette fai«i je la souffre pour te 
suivre, et je mourrai volontiers pour ton amour. 



LE ROMAN DU LIEVRE 29 



Et les colombes roucoulèrent. 

Elles suspendaient leur double vol frileux dans 
les branches d'un arbre sec. Elles ne pouvaient se 
décider à parler. On eût dit, à chaque instant, 
qu'elles y allaient consentir, mais, soudain effarou- 
chées, elles emplissaient à nouveau de leurs ca- 
resses blanches qui sanglotaient la forêt qui écou- 
tait cette grâce. Elles palpitaient comme des jeunes 
filles qui unissent leurs larmes et leurs bras. Elles 
parlèrent ensemble comme si elles n'avaient eu 
qu'une voix : 

— François, plus charmant que la lueur du 
ver luisant dans la mousse, plus aimable que le 
ruisseau qui nous chante lorsque nous suspendons 
la tiédeur de notre nid à l'ombre aromatique des 
jeunes peupliers. Qu'importe que les frimas et la 
disette nous veuillent bannir d'auprès de toi et nous 
chasser vers les contrées fertiles? Pour toi, nous 
aimerons la disette et les frimas. Pour ton amour, 
nous renoncerons à nos amours. Et, si nous devons 
mourir de froid, ce sera, ô notre maître, en nous 
pressant l'une contre l'autre. 



30 LE ROMAN DU LIÈVRE 



Et l'un des chiens aux colliers d'épines s'avança. 
C'était l'épagneule, amie de Lièvre. Déjà, comme 
le loup, elle avait ressenti âprement la faim et 
claquait des dents. Ses oreilles se ridèrent en 
s'exhaussant ; sa queue empanachée comme une 
gousse de coton, se tint immohile et horizontale. 
Ses yeux, couleur de framboise jaune, fixaient Fran- 
çois avec l'ardeur de la Foi absolue. Et ses deux 
compagnons, qui s'apprêtaient à l'écouter avec 
confiance, baissaient la tête en signe d'ignorance 
et de bonté. Et eux qui étaient des labrits de pâtres, 
qui n'avaient entendu jamais que les sanglots des 
clarines, le bêlement des troupeaux et le coup 
de fouet de la foudre sur les sommets, ils atten- 
daient, heureux et fiers, que la petite épagneulo 
témoignât. 

Alors celle-ci fit un pas. Mais aucun son ne 
sortit de sa gorge. Elle lécha la main de François, 
puis elle se coucha h ses pieds. 



LE ROMAN DU LIEVRE 31 



Et la brebis bêla. 

Ses bêlements étaient si tristes que l'ont eût dit 
que son âme s'exhalait déjà vers la mort, à la 
seule pensée de quitter François. Comme elle se 
taisait, on entendit soudain, prise de je ne sais 
quelle mélancolie, son agnelle pleurer comme une 
enfant. 

Et la brebis parla : 

Ni la sérénité des luzernes que l'aube ternit de 
sa buée, ni la réglisse de la montagne où le brouil- 
lard fait perler sa sueur d'argent, ni la litière de 
la hutte enfumée ne sont comparables aux pâtu- 
rages de ton cœur. A te quitter, nous préférerions 
l'abattoir sanglant et fade, et le balancement de 
la carriole qui nous y emporte, bêlantes et les 
pattes liées, le flanc et la joue sur la planche. 
François, notre mort serait de te perdre, car nous 
t'aimons. 

Et cependant que la Robine s'exprimait, le hi- 
bou et les éperviers l'un près des autres perché, 
se tenaient immobiles, les yeux pleins d'angoisse, 
serrant les ailes pour ne se pas envoler. 



32 LB ROMAN DU LIEVRB 



Ce fut Lièvre qui parla le dernier : 

Vêtu de ses poils de chaume et de terre, il sem- 
blait être un dieu des labours. Au milieu de 
cette nature désolée par l'hiver, il était comme 
une motte de l'été. Il évoquait un cantonnier et un 
facteur rural. Il portait, dans les cornets de ses 
oreilles, l'émoi troussé de tous les bruits. L'un de 
ces cornets, tendu vers le sol, épiait le grésille-^ 
ment de la gelée, tandis que l'autre, ouvert h l'ho- 
rizon, recueillait les cognées d'une hache dont ré- 
sonnait la forêt morlo. 

— Certes, dit-il, ô François, je puis me contenter 
des écorces moussues qui s'attendrissent sous la 
caresse des neiges et que les aurores de l'hiver 
parfument. Plus d'une fois je m'en rassasiai durant 
ces jours calamiteux où les ronces ne sont que des 
cristaux roses, lorsque la glisseuse bergeronnette 
pousse un cri aigu vers les vermisseaux que son 
bec n'atteint plus sous la glace des berges. Et je 
brouterai ces écorces. Car, ô François, je ne veux 
point mourir avec les doux amis qui agonisent, 
mais je veux vivre auprès de toi, me nourrissant 
de l'amàïe fibre des tauzins. 



LE ROMAN DU LIÈVRE 33 



Donc, et parce que le pays de chacun d'eux eût 
été différent, et pour chacun seul habitable, les 
compagnons deLiôvrepréférèrentne se point quitter 
et mourir ensemble dans cette contrée que déci- 
mait l'hiver. 

Un soir, les colombes fanées s'effeuillèrent de la 
branche oii elles étaient perchées, et le loup ferma 
les yeux à la vie, le museau sur la sandale de 
François : déjà, depuis deux jours, son cou n'avait 
plus la force de soutenir sa tête, et son échine 
était devenue semblable à une ronce souillée de 
boue et frissonnante sous le vent; son maître le 
baisa au front. 

Puis, l'agnelle, les labrits, les éperviers, le 
hibou et la brebis rendirent l'âme et, enfin, la 
petite épagneule que Lièvre essaya en vain de 
réchauffer. Elle trépassa en faisant aller la queue, 
ce dont le Poil-de-chaume eut tant de peine qu'il 
ne put, jusqu'au lendemain, toucher à l'écorcc 
des chênes. 



34 LB ROMAN DC LiÈVRB 



Et François, dans la désolation, pria, le front 
dans la main serré, comme dans l'excès d'un mal 
un poète qui sent encore une fois son àme lui 
échapper. 

Puis, s'adressarit au Museau-fendu : 

— Lièvre, j'entends une voix qui me dit 
qu'il faut que tu conduises ceux-ci (et il désignait 
les cadavres des animaux) à la Béatitude éter- 
nelle. Lièvre, il y a un Paradis pour les botes : 
mais je ne le connais point. Aucun homme n'y 
pénétra jamais. Lièvre, il faut que tu y mènes 
les amis que Dieu m'avait donnés et qu'il m'a 
retirés. Tu es prudent entre tous, et c*est à ta 
prudence que je les confie. 

Les paroles de François montaient dans le ciel 
éclairci. Le dur azur d'hiver s'était peu U peu fait 
limpide. Et l'on eût cru, sous cette gaîté reve- 
nue, que l'épagneule charmante allait encore 
redresser la souple soie de ses oreilles. 

— mes amis qui êtes morts, disait François, 
ètes-vous morts, puisque seul j'ai conscience de 
votre mort? Quelle preuve donneriez-vous au 



LE nOMAN DU LIÈVRE 35 

sommeil que vous n'êtes point endormis? Le fruit 
de la clématite est-il assoupi ou mort lorsque le 
vent n'effleure plus la légèreté de ses cils? Peut- 
cître, ô Loup, que, simplement, il ne vient plus 
assez de souffle d'en-haut pour enfler tes flancs? 
Et vous, colombes, pour que vous vous gonfliez 
comme un soupir? Et vous, brebis, pour que vos 
lamentations augmentent encore par leur douceur 
la douceur des pâturages inondés? Et toi, hibou, 
pour que ton sanglot devienne la plainte même 
de la nuit amoureuse? Et vous, éperviers, pour 
que vous vous laissiez enlever de la terre? Et vous, 
labrits, pour que vos jappements se confondent 
avec les voix des écluses? Et toi, épagneule, pour 
que ta délicieuse intelligence renaisse, et que tu 
joues encore avec le Patte-uséeî 



36 LE ROMAN DU LIEVRE 



Tout à coup, de la taupinière où il était juché, 
Lièvre fit un bond dans l'azur, d'où il ne retomba 
point; et, aussi facilement que s'il eût foulé une 
prairie de trèfle bleu, un deuxième bond dans le 
vide angélique. 

Et, à peine eut-il fait ce dernier, qu'il vit au- 
près de lui la petite épagneule à laquelle il de- 
manda, joyeux : 

— N'e'tais-tu donc pas morte? 

A quoi elle répondit, en gambadant : 

— Je ne comprends pas bien ce que tu veux 
me dire. La sieste d'aujourd'hui me fut paisible 
et blanche. 

Et Lièvre vit que les autres animaux le sui- 
vaient dans l'espace, tandis que, sur une autre 
voie céleste, s'acheminait François dont la main 
faisait signe à Loup qu'il eût confiance dans le 
Patte-usée. Et Loup, docile et le cœur pacifié, sen- 
tit la Foi l'envahir à nouveau, et il continua de 
cheminer avec ses amis, après un long regard vers 
son maître, et sachant qu'aux Élus l'adieu même 
est divin. 



LE BOMAN DU LIEVRE 37 



Ils laissèrent l'hiver derrière eux. Ils s'éton- 
naient de fouler ces pelouses, naguères inacces- 
sibles et au-dessus de leurs têtes. Mais le besoin 
de gagner le Paradis les maintenait sûrement dans 
le ciel. 

Par les sentiers séraphiques, les treilles de lu- 
mière, les voies lactées où la comète est une 
gerbe, Lièvre menait ses compagnons; François 
les lui avait confiés, le leur avait donné pour guide, 
parce qu'il savait sa prudence. Et l'Oreillard 
n'avait-il fourni à son maître, en plusieurs circons- 
tances, des preuves de cette qualité qui est le 
commencement de la sagesse? N'avait-il pas 
attendu, lorsque François le rencontrant l'avait 
prié de le suivre, que celui-ci lui tendît et laissât 
brouter en sa main une poignée d'herbe lUnirie? 
Et, lorsque tous ses compagnons s'étaient laissés 
mourir de faim pour l'amour les uns des autres, 
n'avait-il pas, le Patte-usée, continué de brouter 
l'écorce amère des tauzins? 

Donc il apparaissait que cette prudence, même 
au ciel, ne lui ferait pas défaut ; que, si l'on se 
trompait de route, le Poil-de-chaume retrouve- 



38 LE nOMAN DU LIÈVRE 

rait le bon chemin ; qu'il saurait ne se point four- 
voyer, ne se buter ni au soleil ni à la lune, éviter 
les étoiles filantes aussi dang-ereuses que les pierres 
des frondes ; se reconnaître aux poteaux d'azur qui 
indiquent le nombre de kilomètres franchis et le 
nom des hameaux célestes. 



LE ROMAN DU LIEVRE 39 



Les paysages que Lièvre et ses compagnons dé- 
couvraient les ravissaient en extase, d'autant plus 
que, à l'inverse des hommes, ils n'avaient jamais 
soupçonné les beautés du ciel, à cause qu'ils ne lo 
pouvaient apercevoir que de côté, et non au-des- 
sus, ce qui est le propre du roi des animaux. 

Donc, le Courte-queue, le Loup, la Brebis, 
l'Agnelle, les Oiseaux, les Labrits, rÉpagneule 
constataient que le ciel était aussi beau que la Terre. 
Et tous, excepté Lièvre, qui avait parfois la préoc- 
cupation de l'itinéraire, goûtaient une joie sans 
mélange dans ce pèlerinage vers Dieu où le fir- 
mament, qui, naguères, leur semblait inaccessible 
au-dessus d'eux, était maintenant remplacé peu à 
peu par la terre, à son tour inaccessible au-des- 
sous d'eux. Ils la considéraient, à mesure qu'ils 
s'éloignaient d'elle, comme leur nouvelle voûte 
éthérée. L'azur des océans y roulait des nuages 
d'écumes, et les chandelles des boutiques y étoi- 
laieat l'étendue de la nuit. 



40 LB ROMAN DU LIÈVRE 



Peu à peu, ils se rapprochaient des Terres pro- 
mises par François. Déjà les trèfles incarnats des 
soleils couchants et les fruits lumineux des té- 
nèbres dont ils faisaient leur nourriture, plus 
larges et plus gonflés, laissaient en leurs âmes se 
fondre des sucs paradisiaques. 

Les feuilles, les pulpes brûlantes infusaient dans 
leur sang je ne sais quelle vertu estivale, quelle 
joie dont les cœurs battaient plus fort à l'approche 
des beautés futures. 



LB ROMAN DU LTÈVRE 41 



Ils atteignirent enfin le séjour des bêtes bien- 
heureuses, le premier Paradis, celui des chiens. 

Depuis un moment l'on entendait aboyer. Se 
penchant vers le tronc d'un chêne vermoulu, ils 
virent un dogue assis dedans comme dans une 
niche. On comprit, à son regard dédaigneux et 
placide, qu'il avait le cerveau dérangé. C'était le 
chien de Diogène à qui. Dieu avait accordé la soli- 
tude en ce tonneau creusé à même l'arbre. Indif- 
férent, il regarda passer les chiens aux colliers 
d'épines. Puis, au grand étonnement de ceux-ci, il 
quitta un instant sa loge moussue, se réenchaîna 
lui-môme en s'aidant avec la bouche — car sa 
laisse était détachée — rentra dans sa caverne 
de bois et dit : 

Ici chacun prend son plaisir où il le trouve. 

Et, en effet, Lièvre et ses compagnons virent 
des chiens en quête d'imaginaires voyageurs 
perdus. Ils se risquaient à descendre au fond des 
gouffres pour les y découvrir, leur apportant un 
peu de bouillon, de viande et d'eau-de-vie con- 
tenus dans de petits barils suspendus à leur col- 
lier. 



4,2 LK HOMAN DU LIÈVRB 



D'autres se jetaient en des lacs glacés, dans 
l'espoir toujours déçu qu'ils en retireraient 
quelque naufragé. Ils regagnaient la rive, gre- 
lottants, assourdis, mais satisfaits de leur inutile 
dévouement, et prêts à s'élancer de nouveau. 

D'autres s'obstinaient à mendier quelques vieux 
os au seuil des chaumières désertes de la route, 
attendant des coups de pied qui donnassent à 
leurs regards je ne sais quelle adorable mélan- 
colie. 

Il y avait un chien de rémouleur qui faisait 
tourner avec joie, langue pendante, la cage d'une 
meule où nul couteau ne s'aiguisait. Mais ses 
yeux rayonnaient de la foi passive en le devoir 
accompli, et il ne s'arrêtait de peiner que pour 
reprendre haleine et pour peiner encore. 

Il y avait un labrit qui, avec la même foi, 
cherchait à ramener vers une bergerie des brebis 
égarées éternellement. Il les chassait au bord 
d'un ruisseau qui luisait au flanc d'une colline 
gazonnée. 

De cette colline gazonnée, et sous bois, une 
meute descendait qui avait couru tout le jour 



LB ROMAN DU LI£VRB 43 

des biches et des gazelles rêvées. Les voix qui 
s'attardaient à des pistes anciennes sonnaient 
comme des cloches fortunées dans un matin fleuri 
de Pâques. 

Ce fut non loin de là que les labrits et la petite 
épagneule s'installèrent. Mais lorsque cette der- 
nière voulut donner à Lièvre un adieu attendri, 
elle vit que l'Oreillard s'était esquivé depuis que 
s'entendaient les chiens de chasse. 

Et ce fut sans lui que les éperviers, le hibou, 
les colombes, le loup et les brebis continuèrent 
leur vol ou leur marche. Ils comprenaient bien, 
maintenant, que, lièvre de peu de foi, il n'avait 
pas su mourir comme eux et, que d'être sauvé 
par Dieu, il préférait se sauver lui-môme. 



44 LE ROMAN DU LiÈVnB 



Le deuxième Paradis était celui des oiseaux, 
situé dans un bocage frais oii leurs chants ruis- 
selaient sur les feuilles des aulnes qui en deve- 
naient ondulées. Et, de ces aulnes, ces chants 
s'écoulaient dans la rivière qui en devenait mu- 
sicale jusqu'à faire jouer les joncs. 

Au loin courait une colline emplie de prin- 
temps et de ténèbres. La douceur de ses flancs 
était incomparable. Elle exhalait un parfum de 
solitude : l'aromc des lilas nocturnes mêlé h. 
celui du cœur des roses noires où boit l'aride 
soleil blanc. 

Soudain, par intervalles, comme si fussent 
tombés sur l'onde, en s'y brisant, les astres de 
cristal, on entendait s'épanouir le chant du ros- 
signol. On n'entendait que le chant du rossignol. 
Sur toute l'étendue de la colline taciturne, on 
n'entendait que le chant du rossignol. La nuit 
n'était que le sanglot du rossignol. 

Alors, dans les bocages, l'aurore se levait» 
rougissante d'être nue parmi les chœurs des 
oiseaux dont hésitaien* à se moduler les siffle- 



LK ROMAN DU LiÈVRB 45 

menls, tant leurs ailes étaient accablées d'amour 
et de rosée. Les cailles au blé vert n'appelaient 
pas encore. Les mésanges à tête noire faisaient, 
dans les obscurs figuiers, le bruit de galets re- 
mués par l'eau. Un pivert dont on eût dit qu'il 
était une poignée d'herbe arrachée aux pelouses 
dorées, avec la fleur d'un sainfoin à la tête, 
déchira de son cri l'azur. 11 se dirigeait vers les 
vieux pommiers aux corolles candides. 

Les trois éperviers et le hibou entrèrent dans 
ces lieux nourris de fleurs, sans que, partant, un 
seul rouge-gorge, un seul chardonneret, une 
seule linotte en fussent effrayés. Les oiseaux de 
proie se tinrent perchés, l'air arrogant et triste, 
l'œil fixé au soleil, battant parfois de leurs ailes 
de fer leur poitrine aiguë et chinée. 

Quant au hibou, il s'enfonça vers la colline té- 
nébreuse pour, enfoui dans quelque solitaire 
caverne, heureux dans l'ombre et la sagesse, 
écouter se plaindre le rossignol. 



46 LE ROMAN DU LIEVUB 



Mais les plus délicieux abris étaient ceux 
qu'élurent les colombes. Elles se tenaient sur 
d'amers oliviers vacillants au crépuscule. Dans 
ce parc il y avait des jeunes filles qu'à cause de 
leur grâce animale on avait laissées entrer, toutes 
les jeunes filles soupirantes et pareilles à des 
chèvrefeuilles, toutes les jeunes filles qui rou- 
coulent avec toutes les colombes qui pleurent, 
depuis les colombes de Venise qui éventèrent 
l'ennui des dogaresses, jusqu'aux colombes d'I- 
bérie qu'agaçaient du piment de leurs lèvres des 
pêcheuses au teint d'orange et de tabac ; toutes 
les colombes rêvées, toutes les colombes qui 
rêvent : celle qu'élevait Béatrix, et à qui Dante 
donnait un grain de blé; et celle qu'entendait 
ians la nuit Quittéria désenchantée ; et celle qui 
dut gémir au-dessus des épaules de Virginie 
lorsque, dans la source nocturne, à l'ombre du 
cocotier, elle essayait en vain de calmer ses brû- 
lures aimables ; et celle à qui l'adolescente qu'op- 
presse le déclin d'Été, dans le verger où les 
pêches se meurent, confie des messages pas- 
sionnés afin qu'elle aille où la mène son vol. 

Et il y avait les colombes des vieux presbytères 
ensevelis sous les roses : celles que, de sa main 



LE ROMAN DU LIEVRE 47 

parfumée d'encens, nourrissait Jocelyn en son- 
geant à Laurence. Et la colombe que l'on donne 
à la petite fille qui va mourir ; et la colombe que 
l'on pose, en certains pays, sur le front brûlant 
des malades; et la colombe aveugle qui gémit si 
tristement qu'elle attire vers les chasseurs embus- 
qués ie vol de ses sœurs passagères; et la plus 
douce colombe, qui console dans sa mansarde ie 
vieux poète abandonné. 



48 LB ROMAN DU LIÈVRB 



Le troisième Paradis était celui des brebis. 

Au cœur d'un vallon d'émeraude qu'arrosaient 
des ruisseaux dont l'herbe était d'un vert inouï 
sous leur cristal ensoleillé; auprès d'un lac de 
nacre et de plume de paon, d'azur et de mica, de 
gorge de colibri et d'aile de papillon : ayant lapé 
le sel candide sur des granits aux grains d'or, les 
brebis dont les touffes d'épaisse laine sont imbri- 
quées comme les feuilles de larges rameaux 
recouverts de neige, les brebis rêvaient longue- 
ment. 

Ce paysage était si pur, et d'un songe si clair, 
qu'il avait blanchi les cils des agnelles, à glisser 
jusqu'à leurs yeux d'or. L'air y était si transpa- 
rent qu'on eût cru voir, au fond de l'eau, tant leur 
relief s'accusait, les sommets calcaires zébrés de 
jaune. Les tapis des hêtraies et des sapinières se 
tissaient de fleurs de givre, de ciel et de sang, d'où 
la brise, les ayant frôlées, ressortait plus légère, 
plus balsamique, plus glacée. 

Gomme une marée bleue, une baée montait des 
cônes précieux des arbres oiî s'enlaçaient des 



LE ROMAN DU LIÈVRK 49 

lichens d'argent. Des cascades, suspendues aux 
dents rocheuses, fumaient. Et, soudain, les trou- 
peaux angéliques bêlaient vers Dieu ; elles clarines 
éperdues pleuraient vers l'ombre des scolopendres. 
Et l'eau ténébreuse des grottes se brisait à la 
lumière. 

On y eût vu, couchée parmi les lauriers sau- 
vages, la brebis retrouvée de l'Evangile. Sa patte, 
sous son museau, saignait encore. Les routes 
parcourues avaient été pénibles, mais bientôt elle 
se ranimerait au sucre acidulé des myrtilles. Déjà, 
elle frémissait en écoutant ses compagnes éparses 

En entrant, pour s'y fixer, dans ce Paradis, 
les robines amies de François aperçurent, penché 
entre les myosotis couleur de l'onde qui les mirait, 
l'agneau de Jean de La Fontaine. Il ne discutait 
plus avec le loup de la fable. Il buvait, et l'eau 
n'en était point troublée. La source sauvage oii 
l'ombre des lierres, depuis deux cents ans, semblait 
jeter une amertume, continuait de rouler dans le 
gazon ses flots brisés qui entraînaient dans leurs 
miroitements les neigeux frissons de l'agneau. 

Elles virent, suspendues sur des vallées heureuses ^ 
les brebis de ces héros de Cervantes, lesquels, se 



50 LE «OMAN DU LIÈVRB 

mourant d'amour pour une même jeune fille, 
avaient déserté leur cité pour mener une vie pas- 
torale. Ces brebis avaient les voix les plus douces : 
celles des cœurs qui aiment, en secret, leurs 
blessures. Elles buvaient sur les serpolets les 
larmes toujours fraîches et brûlantes que ces poètes 
bucoliques laissaient, comme une rosée, tomber 
des calices de leurs yeux. 

A l'horizon de ce Paradis s'élevait une rumeur 
confuse comme celle de l'Océan. C'était des san- 
glots interrompus de flûtes ou de clarines, des 
appels répercutés par les gouffres, l'aboi des chiens 
inquiets, la chute dans le vide dune pierre fleurie. 
C'était le gonflement des cascades au-dessus du 
fracas des torrents. C'était comme la voix d'un 
peuple en marche vers des terres promises, vers 
des grappes sans nom, vers des épis de feu, mêlée 
au braiement des ânesses pleines qui portaient les 
bidons lourds de lait, et les manteaux du pâtre, 
et le sel, et les fromages qui s'écaillent comme des 
marnes. 



LE 150MAN DU LIÈVRE 51 



Le quatrième Paradis dtait celui des loups, si nu 
qu'on peut à peine le décrire. 

Au sommet d'une montagne stérile, dans la 
désolation du vent, sous une brume pénétrante, 
ils avaient la volupté du martyre. Ils se nourris- 
saient de leur faim. Ils éprouvaient une acre' joie à 
se sentir délaissés, à n'avoir jamais pu qu'un instant 
— et grâce à combien de souffrances! — abdiquer 
l'amour du sang. Ils étaient les parias au rêve ja- 
mais réalisé. Depuis longtemps, ilsne pouvaient plus 
approcher les brebis célestes dont les cils blancs bat- 
taient dans la verte lumière. Et puis, aucune d'elles 
ne mourant plus, ils ne pouvaient désormais guetter 
le cadavre jeté par le pâtre au rire éternel du torrent. 

Et les loups s'étaient résignés. Et leur fourrure 
pelée comme la roche, était pitoyable. Une sorte 
de misérable grandeur régnait dans ce séjour 
étrange. On sentait, tant ce dénûment se faisait 
tragique et fatal, que l'on eût baisé au front, 
de tendresse, ces pauvres carnassiers surpris à 
saigner des agnelles. La beauté de ce Paradis où 
l'ami de François prit place, c'était la désolation 
et le désespoir sans espérance. 

Et, au-delà de cette région, le ciel des bêtes s'éten- 
dait à l'infini. 



LE UOMAN DU LIEVKE 



III 



Quant à Lièvre, il s'était enfui prudemment à 
la vue du chenil céleste. Tant que François était 
resté auprès de lui, il avait cru en François. Mais 
bientôt, et quoiqu'il fût dans le séjour des Bien- 
heureux, son naturel méfiant de laboureur l'avait 
repris. Et, ne trouvant pas là exactement son 
Paradis, n'y goûtant point la sécurité parfaite, 
non plus que l'attrait du danger connu, et avec 
lequel on peut lutter, l'Oreillard fut désorienté. 

Donc, il erra, mal à l'aise, ne sachant pas, ne 
se reconnaissant pas, cherchant en vain ce qu'il 
fuyait et ce qui l'avait fui. Mais qu'était-ce? Le 
bonheur n'était-il pas le Ciel? Où donc le calme 
eût-il été plus calme? En quel autre gîte le 
Museau-fendu aurait-il pu rêver un sommeil sans 
alerte, mieux qu'en ces lits de laine que la brise 
étendait sous les buissons fleuris d'étoiles? 

Mais il n'y dormait point, car l'inquiétude et 
d'autres choses lui manquaient. Assis aux fossés 



LE ROMAN OU LIEVRE ' 53 

du Ciel, il ne sentait plus, sous la blancheur de 
sa queue courte, rhumidité le pénétrer de frissons. 
Les moustiques, retirés dans leur Paradis d'étangs, 
ne donnaient plus à ses paupières toujours levées 
l'acre brûlure de l'Été. Cette fièvre il la regrettait. 
Son cœur ne battait plus avec cette puissance dont 
il battait lorsque, au sommet des landes incendiées 
de bruyères, un coup de feu faisait autour de lui 
pleuvoir le sol. A la lisse caresse des pelouses 
soignées, son misérable poil repoussait aux endroits 
calleux de ses pattes. Et il se prenait à déplorer 
ce luxe du ciel. Et il était comme le jardinier 
devenu roi qui, obligé à chausser des sandales 
de pourpre, regrette ses sabots lourds de glaise et 
de pauvreté. 



54 LE ROMAN DU LIÈVnB 



Et François, dans son Paradis, eut connaissance 
des angoisses du Patte-usée et de son désarroi. 
Et son cœur éprouva de la peine de ce qu'un de 
ses anciens compagnons ne fftt pas heureux. Dès 
lors, les rues du hameau céleste où il demeurait 
lui semblèrent moins pacifiantes, les ombres du 
soir moins douces, moins blanches les haleines du 
lys, moins saintes les lueurs du rabot dans les 
échoppes, moins claires les cruches chantantes 
dont l'eau s'épanouissait en gerbes fraîches qui 
faisaient frissonner la chair des anges assis aux 
margelles des puits. 



LE ROMAN DU LIEVRB 



Donc, François alla trouver Dieu qui le reçut 
dans son jardin h la tombée du jour. C'était, ce 
jardin de Dieu, le plus humble, mais le plus beau. 
On ne savait d'où venait le prodige de sa beauté. 
Peut-être n'y avait-il que de l'amour. Au-dessus des 
murailles ébréchées par les âges, de sombres lilas 
s'épandaient. Les pierres, joyeuses, supportaient 
des mousses qui souriaient et dont les bouches 
d'or buvaient dans le cœur d'ombre des violettes. 

En une lueur diffuse, qui ne tenait point de 
l'aube ni du crépuscule, elle était plus douce 
encore qu'eux, au milieu d'un carreau de terre, 
un ail bleu fleurissait. Un mystère entourait lo 
globe bleu de son inflorescence, immobile et 
recueilli sur sa haute tige. On devinait que cette 
plante rêvait. A quoi? peut-être au labeur de son 
âme qui chante, au soir d'hiver, dans le pot oiî 
bout la soupe des déshérités. divine destinée! 
Non loin des bordures des buis, les lèvres des 
laitues rayonnaient de muettes paroles, tandis 
qu'une grave lumière entourait l'ombre des arro- 
soirs endormis. Leur tâche était terminée. 

Et vers Dieu, confiante et sereine, sans orgueil ni 
humilité, une sauge élevait son parfum misérable. 



56 LE nOMAN DU LIEVRE 



François s'assit auprès de Dieu, sur un banc 
qu'abritait un frêne qu'aimait un lierre. Et Dieu 
dit à François : 

— Je sais ce qui t'amène. Il ne sera pas dit 
qu'ici un seul ait pu ne pas trouver son Paradis, 
fût-il ciron, fût-il lièvre. Va donc vers le Patte-usée, 
et demande-lui ce qu'il désire. Et quand il te 
l'aura dit, je le lui accorderai. S'il n'a point su 
mourir et renoncer avec les autres, c'est que, 
sans doute, son cœur est trop attaché à ma Terre 
bien-aimée. Car, ô François, comme cet Oreillard, 
j'aime la Terre d'un profond amour. J'aime la 
terre des hommes, des botes, des plantes et des 
pierres. François, va retrouver Lièvre, et dis-lui 
que je suis son ami. 



LE ROMAN DU LIÈVRE 57 



Et François se dirigea vers le Paradis des bêtes 
oîi, excepté des jeunes filles, jamais les enfants 
des hommes n'avaient pénétré. Il y joignit Lièvre 
qui errait et se désolait, mais qui, lorsqu'il eut 
vu venir à lui son ancien maître, éprouva une telle 
joie qu'il s'assit, l'œil plus ahuri que jamais, le 
museau tremblant d'un tremblement impercetible 

— Salut, mon frère, dit François. J'ai entendu 
souffrir ton cœur et je suis venu ici pour connaître 
sa tristesse. As-tu mangé trop de graines amères? 
Que n'as-tu la paix des colombes et des agnelles 
aussi blanches...? faneur de regain, que cher- 
ches-tu avec cette inquiétude, alors qu'il n'est 
plus d'inquiétude ici, et que jamais plus tu ne 
sentiras l'haleine des chiens courants sur ton 
pauvre poil de routier? 

— mon ami, ce que je cherche, repartit le 
Museau-fendu , c'est mon Dieu. Tant que tu le fus 
sur la terre, je me sentis pacifié. Mais^ dans ce 
Paradis où je suis perdu parce que je n'y sens 
plus ta présence, ô frère divin des bêtes, mon 
àme étouffe, car je n'y trouve pas mon Dieu. 



58 LB ROMAN DU LIKVRB 



— Pensais-tu donc, reprit François, que Dieu 
abandonne les lièvres et que, seuls dans le monde, 
ils n'aient pas droit au Paradis? 

— Que non, lui répondit le Patte-usée. Je ne réflé- 
chissais point sur ces choses. Toi, je t'aurais 
suivi, car j'ai appris à te connaître aussi bien que 
la haie de la terre où les agneaux suspendaient la 
tiède neige dont mon gîte se réchauffait. En vain, 
à travers ces prairies célestes, ai-je cherché ce 
Dieu dont tu parles encore. Mais, tandis que mes 
compagnons le découvraient tout de suite, et trou- 
vaient leurs paradis, moi j'errai. Du jour que 
nous t'eûmes quitté, et dès l'instant que j'eus 
gagné le Ciel, la nostalgie de la Terre fit battre 
mon cœur puéril et sauvage. 

François, ô mon ami, ô toi seul en qui j'ai 
foi, rends-moi ma terre. Je sens que je ne suis 
pas ici chez moi. Rends-moi mes sillons pleins de 
boue, rends-moi mes sentes argileuses. Rends-moi 
la vallée natale où les cors des chasseurs font 
remuer les brumes. Rends-moi l'ornière d'où j'en- 
tendais sonner comme des angélus les meutes 
aux oreilles pendantes. Rends-moi ma peur. 
Rends-moi l'effroi. Rends-moi l'émotion que 
j'éprouvais lorsque, soudain, un coup de feu 



LE nOMAN DU LIËVRB 69 

balayait sous mon bondissement les menthes 
odorantes, ou lorsque, parmi les cognassiers du 
buisson, mon museau rencontrait le cuivre du 
froid lacet. Rends-moi la prairie où tu me décou- 
vris. Rends-moi les aurores des eaux d'oii le 
pêcheur prudent retire ses cordeaux lourds d'an- 
guilles. Rends-moi le regain bleu de lune, et mes 
amours peureuses et clandestines parmi les oseilles 
sauvages, lorsque je ne distinguais plus, du pélale 
de l'églantier tombé. lourd de rosée sur l'herbe, 
la rose langue de mon amie. Rends-moi ma fai- 
blesse, ô mon cœur. Et va dire à Dieu que je ne 
puis plus vivre chez lui. 

— Patte-usée, lui répondit François, ô mon 
ami, ô doux rural méfiant, ô Lièvre de peu de foi 
qui blasphèmes, si tu n'as pas su trouver ton Dieu, 
c'est que, pour rencontrer ce Dieu, il t'eût fallu 
mourir comme tes compagnons. 

— Mais si je meurs, que deviendrai-je? s'écria 
le Poil-de-chaume. 

Et François : 

— Si tu meurs, tu deviendras ton Paradis. 



60 



LE ROMAN DU r.îEVRE 



Devisant ainsi, ils arrivèrent aux confins du Pa- 
radis des bêtes. Là commençait le Paradis des 
hommes. Lièvre inclina la tête et lut, au-dessus 
d'un poteau, sur une plaque de fonte bleue où 
une flèche indiquait la direction à suivre : 




La journée était si torride que l'écriteau sem- 
blait palpiter dans le sombre été. Au loin, la route 
poudroyait comme dans sœur Anne, lorsque l'on 
dit : « Ma sœur, ne vois-tu rien venir?» La séche- 
resse pâle en était magnifique, amèrement em- 
baumée par les menthes. 

Et Lièvre voyait venir à lui un cheval attelé à 
une carriole. 



C'était une rosse qui traînait un char-à-bancs et 
qui ne pouvait plus qu'aller au galop, par à-coup. 
Chaque élan faisait sursauter sa carcasse disloquée, 
secouait son collier, éparpillait sa crinière terreuse, 



LE nOMAN DU LIÈVRB 61 

luisante et verte comme la barbe d'un vieux marin. 
La bête soulevait avec peine, comme s'ils eussent 
été des pavés, ses sabots gonflés ainsi que des 
tumeurs... 

Alors, un doute plus fort que tous les doutes 
qui avaient assailli jusqu'alors l'âme de Lièvre, la 
lui perça. 



62 LB ROMAN DU I.IKVUB 



Ce doute était un grain de plomb qui venait de 
pénétrer, par la nuque, dans la cervelle de l'Oreil- 
lard. Un voile de sang, plus beau que n'est l'Au- 
tomne ardent, flotta devant ses yeux où se levaient 
les ombres éternelles. 11 cria. Les doigts d'un chas- 
seur le serraient à la gorge, l'étranglaient, l'étouf- 
faient. Son cœur s'alentissait qui, jadis, battait 
comme au vent la pâle églantine éplorée à l'heure 
matinale où la haie caresse la douceur des agneaux. 
Un instant, dans le poing de son meurtrier, il 
demeura immobile, efflanqué, long comme la mort. 
Puis le vieux Patte-usée sursauta. Ses ongles se 
crispèrent en vain vers le sol qu'ils n'atteignaient 
plus, car l'homme ne lâchait pas. Lièvre finissait 
goutte à goutte. 

Soudain, il se hérissa, devint semblable aux 
chaumes de l'été où il se gîtait jadis auprès de 
sa sœur la caille et du coquelicot son frère ; sem- 
blable aussi à la terre argileuse où ses pieds de 
pauvre trempèrent ; semblable aussi au pelage dont 
les Septembres revêtent la colline dont il avait pris 
la forme ; semblable à la bure de François ; sem- 
blable à l'ornière d'où il entendait sonner comme 
des angélus les meutes aux oreilles pendantes ; 



LE nO.MAN DU LiÈVRB 63 



semblable à la roche aride qui est l'amour du ser- 
polet; semblable, par son regard, oii maintenant 
flottait une buée d'azur nocturne, à la pelouse bé- 
nie où l'attendait le cœur de son amie au cœur des 
oseilles sauvages; semblable, parles larmes qu'il 
pleurait, à la fontaine séraphique auprès de la 
quelle s'asseyait le vieux pêcheur d'anguilles ré- 
parant ses cox'deaux ; semblable à la vie; semblable 
à la mort; semblable à lui-même ; semblable à son 
Paradis. 



1902. 



Fi» DU ro-asân du li/;;vrb 



CLARA D'ELLÉBEUSE 

00 L*BISTOIRK 

D'UNE ANCIENNE JEUNE FILLE 



A CLARA D'ELLEBEUSE 



Au fond du vieux jardin plein de tulipes, ô 
mémoire pure qui consoles îiia vie cruelle^ repose. 

Je ne t'ai jamais trahie et tu ne m'as jamais 
trompé. Tu es morte avant que je fusse né, parce 
qu'au ciel il y a d'admirables roses. 

mon enfanty ô mon amie, j'évoque en ce mo- 
ment le jour ou, par une t)lanche tombée d'au- 
tomne, tu tiens un petit arrosoir sur des buis qu^ 

tu arroses . 

J'évoque aussi la cour des récréations taciturnes 
où tu semblés, en habit de communiée, je ne sais 
quel encensoir de corolle éclose. 

Assiste-moi toujours. Lorsque je suis broyé, 
quand je traîne sous les ormeaux de la petite ville y 
aux heures bleues de Vangelus îiocturne, mon doute 
et mon orgueil, pose ta main sur mon front qui 
bourdonne, ta blanche main... pose,,. 



68 CLAUA u'ELLKnEUSB 



Prends ce petit livre. Il est fait sans art. Mais je 
souris parce que je l'aime à cause de toi, et que tu 
n'as jamais su, ô cueilleuse de papillons, pas plus 
que moi, selon quelle formule il faut aimer en vers, 
il faut pleurer en prose. 

Je te donne mon âme. Jette-la aux pieds de 
Dieu. Je ne sais pas ce qu'elle vaut. En te parlant, 
mon sourire sanglote. C'est toi qui es venue à moi 
sur les nias de ma douleur. Dis à Dieu, â mon 
aimée, que je ne veux plus me souvenir de la Terre 
morose. 



Clara d'Ellébeuse s'éveille sous ses boucles et 
bâille contre son bras nu. Elle est blonde et 
ronde, et ses yeux ont la couleur du ciel quand il 
fait beau temps. 

Le soleil de ces anciennes grandes vacances 
fait bouger, sur les rideaux transparents d'in- 
dienne à ramages, à la fenêtre de l'Est, l'ombre du 
tulipier. 

Il est huit heures. La pure lumière se glisse 
dans la chambre, éclairant, contre la tapisserie 
bleue et gaie, le portrait de Joachim d'Ellébeuse, 
le grand-oncle de Clara. 

Et la petite jeune fille bâille encore, s'étire et 
songe : 

Comment était-il, l'oncle Joachim d'Ellébeuse? 
Est-ce que la maison de la Pointe-à-Pître où il est 
mort était belle?... La petite miniature que grand*- 
mère m'a montrée, et qui est dans le tiroir d'en 
bas, est celle de sa fiancée. Elle se nommait 
Laure. Elle était bien jolie, avec des boucles de 



70 CLAnA D ELLÉBEUSB 



cheveux très noirs, un collier de corail et un cor- 
sage de mousseline blanche rayée de vert... Est- 
ce qu'elle est enterrée près de l'oncle?... Il avait 
eu un duel. C'est M. d'Astin qui l'a dit... Est-ce 
queLaure était plus jolie que maman? 

Clara d'Elle'beuse s'habille, puis fait sa prière. 
La maison s'éveille. L'escalier grince. Le ramage 
des canaris monte du vestibule. Elle descend à la 
salle à manger et prend dans le compotier un rai- 
sin dont les grains luisent à ses doigts légers. 

— Neuf heures déjà, se dit-elle. Maman se sera 
arrêtée en revenant de la messe... 

Neuf heures sonnent au trumeau qui représente 
une église entourée d'ormeaux. Le timbre de la 
petite peadule encastrée dans le joli clocher peint à 
l'huile est rauque et doux. Amidietle soir, il imite 
l'angelus. Sous les arbres, il y a une bergère, un 
berger et des moutons. 

Clara d'Ellébeuse considère la bergère et le 
berger. 

— Ils causent, pense-t-elle, et se marieront 
dans la chapelle du tableau. Auront-ils du bonheur ? 
Je souhaite que oui. Mais, puisque c'est dans un 
tableau^ ils ne se marieront pas... 

Elle met son grand chapeau de soleil orné de 
reines-marguerites et de narcisses, et va sur le 



CLARA D'BLLÉBEUSE 71 

perron. Sur la pelouse brillante, le paon ondule 
lentement. 

— Le paon, songe-t-elle, est l'image de l'or- 
gueil. Moi, je suis orgueilleuse. C'est monsieur 
l'aumônier qui me l'a dit. Mais tout le monde ne 
porte pas le nom d'Ellébeuse. Voici maman qui 
arrive. 

— Mon enfant, dit M™* d'Ellébeuse à sa fille 
après l'avoir baisée au front, il vous faudra mettre 
aujourd'hui la robe que vous a donnée tante 
Aménaïde. M. d'Astin s'est fait annoncer. Il arri- 
vera vers midi. Mais ce sera bien à temps de vous 
habiller vers onze heures. 

Et Clara, tandis que M"' d'Ellébeuse entre dans 
la maison, se rend au verger. Elle longe les 
framboisiers obscurs et les pommiers coniques et 
luisants. Sur des roses il y a des cétoines. L'azur 
tremble sur les buis. Mais voici qu'à la sérénité 
de tout h. l'heure succède, dans l'âme de la jeune 
lille, une sorte de tristesse pareille à celle de ce 
beau jour doré. 

Soudain, et sans que rien do subit semble les 
Hvoir appelés, des scrupules intenses taraudent 
l'adolescente. Mon Dieu, mon Dieu, se dit-elle, 
ayez pitié de moi. J'ai eu de mauvaises pensées. 
Où irais-je, maintenant, si je venais à mourir. Suis- 
je prête è. paraître devant Dieu? J'ai eu des pea- 



72 CLARA d'eLLÉHKUSB 



sées impures au sujet du grand-oncle Joachim et 
de sa fiancée Laure. Je me suis demandé si elle 
s'asseyait sur ses genoux (|uaud ils étaient fiancés... 

Et cette peur du péché, torture que peut seule 
comprendre une âme catholique, houleverse en ce 
moment l'âme douce de Clara. Elle arrive au 
bout du verger et, p/ès de la tonnelle, elle ouvre 
la barrière verte et gagne la partie la plus om- 
breuse du parc. Là sont des vernis du Japon, des 
lauriers, de faux-pistachiers, des liquidambars et 
des érables. Sous la voûte de feuillages règne une 
espèce de nuit, même lorsque la canicule pose une 
lumière de silence aux cimes luisantes des arbres. 

Bientôt la jeune fille quitte le parc, et franchit 
la grille où des initiales des d'EUébeuse, dans une 
ferronnerie ovale, s'encadrent de fleurs de lys 
Fouillées. Et, quittant le domaine, elle se trouve 
sur le chemin craquelé par la chaleur, entre les 
fougères des talus. Un bec choque une écorce, un 
lézard se glisse, une cigale se tait. 

Ce chemin conduit à la chapelle ancienne et 
pauvre. Pour s'y rendre, Clara traverse le cimetière 
où sont des tertres ornés de yuccas, d'œillets, de 
buis, de violiers, de menthes poussiéreuses, et de 
ces plantes que l'on appelle cabarets-des-oiseaux 
à cause de leurs feuilles creuses où séjourne de 
Teau- 



CLAKA DIÎLLÉnEUSB 73 

Clara d'Ellébeuse entre dans la chapelle. Une 
impression glaciale la saisit. Il lui semble que des 
gouttes de pluie se glissent le long de son corps 
tiède, car sous son lierre et ses briques, sous 
l'azur torride, la chaumière de Dieu a fraîchi 
comme une cruche. 

L'autel est pauvre et beau, à peine éclairé pat 
deux fenêtres aux petits carreaux en losanges d'où 
tombe untulle campagnard soigneusement empesé. 
De chaque côté du tabernacle, sont trois grands 
chandeliers dorés. A gauche, il y a une vierge 
dansune niche du mur et, à droite, dans une niche 
pareille, un saint Joseph. A leurs pieds de petits 
vases de loterie, si dorés et si verts qu'ils réjouissent 
le cœur, contiennent d'humbles lîeurs artiiicielles. 
Au milieu de l'église, sur un fût brisé, une pierre 
creusée comme un calice renferme l'eau bénite 
pleine d'ombre. Sous la tribune, semblable aux 
crèches des étables, la grille du confessionnal est 
cachée par une lustrine verte, luisante et roide. 
Cet asile pacifique n'a point de nef, mais un pla- 
fond de bois que recouvre une chaux d'azur. 

Clara d'Ellébeuse s'agenouille et prie. 

Mon Dieu, murmure-t-elle, préservez-moi des 
mauvaises pensées. Je veux être une petite fille 
pure. Eloignez de moi la curiosité. Ne me donnez 
pas envie de lire dans le tiroir de bonne-maman 



74 CLAKA d'klkkubusb 

les lettres de l'oncle Joachim. Je suis une âme 
tourmentée. Sainte Vierge, intercédez pour nous. 
Faites que je n'aille pas en enfer. Mon Dieu, que 
je suis malheureuse... J'ai peur d'ôlre damnée. 
Mon Dieu, ne me séparez pas de maman ni de petit- 
père. Faites que nous soyons ensemble dans le 
ciel. Pardonnez-moi. 

Elle fait une génuflexion devant l'autel, se signe, 
prend de l'eau bénite et sort. 

Un moment, elle est éblouie par le jour. Au 
loin, par delà les coteaux d'ombre, les Pyrénées 
sont comme des cascades célestes. 

Clara repasse parle cimetière. Là est le tombeau 
des d'Ellébeuse : Bernard cT Elle beuse, 1690. Jean 
d'EUébeuse, 1715. Jean d'Ellébeuse, 1780. Elisa- 
beth d'Ellébeuse, 1781. Tristan d'Ellébeuse, 1804, 
^m^/ma(/'^//e6eM5e,1820.Etd'autresd'Ellébeuse... 

A côté, se trouve une sépulture isolée près de 
laquelle a fleuri une touffe de ces fleurs de velours 

Îose que l'on confond parfois avec la belladone 
^ fficinale parce que leur nom est : Amaryllis 
'^elladonnœ. La pierre porte cette simple inscrip- 
Cion; 

Laura Lopez 
1805 



CLARA DELLEUEUsn 75 

Et Clara d'Ellobeuse n'a jamais bien su qui fut 
cette personne. C'était une amie de la famille, lui 
a-t-on dit. Et elle aime cette tombe dont prend 
soin bonne-maman qui a planté là ces lys de l'eu, 
cette mémoire inconnue dont ne subsiste que le 
doux nom... Elle s'appelait Laura, c'est-à-dire 
presque Laure... comme la fiancée du grand-oncle 
Joachim. 

Et l'enfant rêve encore : 

Comment était-il, le cimetière de la Pointe-à- 
Pître oh repoeent l'autre Laure et son fiancé l'oncle 
Joachim? Est-ce qu'il y a une église pareille à 
celle-ci?... Moi, je me figure la Pointe-à-Pître à 
cause d'une gravure du Musée des familles... Il y 
a des forêts parfumées où les nègres se promènent. 
Comment était Laure? Elle devait être grande et 
marcher lentement. Est-cequ'ils s'embrassaient?... 

Et Clara soudain rougit et chasse la pensée. Sa 
grâce penche un peu vers le sol, cette grâce char- 
mante et maladroite d'une enfant de seize ans. Par 
le verger, elle repasse et, remontant le perron, 
sourit au jardinier qui porte des laitues. 

Bonne-maman travaille à sa tapisserie et petit- 
père, assis non loin d'elle, fume sa pipe. Et Robin- 
Bon, le cliien, dort sur la pierre en rond, le nez 
contre la queue. 

— Bonjour, bonne-maman, bonjour petit-père. 



76 CLARA d'eLLÉBEUSK 



Et Ton s'embrasse. 

Avez-vous été heureux è. la chasse, petit- 
père? 

— Oui, ma chérie. Va voir à l'office. Mais fais 
vite. Tu sais que M. d'Astin ne tardera pas à 
arriver. 

Et Gertrude montre à Clara deux jolies perdrix 
aux pieds rouges, dont les plumes ardoisées, 
rousses et noires, sont douces comme de la soie. 

Clara d'EUébeuse vadans sa chambre s'habiller. 
Elle refait ses boucles lourdes et dorées, les enroule 
et les lisse au moule de buis. Elle enferme son corps 
frais dans la robe de mousseline blanche que lui a 
donnée sa tante Aménaïde. Une ceinture d'un blea 
céleste pend de la taille haute, lit, jusqu'à terre, 
lecorpsn'estqu'une ligue simple, presque nue. Une 
chaîne d'argent semble couler vers la gorge creuse. 
Les bras nus ont chacun une fossette qui semble sou- 
rire. Et la bouche sourit aussi, la lèvre inférieure 
écarlate, à peine un peu épaisse et fendue. Et le 
nez un peu large, très pur, à peine relevé. Et le 
front étroit et haut. Et les oreilles presque trop 
petites perdues sous les repentirs. 

Sur le palier : 

— Vous êtes jolie, mon enfant, dit M"' d'EUé- 
beuse. Il était temps que vous fussiez habillée. La 
cloche sonne; c'est, je pense, M. d'Astin. 



CLAKA d'eLLÉDEUSE 77 

Elles sortent. 

Il est midi. La canicule tombe des ormeaux bleus 
et noirs où éclate le cri d'une cigale. L'air tremble 
et sue. Un souffle chaud, empli d'âmes de fleurs 
lourdes, se traîne. 

Clara d'EUébeuse se tient droite sur le perron 
une jambe un peu en avant; et cette grâce de cou- 
ventine est si naturelle qu'elle en paraît puis- 
sante... On songe à quelque eau vive traversée de 
soleil, ou à une cerise mordue par un oiseau. Par 
l'allée d'anémones du Japon, la lente voiture de 
M. d'Astin s'engage, puis s'arrête au rond-point 
du tupilicr qu'entourent les lianes des bignoniers 
d'où pendent ces longues corolles jaunes et rouges 
dont les enfants s'amusent. 

M. le marquis d'Astin met pied à terre, péni- 
blement, car il a une jambe de bois. Appuyé sur 
sa canne, il agite son chapeau. Il est très grand. 
Le flot dressé de ses cheveux ressemble à une tu- 
lipe blanche. Sa taille mince est serrée dans un 
habit qui, à la base, à la roideur d'une crinoline. 
Il gravit le perron au bras de M. d'Ellébeuse, sa- 
lue ces dames qui l'attendent, et les suit au salon. 

Sa voix est douce. Il dit en s'asseyant : 

— Ma jambe de bois ne peut me laisser en 
paix. Elle a, depuis deux semaines, sa crise de 
goutte... 



78 CLARA d'eLLÉPEUSB 



Et bonne-maman d'Étanges, avec un sourire en- 
fantin : 

— C'est comme moi, monsieur d'Astin... Voici 
dix jours que s'enfla ma main droite... 

— Pour Dieu!... Encore votre main n'est-elle 
pas une bûche et pouvez- vous la tendre... Et que 
dit cette belle enfant? 

Il considère Clara assise en face de lui, contre 
ie paravent. Sur ce paravent il y a des arbres aux 
fruits jaunes sous lesquels sont étendus des ber- 
gers et des bergères. On y voit aussi une chasse 
au cerf. Le cerf traverse un ruisseau où sont des 
angéliques roses. Les chiens, langue pendante, 
le serrent de près. Au loin, sur une pelouse, deux 
petits cavaliers en tricorne, la trompe en sautoir, 
s'efi'orcent aies rejoindre. El les arbres aux beaux 
fruits sont sur un fond blanc, et la rivière et les 
arbres sont bleus. Ce doit représenter une tombée 
dorée de septembre. Il semble que les cimes des 
ormeaux y soient agitées par un vent de grandes 
vacances au déclin. Et, contre ce paravent, les 
boucles de Clara d'Ellébeuse se détachent des 
fruits peints, des fruits ronds et beaux comme des 
grenades qui seraient des poches. 

Elle ne dit rien et sourit, embarrassée et char- 
mante. Tandis que sa mère répond pour elle, mille 
pensées vivent sous ce front lisse. Elle songe que 



CLAHA d'ÉLLÉDBUSB 79 

M. d'Astin l'intimide, bien que, depuis longtemps, 
elle le connaisse et l'aime, depuis toute petite, de- 
puis toujours. Cependant, il lui faisait peur jadis 
quand il racontait son voyage à la Chine, et les 
missionnaires torturés. C'est lui qui donna ces 
deux jolies gravures dont l'une représente une 
femme Mongole de distinction en habit de cérémo» 
nie d'été y l'autre la fille aînée de l empereur,,. La 
Chine est un vilain pays qui donne envie de vo- 
mir et oh l'on torture le Christ, un pays qui a la 
môme odeur vilaine et noire que le coiïret qui 
est là et qui sent le camphre et le poivre. C'est le 
pays du démon. Ah I combien Clara d'Ellébeuse 
préférerait visiter les îles de la Guadeloupe où les 
bonnes négresses se font catholiques, où sont 
morts l'oncle Joachim et sa fiancée Laure, qui s'ai- 
maient dans des fleurs... Mais M. d'Astin est très 
bon pour sa petite amie, et tout récemment il lui 
a donné un bracelet à la mode, une petite chaîne 
de forçat en or terminée par un boulet... 11 était, 
paraît-il, le meilleur ami du grand-oncle Joachim, 
mais il ne parle presque jamais de lui... 

Tout justement, aujourd'hui, comme l'on vient 
de passer à la salle à manger, la conversation 
tombe sur l'oncle Joachim, au sujet de la jolie dé- 
coration de fleurs de capucines qui est au milieu 
de la table. 



80 



CLARA d'elLKBEUSB 



— Mon cher Henri, dit M. d'Astin, je me sou- 
viens que, lors du dîner d'adieux que donna le 
frère de votre père, à la veille de son départ pour 
l'Amérique, il y avait une garniture de nappe 
dans le même goût. Ce fut un repas empli de 
gaîté, à Bordeaux, au Restaurant du Brésil. 

Nous bûmes h nos futures amours. Alors, certes, 
je ne pensais point que les siennes finiraient si 
tragiquement, ni qu'à mon retour de la Chine je 
dusse ensevelir dans ce pays sa bien-aimée Laura... 

M. d'Astin se tait. Il a oublié la présence de la 
jeune fille. Un sourire de M"" d'EUébeuse la lui 
rappelle. 

— Vous avez, fait-il, des melons magnifiques? 

— Le terrain est très sableux, répond M°" d'El- 
lébeuse... Mais ne reconnaissez- vous point leur es- 
pèce ? Elle est de ces fameuses graines que vous 
eûtes la gracieuseté de nous offrir, il y a six ans, 
et que vous disiez tenir de la fille d'un poète de la 
Chine... 

— ... Ou de la fille d'un mandarin, c'est tout 
comme. Aujourd'hui le vieux garçon que je suis 
ne reconnaît plus les melons... Et les mandarines, 
je le crains... 

Un pli s'est formé entre les sourcils de Clara 
d'EUébeuse. Les mots qu'a prononcés le mai'quis 
au sujet de l'oncle Joachim la bouleversent. Elle 



CLARA d'eLLÉBEUSE 81 

se Téphie : Il a dit : à mon retour de la Chine... 
Il a dit à mon retour de la Chine... J'ai enseveli 
dans ce pays sa bien-ainaée Laura... On lui avait 
donc menti, à elle, à Clara? Elle est donc morte 
ici Laura? Oii? Dans la maison?... Mais elle ne 
s'appelait pas Laure, sa fiancée, puisqu'il l'appelait 
Laura, du même nom que la femme de la tombe? 
Comment?... Comment?... Pourquoi grand'mère 
lui avait-elle dit en lui montrant la miniature : 
C'est le portrait de M"* Laure, la fiancée, de 
ton grand-oncle Joachim. 

— Où sont-ils morts, grand'mère? avait-elle 
demandé. — ^ Là-bas, h. la Pointe-à-Pitre. — Alors 
ce n'était pas vrai qu'ils étaient là-bas?... Mais 
si, puisque sur les lettres du tiroir il y a écrit ; 
Guadeloupe... Iladit: je l'ai ensevelie dans ce pays. 

— Vous n'avez point d'appétit, mon enfant? 
remarque M"" d'EUébeuse. 

Elle répond : 

— Je suis un peu fatiguée, petite-mère. Et boit 
un peu d'eau pour essayer de se donner faim. 

Et, tandis que la conversation reprend autour 
d'elle, de nouveau elle se remémore : il a enseveli ^ 
dans ce pays, sa bien-aimée Laura. 

Elle évoque le cimetière oii sont les cabarets- 
des-oiseaux, les belladones chaudes et roses et 
les menthes poussiéreuses. Elle se souvient que, 



g2 CLARA o'KLl.rnEUSR 



dans un coin d'ombre, des tomates échappées de 
quelque misérable potager ont mûri. Sa pensée, 
à travers les ronces, lit encore cette inscription : 



Làurâ Lopbz 
i805 






La nuit claire coule dans le ciel, une de ces nuits 
tièdes où les longs moustiques désertent la rivière 
pour la lueur de la lampe. 

C'est après dîner. M. d'Astin, qui s'est résolu à 
rester, joue aux échecs avec M. d'Ellébeuse. 
M°" d'Étanges et sa fille travaillent à leurs tapisse- 
ries. Clara d'EUébeuse, les bras derrière le dos, 
regarde, par la fenêtre qui donne sur le parc, 
l'ombre remuer dans les feuillages. Une vague 
inquiétude l'oppresse. EUenepeut être absolument 
heureuse. Toujours, même aux soirs calmes comme 
celui-cit son âme éprouve une angoisse qui semble 
nécessitée par le bonheur. Lorsque Clara d'EUé- 
beuse était petite enfant, et que le don d'une pou- 
pée la comblait d'abord de joie, elle l'abandonnait 
tout à coup, sans que ses parents comprissent la 



CLARA d'ellÉBEUSE 83 

cause de ce changement subit d'humeur. Elle deve- 
nait soudain morose, et, les sourcils froncés, 
jetait, pour n'y plus toucher, sa poupée dans un 
coin. <' Cette enfant est inconstante », disait 
M°" d'Etanges. Mais non. C'était qu'au plus fort de 
la joie de posséder ce jouet, Clara d'EUébeuse 
venait d'y découvrir l'insigniQante, mais inévitable 
tare dont rien, en ce monde, n'est exempt. Elle 
avait remarqué là, sur l'étoffe rose emplie de son 
qui simulait la chair, une petite tache qu'elle 
n'avait pu effacer : 

Ma poupée est imparfaite, se disait-elle. Quel 
dommage que, dans le magasin, on n'en ait pas 
choisi une autre, n'importe laquelle... 

Et maintenant, l'époque des jouets passée, dans 
les moments de plus grandes ivresses, c'est-à-dire 
au sortir du confessionnal, quand l'absolution et 
la bonne volonté régnent dans son cœur, surgit tout 
à coup le péché oublié. C'est le plus grand toujours. 
Mais l'a-t-elle seulement oublié ? Ne l'a-t-elle pas 
caché exprès à son confesseur. Ce doute la taraude. 
Est-ce qu'elle sait, elle? Peut-elle affirmer que 
non? Alors, elle est damnée? Cette crainte éloi< 
gnée, une autre, quelconque, survient, la torture 
parfois jusque dans ses rêves, dont elle s'éveille 
en sursaut avec une sensation d'étouffementet de 
vertige. « Ce sont des vapeurs, mon enfant », lui 



84 CLARA D ELLÉDEUSH 



dit M"' d'EUébeuse. Et Gertrude prépare pour 
Clara quelque infusion de plantain. 

— Échec et mat, dit M. d'Astin à M. d'EUébeuse, 
qui sourit. 

Clara s'est retournée, la tête haute, ses beaux 
bras nus toujours derrière le dos. Elle sourit dans 
ses boucles lisses et regarde le jeu. Elle aime, 
sans bien les connaître, ces pièces polies qui 
glissent sur l'échiquier dallé comme un palais. 
Elle s'assied, silencieuse, auprès de la lampe et 
ouvre un volume qu'elle a toujours vu là. 

C'est la CAzVie en mtnm/wrf, de M. Breton, cadeau 
fait à M. d'EUébeuse par son vieil ami d'AsUn. 
Clara d'EUébeuse regarde la gravure qui orne le 
chapitre sur la récolte du thé. Des singes roses 
gravissent une montagne au bord d'un ruisseau. 
L'un d'eux, assis auprès d'un arbre à thé, en 
embrasse le tronc qu'il secoue avec rage. Et des 
ranveaux, choient des feuilles et des fleurs que 
recueille un Chinois h, large culotte oronge, aux 
pantoufles feutrées et courbes, à tunique bleue, au 
chapeau défaille en abat-jour. Non loin, un singe 
qui a des gants blancs suce un fruit. 

Clara d'EUébeuse referme le volume. Dix heures 
sonnent. Elle embrasse tout le monde, va demander 
son chandelieràGertrude, et monte dans sa chambre. 

A se sentir seule, Clara d'EUébeuse éprouve ua 



CLAHA d'ei.LÉBKDSB 85 

soulagement. Non point qu'elle n'aime la société 
de ses chers parents, mais la solitude et la médi- 
tation apaisent un peu cette âme fragile. 

« Mon enfant, lui dit souvent l'aumônier des 
Ursulines, vos scrupules proviennent d'une déli- 
catesse trop grande. Votre conscience est timorée, 
mais cela est chez vous la preuve d'une grande 
bonne volonté. » 

Clara d'Ellébeuse fait sa prière, puis se désha- 
bille lentement, mais avec une pudeur excessive, 
la crainte de fixer trop longtemps ce que cache la 
robe de tante Aménaïde. Elle se dit qu'il est per- 
mis de regarder ses bras exposés ô. l'air tout le 
jour; mais qu'il ne faut pas toucher ou regarder à 
son corps inutilement, en dehors de sa toilette. 

Elle se couche, pose l'éteignoir de cuivre sur la 
chandelle, mais ne s'endort point tout de suite. 
C'est le moment oiji son âme se recroqueville. 
Alors, ellerevoit mieux les choses en pensée qu'elle 
ne les a vues directement. Elle songe à M. d'Astin, îi 
ce qu'il a dit du grand-oncle Joachim, de la fiancée 
Laure, au mystère que l'on fait autour de leurs 
mémoires. t*uis elle se revoit dans le parc. Sous ses 
cils clos elle perçoit nettement la pelouse qui dévale 
au bas du perron, puis une cime d'ormeau, une 
touffe de bambous, puis une urne de pierre grisedans 
la perspective de l'allée ombreuse... puis s'endort. 



gg CLARA d'eLLÉBEUSB 



u 



L*orage, pendant la nuît, atrcmpé le parc. Mais 
la pluie s'évapore et le soleil est si brillant sur les 
feuillages qu'ils fatiguent la vue. Clara d'EUébeuse 
se promène dans V Allée aux noisettes. Il y a des 
coques, àterre, vidées par les écureuils. C'estune 
de ces matinées fraîches et limpides qui annoncent 
la canicule. 

Clara attend que le jardinier ait fini de bâter le 
petit âne. C'est fait. Elle cueille une gaule verte 
et, d'un banc de pierre, saute sur la bête qu'elle 
dirige vers la grille. Elle prend le sentier des bois 
do Noarrieu. Les gouttes glacées des néfliers 
pleuvent sur elle. L'âne trotte. Elle est toute 
secouée et, de temps en temps, retient son 
large chapeau de paille prêt à tomber. La voici 
sur la lisière moussue où veillent les colchiques. 
.Dans les haies brillent des toiles d'araignées. On 
lentend le gloussement des ruisseaux encore gorgés 



CLARA D'ELLéfiBUSB 8"? 

de l'orage nocturne . Des pies jacassent, un geai crie. 

Mais, au milieu des bois, c'est un silence que 
rien ne trouble, à peine le bruissement des hautes 
fougères froissées par les flancs du petit âne ; c'est 
un recueillement de fraîcheur qui va durer là jus- 
qu'au soir, même aux heures torrides oii les maïs 
crépitent. Au pied d'un châtaignier, sur une éclair- 
cie de lumière et d'émcraude, il y a des gentianes. 
Leurs cloches sombrement bleues tentent Clara 
d'Ellébeuse qui arrête sa monture, en descend, et 
les cueille pour les allier aux reines-marguerites 
et aux narcisses de son chapeau des champs, orné 
de rubans blancs à filets paille 

Elle s'assied auprès de l'arbre et, tressant les 
fleurs, songe avec tristesse à la fin des vacances, 
à la rentrée, à la grande cour des récréations 
d'octobre où les feuilles dures des platanes sont 
agitées par le vent aigre et froid. 

Jamais elle ne s'est bien résignée au pension- 
nat. Et c'est encore plus affreux les jours oii sa 
mère lui rend visite au parloir. Elle préférerait, 
tant son regret est amer aux heures de séparation, 
que M"' d'Ellébeuse ne lui donnât point ces joies 
trop brèves, empoisonnées toujours par l'attente 
du départ. Lorsque la cloche sonne et qu'il faut 
se quitter, après une demi-hsure, c'est le cœur 
gonflé d'angoisse qu'elle emporte h son pupiire, 



88 CLARA D ELLÉBEUSB 

près de la petite Vierge de métal dressée sur un 
autel de livres, les pâtisseries que lui envoie 
M°" d'Étanges. Elle n'y peut jamais goûter le soir 
môme et, encore, le lendemain, lui laissent-elles 
dans la bouche un goût de larmes, une odeur 
morose qu'elle a définie intérieurement ; le par- 
fum de la séparation. 

— Suis-je donc sotte, se dit-elle, de songer 
d'avance à tout cela... 

Et elle considère un escarbotqui vient de s'abattre 
à ses pieds. 

Il est temps qu'elle rentre, surtout si elle veut 
revenir parla route royale. Elle se lève et, remontée 
sur son âne, reprend sa route à travers bois. 

Le trot de l'âne rhythme ses pensées qui, toutes 
en ce moment, se concentrent sur la mémoire de 
l'oncle Joachim et de sa fiancée. Clara d'EUébeuse 
songe à cette mystérieuse Laure. Toc, tec, tec — 
toc, tec, toc — tec, tec, toc — font les sabots du 
petit âne... Oh! que je voudrais voir les colonies 
de Laure... Et elle se récite cette strophe d'une 
poésie d'Anaïs Ségalas parue au Magasin des 
demoiselles : 

De peur qu'un maringouin ne touche à ton visage, 

Tes nègres viennent déplier 
La moustiquaire en gaze, et sous le blanc nuage 

On voit la déesse briller. 



CLAHA d'ellébeusk 89 

Dans l'habitation, maîtresse étincelante, 

Tout un peuple noir suit tes pas; 
Ton trône est un liamac, ô reine nonchalante, 

Et ta couronne est un madras. 

.. Mais elle trouve ces vers moins beaux que 
ceux que compose Roger Fauchereuse, un jeune 
homme de leurs amis. 

Clara d'EUébeuse se retrouve à la grille du parc 
au moment où sa mère et M. d'Astin se promènent 
dans la grande allée. La maman de Clara est char- 
mante. Elle semble une aquarelle tirée des F/eurs 
animées. Un chapeau de grosse paille cousue de 
suisse, enguirlandé de reines-marguerites, encadre 
ses lisses bandeaux châtains, ses yeux brillants et 
ses joues fraîches. Elle porte un peignoir de mous- 
seline blanche imprimée à pois roses, et s'abrite 
sous une ombrelle verte. Clara d'EUébeuse met 
pied à terre, tend son front d'abord à sa mère, 
ensuite à leur vieil ami. 

— Avez-vous été bien loin, mon enfant? de- 
mande M. d'Astin. 

— J'ai fait le tour du bois de Noarrieu, et je 
suis revenue par la route royale. 

— C'est un grand tour. Ah ! Que ne puis-je vous 
accompagner, ma chérie. J'ai encore la passion 
des promenades matinales et des bois, mais ne 
puis y donner cours. Si je vous accompagnais à 



90 CUIBA D HLLEBBUSB 



cheval, j'en serais réduit à un seul éperon... et à 
une seule jambe. Triste cavalier, ma chère enfant, 
pour vous défendre... 

Clara sourit et s'éloigne, tandis que M"' d'Ellé- 
beuse fait remarquer à M. d'Astin la beauté de 
tournesols dont les fleurs lourdes apparaissent au- 
dessus de la haie du potager. 

— Bonjour, bonne-maman. Que lisez-vous là, 
bonne-maman? 

— Je lis, mon enfant, une histoire très intéres- 
sante... 

Et, pour expliquer, bonne-maman enlève ses 
lunettes. 

— Je lis, mon enfant, l'histoire très intéres- 
sante d'un navigateur presque inconnu. Cet homme, 
vraiment remarquable, a fait le tour du monde 
dans une petite barque. Il fut au pays des Hin- 
dous dans une ville où les singes sont tout-puis- 
sants. On n'a pu se rendre maître de ces animaux, 
car ils pilent d'une espèce d'épice qu'ils soufflent à 
travers les yeux de leurs ennemis, à l'aide d'un 
roseau... 

— Oh! Qu'elle est jolie, bonne-maman, votre 
histoire... Qu'elle est jolie, bonne-maman... Bonne- 
maman?... Le tiroir d'en bas, de votre commode, 
est resté ouvert... Vous avez oublié de le refer- 
mer?... 



CLABA d'eLLÉBEUSE 91 

— Non, mon enfant. C'est ton père, qui est 
dans sa chambre, qui vint prendre ici, tout à 
rheure, des papiers qui étaient sous clef... Il doit 
les remettre à M. d'Astin. 

— Quels papiers, bonne-maman? 

— Je crois, des lettres de la Guadeloupe... Mais 
cela t'importe peu, mon enfant. Il est temps que 
tu ailles t'apprAter pour le déjeuner. 

Clara d'Ellébeuse sort de la chambre de 
M"" d'Étanges, et monte l'escalier en fronçant les 
sourcils : 

... Pourquoi M. d'Astin va-t-il garder les pa- 
piers de la Guadeloupe? Les papiers de la Gua- 
deloupe, ce sont les lettres du grand-oncle 
Joachim... Ces papiers doivent rester dans la fa- 
mille... Pourquoi M. d'Astin va-t-il les empor- 
ter?... Je ne veux pas, moi, que M. d'Astin les 
emporte... Est-ce qu'il va emporter aussi le joli 
portrait de Laure? 

Une grande tristesse, une sourde rage gonflent 
le cœur de l'enfant. Elle n'a jamais lu ces corres- 
pondances. Elle n'en a vu que l'extérieur, parfois, 
lorsque bonne-maman ouvrait le tiroir d'en bas. 
Mais elle tient à ces papiers jaunis, parce que le 
portrait du grand-oncle Joachim est dans sa 
chambre, et que l'oncle Joachim était le fiancé de 
Laure... Mais elle ne peut pas empêcher petit 



Ô2 CLARA d'eLLÉBEUSB 



père de remettre ces papiers à M. d'Astin... Elle 
est folie de songer à cela... Elle n'oserait ja- 
mais... 

Elle s'habille machinalement. Cette pensée, 
que les lettres de l'oncle Joachim vont quitter à 
jamais, peut-être, la maison, la bouleverse autant 
qu'un scrupule religieux. Elle était, il y a vingt 
minutes, tout heureuse de sa promenade. Mainte- 
nant, sa joie est empoisonnée. L'idée fixe la ta- 
raude. Cependant, elle se recoiffe, met sa belle robe 
de mousseline et, avant de quitter sa chambre, 
considère longuement le portrait du grand-oncle, 
et lui envoie un baiser. 

La porte de la chambre de petit-père est ou- 
verte. Elle entre et le voit assis à sa table en face 
de plusieurs liasses de lettres. Certaines de ces 
liasses sont déjà cachetées; d'autres ne sont en- 
core que ficelées ; d'autres sont libres. L'enfant se 
rend bien vite compte du travail auquel est occupé 
son père. Elle dissimule son émotion et dit : 

— Bonjour, petit père, comment avez-vous 
passé la nuit? 

— Bien, mon enfant. Tu me trouves en train 
d'effectuer un rangement de papiers d'affaires au- 
quel je m'emploie depuis ce matin. Heureuse- 
ment que je vais avoir terminé. Je n'ai plus qu'à 
apposer quelques cachets de cire... Mais ce sera 



CLAHA d'eLLÉBEUSK 93 

pour cet après-midi. Voici le premier coup du 
déjeuner. 

Clara descend. Maman, grand'mère et M. d' As- 
tin sont déjà au salon. M. d'Ellébeuse arrive bien- 
tôt. M. d'Astin lui dit : 

— Mon cher ami, j'ai dû vous donner un mal 
de tous les diables, en vous faisant ranger cette 
correspondance; je vous en demande bien par- 
don. 

— Mais pas du tout, mon cher d'Astin... Voire 
réclamation est entièrement juste, et je me re- 
proche de n'avoir point songé, de moi-même, plus 
tôt, à vous remettre ces lettres du pauvre Joachim. 
Vous les relirez avec émotion... Vous me les aviez 
confiées à la veille d'un voyage déjà ancien, et 
j'eusse dû, déjà, vous les rendre. 

Pendant le repas, Clara demeure silencieuse et 
dissimule son état d'âme. Elle fait semblant de 
manger, de crainte d'une observation qui la ferait 
éclater. Quand on ne la regarde pas, elle glisse à 
Robinson, qui est près d'elle, le contenu de son as- 
siette. Elle n'entend que vaguement ce qui se dit 
autour d'elle. 

On sert le café sur la terrasse, à l'ombre du tu- 
lipier. Clara d'Ellébeuse descend le perron où s'est 
posé le paon. Elle songe profondément : 

...Ces lettres sont du grand-oncle Joachim; 



94 CLARA D ELLEBECSB 



donc elles pourraient être à nous?, Cependant, il 
est impossible de les garder, puisque petit-père 
veut les remettre à M. d'Astin... Quand repart-il, 
M. d'Astin? 

Elle fait lentement le tour du château, ses bras 
nus croisés derrière la taille. Sous un grand cha- 
peau de paille Clarisse Harlowe, sa tête, inclinée 
un peu vers le sol, laisse pendre en avant deux 
boucles à moitié dans l'ombre. 

... Si je pouvais seulement, se dit-elle, conser- 
ver deux ou trois lettres de l'oncle Joachim?... 
Serait-il bien mal de les prendre dans les paquets 
non cachetés?... Oui, sans doute... Ce serait un 
vol abominable... dont je pourrais me confesser 
à la rentrée... Mais est-ce que l'on peut accomplir 
une mauvaise action, et obtenir valablement l'ab- 
solution, quand on s'est dit avant que Ton s'en 
confesserait ensuite ?^ 

Elle longe un vieux mur oh s'épand un lierre, 
fait le tour du perron et revient sur ses pas, tarau- 
dée par l'idée fixe," bouleversée par des scrupules 
et par l'envie de prendre les lettres. 

— Clara, lui dit M"" d'EUébeuse, allez cher- 
cher votre zéphyr en haut? Nous faisons, cette 
après-dînée, une promenade en voiture... Voua 
pourriez vous enrhumer au retour... 

La jeune fille monte Tescalier. Elle passe de- 



CLARA d'eLLÊBBCSB 95 

vant la chambre de son père. La porte en est ou- 
verte, et les papiers sont toujours sur la table. 
Elle hésite, entre, s'en va, revient, ferme les yeux 
et les rouvre. Elle est seule. Rapidement, elle 
s'empare de deux lettres, au hasard, chacune prise 
au milieu de deux paquets rangés, mais non fice- 
lés, et s'enfuit dans sa chambre. Elle cache les 
lettres dans son sachet à mouchoirs, puis s'age- 
nouille et demande pardon à Dieu. 

La promenade sur les coteaux est délicieuse, 
mais Clara d'Ellébeuse n'en goûte point le charme, 
et l'après-midi lui paraît long. Elle ne se sent un 
peu plus à l'aise qu'au retour, bien que, durant 
un quart d'heure oii son père est monté dans ses 
appartements, elle éprouve une crainte et une an- 
goisse inexprimables. 

Enfin sa peur se dissipe lorsque M. d'Ellébeuse 
reparaît, une dizaine de liasses cachetées dans les 
mains, et disant : 

— Tenez, mon cher d'Astin, voici vos lettres 
en ordre. 

Le dîner et la soirée se passent monotones. 
C'est, comme la veille, une tiède soirée de l'été 
finissant, dont le silence n'est troublé, dans le sa- 
lon, que par le bruit sec et léger des pièces de 
buis sur l'échiquier. 

A dix heures, Clara d'Ellébeuse regagne sa 



96 CLARA D'ELLBBBUSR 



chambre et va prendre dans le sachet les deux 
lettres qu'elle y a cachées. Elles sont écrites sur 
du papier rugueux et jaune, taché de poussière et 
d'humidité. L'une des adresses est très ornemen- 
tée. Les suscriptions sont identiques. En carao 
tôres d'imprimerie noirs et rouges : 

Guadeloupe, par le Havre* 

Et en belle anglaise : 

Par le navire la Rosina. 

A Monsieur, 

Monsieur d'AsTiN, 

à Aïciritz, par Balansun, 

en France (Basses-Pyrénées.) 

Les plis sont alourdis par de la cire et des pains 
à cacheter. Clara d'Ellébeuse est émue, ses oreilles 
bourdonnent un peu. Elle s'assied, déplie les mis- 
sives de l'oncle Joachim, en examine les dates, et 
lit rapidement. 

L'Artibonite, près la Pointe-à-Pitre, 
ce 12 juin 1805. 

L*empressement que vous mettez, mon cher Hector, 
à m'envoyer le plan de la petite maison de campagne 
où doit s'installer Laura me touche infiniment. Ce que 
vous m'en dites m'agrée en tous points, surtout que la 



CLARA d'ellkiîeuse 97 

villa n'est point humide, ce qui est d'une grande im- 
portance pour une créole qui n'a jamais quitté les 
Antilles. La description qui accompagne votre plan est 
séduisante. Cet isolement, non loin du village où s'est 
passée ma jeunesse, conviendra à cette âme profondé- 
ment blessée par la vie. Je crois, du reste, me souvenir 
de cette habitation. Ne l'appelions-nous pas la propriété 
fermée? Ne domine-t-eîlepas un léger coteau, non loin 
de Noarrieu? N'y a-t-il pas, tout auprès, un vieux 
puits auprès duquel je me suis posté bien souvent 
durant nos chasses au lièvre? 

Ce que vous me dites du jardin me plaît également. 
Laure aime les belles fleurs. Comme «lie adore aussi 
les oiseaux, vous seriez charmant d'en faire mettre 
quelques-uns en volière par les petits paysans de Ba- 
lansim. Ils ne sont point comparables à nos oiseaux 
des Tropiques, mais les bouvreuils, les chardonnerets 
et les linots ont d'agréables chants. 

Mon amie est dans une mélancolie profonde de quit- 
ter La Pointe-à-Pitre. Son angoisse redouble à l'idée 
que sa famille ne saura point si elle est morte ou 
vivante. Je lui ai promis que, pour rassurer ses pa- 
rents, vous chargeriez un de vos amis fidèles de Londres 
de porter lui-même au navire qui fait le courrier des 
Antilles une lettre qu'elle vous fera tenir, destinée à 
rassurer les siens. 

Je ferai partir Laura secrètement pour Saint-Pierre 
de la Martinique, où elle s'embarquera le 30 cou- 
rant, à bord de Y Aimahle-EUsa. Je vous prierais de 
l'aller quérir à Pauillac-sur-Gironde, où l'on fait 
escale, en compagnie du D' Campagnolle. 11 est 
toujours entendu que Laura passera aux yeux des 
curieux de Balansun et de Noarrieu pour une malade 

7 



98 CLARA d'eLLÉBECSB 



qu'un de vos amis envoie à notre docteur pour faire une 
cure d'air. 

Vous voudrez, mon cher Hector, me faire tenir le 
compte de tout ce que je vous dois et de tout ce que je 
pourrai vous devoir. 

Je vous prie d'accepter les quelques colis que je fais 
charger à votre intention à bord du Val-cTOr qui em- 
portera cette lettre. Je fais adresser le tout en douane 
de Bordeaux. Il se trouve, parmi ces colis, une partie du 
trousseau de Laura, du linge dont vous trouverez le 
détail ci-inclus, des robes, etc., et une guitare d'une 
grande valeur dont elle joue parfaitement. 

Le rhum qui est à votre adresse doit être transvasé 
goutte à goutte dans une deuxième barrique. Vous en 
perdrez ainsi beaucoup, mais ce qui en restera sera 
délicieux. 

Je ne sais assez vous remercier, mon cher Hector, de 
votre bonté fraternelle. 



L'Artibonite, près la Pointe-à-Pitre, 
ce 7 décembre 1805. 

Je vous remercie, mon cher Hector, des nouveaux 
détails que vous me donnez sur la mort de la pauvre 
Laura. Je désirais connaître la vérité, si terrible qu'elle 
fût. Ma main est prise d'un tremblement à vous écrire 
ces lignes. Voici dix nuits que je pleure amèrement, 
demandant pardon au Tout-Puissant de l'imprudence 
que j'ai commise, et qui a précipité dans la tomb<» 
le plus aimable des êtres. Hélas ! Pourquoi suis-je 
resté sourd aux plaintes de cette chère amie et no 
l'ai-je point accompagnée en France ? Pourquoi la con- 
fiance en moi lui a-t-elle fait défaut ? Malheureux que 



CLAHA o'ELLÉnEUSB 99 

je suis ! Il ne me reste plus qu'à terminer dans les san- 
glots et le repentir une vie si cruelle, qu'il me faut faire 
appel à toute ma religion pour ne point en hâter la fin. 

Vous me dites que vous n'aviez rien observé chez 
Laura, si ce n'est un peu plus de tristesse durant les 
derniers jours. Mais n'étions-nous pas habitués à cette 
mélancolie? Ici même, sous cette triste véranda d'où je 
vous écris, et où elle passa de longues soirées, je ne pus 
jamais lui donner un peu de joie. Le pauvre être fixait sur 
moi ses yeux douloureux, et qui semblaient marqués 
pour une mort prématurée. Son seul plaisir était que les 
maronnes lui apportassent des colibris et des fleurs. 
Me souvenir de ces choses fait battre mon cœur à 
coups précipités, ou le fait s'arrêter comme s'il allait 
rejoindre dans la tombe celui de ma bien-aimée Laura. 

Mais où se procura-t-elle la fiole de laudanum que 
vous avez trouvée sur sa table de nuit? Délivre-t-on 
des remèdes aussi vénéneux sans ordonnance? Mais 
que dis-je ? Si son dessein était arrêté, rien ne pouvait 
contrarier les lois du sort. Il fallait que ce terrible évé- 
nement s'accomplît. 

Que ce douloureux secret demeure entre nous. Il ne 
faut pas que ce qui est un scandale aux yeux du monde 
retombe sur cette chère Mémoire. Le docteur-médecin 
Campagnolle et vous, savez seuls comment s'est dé- 
roulé ce ti'iste drame. Je connais son cœur d'ami. Il 
se taira, car s'il est des obligations envers les hommes, 
il en est de plus grandes envers Dieu qui, j'en suis sûr, 
s'est montré compatissant envers elle. Si le châtiment 
d'une mort que réprouve le sentiment chrétien doit re- 
tomber sur le coupable, c'est moi seul qui en assume 
la responsabilité, dans ce monde et dans l'autre. 

La pauvre enfant doutait de mon amour. Elle pensa 



400 CLARA d'ellébeusb 



que le triste fruit qu'elle portait en elle m'était un sujet 
d'inquiétude et d'ennui, et que je l'avais exilée en France, 
plutôt dans l'espoir égoïste de fuir cet événement, 
que dans celui d'éviter le scandale de sa grossesse. 
Pourquoi ai-je gardé secret ce sentiment paternel qui 
m'emplissait de joie? Pourquoi la nature m'a-t-elle 
loué de ce tempérament inflexible qui cache, sous un 
orgueil blâmable, la plus douloureuse des sensibilités? 
Pourquoi n'ai-je pas assez expliqué à ma chère maî- 
tresse que la seule crainte de voir sa réputation effleu- 
rée, dans une cité où sa famille occupe une situation si 
considérable, était la seule cause de son embarquement? 
Nul n'a soupçonné que la jeune fille avait gagné la 
France. Antonio Lopez, son frère, a fait efl'ectuer des 
recherches, mais en vain. Un instinct secret l'avertit 
cependant que je devais être l'auteur de cette disparition. 
A cause du manque de preuves, et de la position que j'oc- 
cupe ici, il n'a pu me dénoncer à la justice. Alors, il m'a 
cherché querelle, et vous connaissez la triste issue d'un 
duel où, tirant au hasard et avec l'intention de ne même 
pas blesser mon adversaire, je l'ai défiguré et aveuglé. 
Laura doutait-elle que je dusse retenir en France et 
l'y épouser, comme je le lui avais promis? Je ne sais. 
Mais chacune des questions que je me pose au sujet de 
son trépas m'emplit d'angoisse, d'épouvante et de re- 
mords. Je l'avais envoyée auprès de vouSj parce que 
je savais que là seulement elle trouverait une âme dé- 
vouée et faite pour la soutenir. Je veux, ô mon ami, si 
ce n'est déjà fait, que sa dépouille mortelle repose 
dans le cimetière où moi-même je dormirai un jour. Il 
faut que cette fiancée éternelle demeure auprès du tom- 
beau des d'Ellébeuse dont elle eût porté le nom. Si 
mon frère Tristan n'était pas mort, je vous eusse prié 



«ÎLAHA d'kLLÉBEUSB lOi 

de lui confier ce secret douloureux, car je désire que 
mes actions soient justiciables de ma famille. Je vous 
demande, au cas où moi-même je viendrais à mourir 
ici, qu'à l'époque de sa majorité mon neveu Henri, au- 
jourd'hui âgé de trois ans, soit instruit de cette inhu- 
mation, et des circonstances qui la déterminèrent. 

Et maintenant, reposez en paix. Mânes de ma bien- 
aimée Laura! Que la miséricorde toute-puissante de 
Dieu soit avec vous ! Chère Ombre, vous n'êtes que la 
victime de mon cœur terrible et passionné! Que je 
demeure seul sur la terre avec mes douleurs et mes 
remords, puisque vous n'avez même pas laissé à ma 
cruelle solitude le triste fruit de nos embrassements ! 

Je vous étreins, mon cher Hector, le visage inondé 
de larmes. 

Joachim d'Ellébbusb. 

En achevant la lecture de celte dernière lettre, 
la jeune fille sent sa vue s'obscurcir. Un bourdon- 
nement emplit ses oreilles, en même temps qu'une 
sueur froide l'inonde. Elle veut se lever, mais 
tombe évanouie au pied du fauteuil. Peu à peu, 
le bourdonnement reprend plus léger. Une sensa- 
tion de bien-être l'envahit. Elle revient à elle et 
comprend. Elle est seule. Sur sa table à toilette 
elle prend un morceau de sucre, l'imbibe d'eau 
de m élisse et l'avale. . . Elle s'était évanouie aussi une 
fois... quand elle était toute petite... Elle ramasse 
les lettres, les renferme dans le sachet, se couche et 
s'endort d'un sommeil sans rêves, jusqu'au matin. 



402 CLARA d'bllébeusb 



HT 



Aujourd'hui est un Dimanche. Gertrude vient 
ouvrir les contrevents. 

— Il faut vous lever, Mademoiselle. On va 
sonner la messe. Il sera bon de partir un peu 
d'avance à cause de M. d'Astin. 

Clara s'habille, essayant d'oublier la terrible 
aventure d'hier soir. 

... Je prierai avec ferveur le Bon Dieu, se 
dit-elle, lui demanderai pardon... Il y avait des 
choses bien horribles dans ces lettres... Je n'ai pas 
tout compris... Cette personne était une femme 
qui n'était pas la sienne, qui allait avoir un enfant 
et qui, alors, s'est... Oh! mon Dieu, mon Dieu, 
mon Dieu, ayez pitié de moi. 

Clara d'EUébeuse descend. Elle a bien doi*mi. 
Son teint est reposé. M"' d'EUébeuse ne remarque 
aucun trouble dans la physionomie de sa chère 
fille. Gertrude apporte les paroissiens. On se dirige 
vers Téglise. 



CLARA d'ëLLÉHBUSB 103 

M. d'Astin va doucement. A chaque pas sa 
jambe de bois décrit un demi-cercle. Lui-même 
sourit de sa lenteur : 

— Rien ne sert de courir; il faut partir à points 
dit le fabuliste... Ahl ma petite Clara... 

Tout infirme qu'il est, M. d'Astin est délicieux. 
De son chapeau haut de forme gris sort, pour se 
relever contre l'oreille, un épais flocon de cheveux 
d'une blancheur étincelante. Dans sa cravate de 
soie noire à triple tour, son cou garde une roideur 
charmante et altière. Sa jaquette, couleur de 
prairie sombre, tombe régulièrement sur un pan- 
talon de même teinte, et un escarpin verni, que 
recouvre une guêtre verte, chausse son unique 
pied. 

M. d'Ellébeuse porte un habit bleu très serré à 
la taille. Il donne le bras à M"" d'Étanges, dont la 
robe est de Flandre grise, ornée d'olives d'ivoire. 
Un fichu de dentelle noire recouvre ses bandeaux 
blancs. 

M°" d'Ellébeuse est coiffée d'un chapeau de 
paille de riz à rubans ivoire et roses, orné de 
feuillages des eaux et de tubéreuses. Un fichu- 
berlhe recouvre ses épaules rondes. 

La journée est sereine comme le furent les pré- 
eédentes, et les bois semblent endimanchés. 

L'humble église éclate d'une sainte lumière. 



104 CLARA D ELLEBEUSE 

M. le curé vient de monter à l'autel Sa chasuble 
est ornée de palmes vertes, de corolles dorées et 
roses. 

Ces dames se sont agenouillées. M. d'Astin cf 
M. d'Ellébeuse se recueillent, debout, les bras 
croisés. 

Clara, très inclinée, récite la prière de saint 
Thomas d'Aquin : 

M vous qui m'aimez tant, Jésus, ici véritablement Dieu 
« caché, écoutez-moi, je vous implore!... 

« Rendez-moi amère toute joie qui n'est pas vous, impossible 
« tout travail fait sans vous, insupportable tout repos qui n'est 
« pas en vous!... 

« Bonté suprême, 6 Jésus, donnez-moi un cœur épris de vous 
« qu'aucun spectacle, aucun bruit ne puissent distraire, un 
« cœur fidèle et fier qui ne chancelle, qui ne descende jamais; 
« un cœur indomptable, toujours prêt à lutter après chaque 
« tempête: un cœur libre jamais séduit, jamais esclave ; un 
« cœur droit qu'on ne trouve jamais dans les voies tortueuses. 

« Puisse la pénitence me faire sentir les épines de votre cou- 
« ronne ! Puisse la grâce me verser vos dons sur la route de 
« rexil! Puisse la gloire m'enivrer de vos joies dans la Patrie I 
« Ainsi soit-il. » 

Elle ouvre son livre de messe, mais ne peut 
suivre la lecture attentivement. Elle resonge aux 
lettres qui Font bouleversée, à l'oncle Joachim, à 
sa fiancée Laure... Laura Lopez. Oui, c'est bien le 
même nom que celui qui est gravé sur la tombe, 
là, tout près. C'est elle. Et, tout à coup, de ces 



CLARA d'eLLSBEUSB 105 

sentiments confus qui la hantent depuis la veille, 
ne surgit qu'une idée de pitié passionnée pour la 
pauvre trépassée. Clara d'Ellébeuse murmure 
mentalement : Laure... Pauvre Laure... Laura... 
Dolora... Dolorida... Et elle prête à cette triste 
inconnue, dans son exaltation, le nom de la Vierge 
douloureuse. 

M. le curé monte en chaire et, tandis qu'il 
proche dans le patois du pays, Clara d'Ellébeuse 
regarde les assistants devant elle. Elle vient de 
reconnaître, à droite du bénitier, le frère d'uivO 
de ses amies de pension : Roger Fauchereuse. 

La famille de sa compagne de classe Lia Fau- 
chereuse habite aux environs, à une lieue et de- 
mie de Balunsun, le château des saules. C'est un 
vieux manoir précédé d'une immense cour oij, 
toutelajournée, se promènent des légions de paons. 
Une longue avenue de saules et de chênes y con- 
duit. M. et M"" Fauchereuse sortent peu. M"" Fau- 
chereuse est d'humeur bizarre qui ne laisse point, 
à certaines époques, d'inquiéter son mari. Celui- 
ci est un gentilhomme rural, fort bien élevé et 
très intelligent, qui fit à Montpellier de bonnes 
études en médecine. Il peut ainsi, et sans que sos 
oflices tournent à métier, exercer sa charité au 
près de pauvres voisins, voire se trouver utile à 
des amis en cas pressant. M. d'Ellébeuse a ren- 



f06 CLARA d'eLLÈBEUSB 



contré parfois M. Fauchereuse, et la sympathie, 
d'ailleurs partagée, qu'il a éprouvée pour celui-ci 
lui a fait souvent regretter la rareté de leurs en- 
trevues. Quant à Lia Fauchereuse, on la confie 
parfois au régisseur, quand il va en ville, pour 
qu'il la laisse en passant, jusqu'à son retour, chez 
les d'Ellébeuse. Parfois aussi, moins souvent, elle 
s'y rend accompagnée de son frère Roger. 

Ce jeune homme n'est là que pendant les va- 
cances. Il a fait son droit à Paris. 11 est charmant 
et a du goût pour la poésie, ce qui le retient à la 
Capitale presque toute l'année. 

Clara d'Ellébeuse rougit en l'apercevant. Il est 
en costume de chasse. Des cheveux bruns, assez 
longs, séparés sur le front et rejetés un peu en 
arrière, forment une volute autour de chaque 
oreille. Le profil est très fin. Les yeux noirs sont 
en même temps doux et vifs. Il est mince et grand. 
Le cou, entouré d'un foulard de soie blanche, 
jaillit, gracieux, des épaules étroites et tombantes. 
... C'est la chasse qui aura fait qu'il est venu 
entendre la messe à Balansun, se dit Clara d'El- 
lébeuse. 

A là sortie, on se retrouve. Roger salue. M. d'El- 
lébeuse lui tend la main : 

— Comment allez-vous, Roger? Quel bon vent 
vous amène? 



CLARA d'eLLÉBBUSB 107 

— Nous avons lancé il y a deux heures et 
n'avons pas abouti. J'ai perdu un chien du côté 
de Gastétis. L'un des piqueurs est à sa recherche, 
et l'autre garde la meute à l'auberge. 

Ces dames se sont rapprochées : 

— Bonjour, monsieur Roger. Donnez-nous des 
nouvelles de vos chers parents? Ma fille se plaint 
de ne plus recevoir la visite de Lia. 

— Ma mère n'était pas très bien ces jours der- 
niers. Elle se passe difficilement de Lia, en ces mo- 
ments. Cependant il y a un mieux sensible, et j'es- 
père bien qu'avant peu ma sœur vous viendra voir. 

— Mais vous, Roger, demande M. d'Ellébeuse, 
pourquoi ne nous resteriez-vous pas? 

— Mais je n'ai point dit non, cher Monsieur... 
Si toutefois... 

— Mais non, mais non... Vous restez. Il y a 
place, pour vos chiens, à l'écurie. Vous coucherez 
ici, c'est entendu, et nous chasserons demain en- 
semble... Il y a dans votre chambre un Lamar- 
tine à votre disposition. Il n'y a donc point de 
raison pour que vous nous refusiez cela. J'enver- 
rai tout à l'heure un de mes hommes pour avertir 
vos parents, et faire emmener les chiens au 
château. 

Rog<îr sourit et remercie. Et le petit groupe 
s'en va, le long des haies. 



108 CLARA d'eLLEBEDS» 

Le déjeuner est fort gai. Clara d'Ellébeuse 
écoute, ravie, ce que Roger raconte. Il parle lente- 
ment, d'une voix un peu sourde. Ce qu'il dit est 
original. Et puis, il sait tant de choses touchant 
Paris... Il est souvent reçu chez Lamartine où 
l'ont bien fait venir son talent précoce et sa dis- 
tinction. De temps à autre, il regarde Clara en 
souriant, un peu comme une enfant, beaucoup 
comme une jeune fille. Et celle-ci oublie ses an- 
goisses, les lettres de l'oncle Joachim, son éva- 
nouissement de la veille... Sans doute parce que 
j'ai bien prié, pense-t-elle. 

— Monsieur Fauchereuse, dit M. d'Astin, on 
citait, il y a quelques mois, dans un magazine 
parisien, quelques très belles stances de vous, pro- 
noncées à l'occasion d'un mariage. J'ai fortement 
regretté que l'on ne donnât point tout le poème. 

— Si vous avez la bonté de l'apprécier, Mon- 
sieur, il me sera facile... 

— ... Mais je l'ai, moi, ce poème, dit en rou- 
gissant Clara d'Ellébeuse. 

— Comment! Tu l'as! Petite cachée! s'écrie. 
M. d'Astin. 

— ... Je l'ai recopié dans mon cahier de poé- 
sies. C'est Lia qui me l'avait prêté. 

— Tu iras nous chercher ton cahier de poésies 
après déjeuner, mon enfant, dit M°" d'Étanges. Je 



CLARA D ELI.ÉBEUSB 109 

suis heureuse de voir que tu aimes à recueillir 
de beaux sentiments bien exprimés. 

— Ces quelques vers, reprend Roger Fauche- 
reuse, je les ai récités en l'honneur de M. de la 
Mirandière, l'un de nos avocats les plus estimés, 
à la veille de son départ pour Rome oti il a été 
nommé secrétaire d'ambassade. Quelques jaloux y 
virent, en plus de la cordiale amitié que je m'étais 
efforcé d'exprimer, une allusion désobligeante au 
peu de talent de certains tribuns actuels. M. de 
Lamartine, qui assistait à ce mariage, voulut bien 
prendre fait et cause pour moi. Quelques belles 
dames me félicitèrent et, le soir même, au bal 
de l'Ambassade anglaise, celui qui s'était mon- 
tré le plus courroucé vint me féliciter et choquer 
son verre contre le mien... 

Clara d'Ellébeuse est toute saisie d'admiration. 
Comme Lia doit être fière de posséder un frère 
pareil. Il a des mains fines comme une femme, et 
il la regarde avec tant de bonté. Elle se sent tout 
intimidée par lui. 11 a une façon de sourire qui 
fait que l'on ne sait pas s'il se moque de vous joli- 
ment... Elle n'oublie jamais quand elle le ren- 
contre... Un premier mardi du mois, jour de sor- 
tie... 11 était en voiture, à Pau, en compagnie 
d'une dame très élégante. Oh! Qu'elle était belle!... 
Elle avait une grande capote rose... Elle était 



IIQ CLARA D'BLLÉBBUSB 



appuyée nonchalamment sur les coussins de la 
berline... Son corsage était d'organdi à pois sau- 
mon... Qui était-elle? Qui sait? Peut-être une 
grande dame de Paris venue exprès pour soigner 
Roger, au cas où il tomberait malade... 

... Les poètes doivent être malades, et les jolies 
dames les soignent... Us sont aimés des créoles 
qui récitent leurs vers dans des hamacs, à l'ombre 
de grandes fleurs... Roger Fauchereuse ira, peut- 
être, aux colonies... On y donne des bals... Il y 
rencontrera une jeune lille comme Laura... Non! 
Pas comme Laura l... Gomme moi, alors? Non, 
parce qu'elle sera brune... La lanterne du nègre 
éclairera la forêt, comme dans Paul et Virginie... 
Ils se marieront dans l'église, le matin... Elle sera 
bras nus sur des haies de roses... 11 y a des sau- 
terelles bleues dans les prairies... 

Le déjeuner s'achève, on va sur la terrasse. 

Tout le monde s'est assis en cercle. Des guêpes 
bourdonnent sur les feuillages. La cloche sonne 
les vêpres. Des coquelicots noirs se fanent sur la 
pelouse. 

— Mon enfant, dit M°" d'EUébeuse à sa fille, 
vous seriez bien gentille, maintenant que le café 
est servi, d'aller nous chercher le cahier de 
poésies 011 vous avez recopié les beaux vers de 
M. Fauchereuse. 



CLAnA d'ellébeusb 111 

Clara d'Ellébeuse va dans sa chambre. Elle ouvre 
le cahier à la page où se trouve le poème de 
Roger. Là une pensée a séché. Vite, elle l'enlève. 
Mais la tige et le cœur de la fleur ont laissé, en 
s'y écrasant, une petite tache d'un vert jaune. 
Clara veut l'effacer, mais ne peut y réussir. Elle 
mouille son mouchoir et frotte la tache qui s'élar- 
git. C'est comme les clefs de la femme de Barbe- 
Bleue. Elle redescend, et tend le cahier tout ou- 
vert à Roger. Celui-ci sourit. On fait silence. Il 
lit : 



A Franz de la Mîrandière. 
A l'occasion db son mariagb 



Au moment que tu vas, sur une voile errante 
Tranchant le tiède azur d'une mer transparente, 
Porter ton bel amour aux pieds des orangers, 
Laisse un moment souiller aux cordes de ma lyre 
Cette brise du cœur, spirituel zéphire 

Qui berce Dieu dans ses vergers. 

La vie est devant toi, s'ouvrant comme un portique 
Où de suaves lys mêlent au pur cantique 
De ton hymen naissant leurs parfums langoureux. 
Tribun, laisse un moment l'orage populaire 
Gronder, et que ta voix qui calme sa colère 
ITftit plus que des accents heureux. 



H2 CLARA D'ELLRnKUSB 



Si tu t'en vas errer sur la plage dormante, 
Abandonnant ton bras à l'épouse charmante, 
Et laissant l'Océan souffler dans tes cheveux. 
N'écoute plus les voix des factions humaines, 
Mais, les regards fixés sur celle que tu mènes, 
Comprends la voix de l'âme et ses secrets aveux. 

Lorsque tu penseras à ta chère Patrie, 
A celte Liberté par les bardes chérie. 
Four qui nous combattons et pour qui nous mourrons, 
Dis-toi : la Liberté que Dieu donne à notre âme 
Est sainte, s'il prosterne aux genoux d'une femme 
Tous les orages de nos fronts. 

Et maintenant, haussons nos coupes de jeunesse 
Aux lèvres de l'ami deux fois heureux qui laisse 
Un songe s'éveiller dans la réalité, 
Et que nous saluons au seuil sacré d'un tempie, 
D'où l'avenir, soleil des jours passés, contemple 
Tout un bonheur d'éternité. 



— Merveilleux! Oh!... Merveilleux I... s'écrient 
en même temps M™" d'EUébeuse et d'Étanges. 
M. d'EUébeuse, gravement, fait un signe d'appro- 
bation. Quant à M. d'Astin, il se lève, très ému, 
et, tendant la main à Roger Fauchereuse : 

— Jeune homme, lui dit-il, les larmes aux 
yeux, je ne suis point dans vos idées. Mon siècle 
est mort. Mais laissez-moi vous dire que vous irez 
loin. 

Roger Fauchereuse s'est levé. Son attitude, un 
peu empruntée, est charmante. Il a rendu le 



CLARA d'eLLÉbEUSB 113 



cahier à Clara et, le poing sur la hanche, sanglé 
dans sa redingote de chasse, la tête un peu en ar- 
rière, il regarde le déroulement des collines. Un 
murmure des chants des vêpres parvient jusqu'à 
la terrasse. Et, dans les villages lointains, des 
cloches battent. 

Clara d'ElIébeuse n'a rien dit. Jamais peut-être 
elle ne fut plus doucement dmue qu'aujourd'hui, 
si ce n'est le jour de sa première communion. 
Encore ce jour-là, sa joie fut-elle empoisonnée 
par des scrupules. Elle se souvient qu'au moment 
de partir pour la messe elle craignait d'avoir bu 
de l'eau pendant la nuit. Avant d'aller se ranger 
parmi ses compagnes, elle fit part de son inquié- 
tude à sa mère qui en sourit, et l'envoya à 
M. l'aumônier qui la tranquillisa. Elle évoque 
cette sainte journée. C'était il y a cinq ans. Elle 
avait une couronne de roses blanches sur ses ban- 
deaux ondulés, une chemisette ornée de ruches 
de tulle, et une robe et une jupe festonnées. 
Dans son missel recouvert d'ivoire, elle avait 
réuni les pieuses gravures que ses amies lui 
avaient données. Au dos de ses gravures, on lisait 
de fines dédicaces : « A ma chère Ciara, en souve- 
nir du plus beau jour de notre vie; » uAma tendre 
amie Ciara d'Eliébeuse, jusque dans la Patrie de 
Dieun; « A ma préférée Clara, souvenir d'une 



114 CLARA D'EI-LÉnEUSB 

Journée bien heureuse. » Et ces gravures étaient 
des cœurs qui flambaient, des calices d'or d'où 
s'élevait l'iiostie dans un rayonnement de gerbes 
au soleil; des saints prosternés sous des éclairs; 
des Vierges qui tenaient l'Enfant-Jésus et dont un 
pied nu, posé placidement sur le monde, écrasait 
le serpent tentateur; des agenouillemenls de com- 
muniantes à la Sainte-Table recevant le Sacre- 
ment des mains d'un digne prêtre, aux cheveux 
bouclés. 

...J'étais en blanc, se dit Clara... On est en 
blanc le jour de sa première communion et le 
jour de son mariage... 

Certes, Clara est heureuse aujourd'hui. Elle 
peut chasser les sombres pensées. L'histoire du 
grand-oncle Joachim et de Laura ne lui apparaît 
plus qu'à travers une brume, comme un songe 
triste et qui serait doré. Elle se lève et va 
rapporter le cahier dans sa chambre, et revient 
à la terrasse. On passe au salon oii Roger Fau- 
chereuse, d'une voix pleine de sentiment, chante, 
en s'accompagnant sur la guitare, une nouvelle 
romance de Loïsa Puget : Quand tu reviendras. 

Un domestique de M. d'EUébeuse vient annon- 
cer que le chien a été retrouvé et mis à l'écurie, 
et que la valise contenant les effets de M. Roger 
est arrivée. Sa famille avertie la lui envoie. 



CLARA d'eLLÉDEDSB 115 

M. d'Ellébeuse conduit le jeune poète dans la 
chambre qu'il lui a destinée, et lui dit : 

— Mon cher Roger, agissez comme bon vous 
semblera. 

— Merci. J'ai quelques lettres à écrire. 

— Vous avez tout ce qu'il faut pour cela. 

Au moment du dîner, Roger Fauchereuse réap- 
paraît. 11 a revêtu un habit vert qui moule sa 
taille fine. Il porte des guêtres d'étoffe d'une cou- 
leur assortie à celle de son pantalon. On cause de 
la chasse projetée pour le lendemain. Il est con- 
venu que Clara d'Ellébeuse y viendra. On la pos- 
tera, pour qu'elle ne se fatigue pas trop, au pied 
de quelque chêne. 

Le départ de M. d'Astin interrompt cette con- 
versation. Sa voilure estavancée. Il fait ses adieux. 

On voit son lourd carrosse s'enfoncer sous les 
feuillages de l'allée où se meurt le bel après-midi. 
Il disparaît, puis reparaît entre les magnolias dont 
une lourde fleur se détache et neige sur les che- 
vaux. 



115 CLARA d'eLLÉBEUSB 



IV 



Clara d'Ellébeuse a rôvé pendant la nuit. Elle 
a rôvé qu'elle était Laure et que Roger était le 
grand-oncle Joachira. Elle était sous une fleur qui 
était une grande cloche blanche. Elle étouffait, 
Une voix lui criait : « Malheureuse! Voici venir le 
temps de ta grossesse! » 

Elle se réveille en sursaut, aux coups frappés 
à la porte par Gertrude qui dit : 

— Mademoiselle, il est cinq heures. 

Clara se rappelle que l'on va chasser le lièvre. 
Elle fait sa toilette, s'habille rapidement, oublie 
son vilain cauchemar en songeant à Roger et à la 
belle matinée qu'il va faire. Gertrude lui apporte 
à. déjeuner. Les courants gueulent dans la cour. 
Clara descend. Elle va prendre son fusil dans la 
bibliothèque, oii se mêlent des parfums de vieux 
livres, de ratière et d'ombre. 

M. d'Ellébeuse, Roger et les trois piqueurs sont 
déjà sur la terrasse. Elle les y rejoint. Roger veut 



CLARA d'eLLÛBEUSE li7 

lui prendre son fusil et le porter, mais elle le lui 
refuse en riant. On franchit la grille. 

Dans l'ombre fraîche el grise de l'aube, les con- 
tours sont durs et noirs. On découple bientôt les 
chiens qui reniflent et rampent sur un chaume. 
L'und'eux s'attarde. Un autre tourne sur lui-même. 
Tous épandent une odeur caséeuse. Quelques-uns 
trottent vite, bassets torses, griffons moustachus 
et braques dégingandés. 

Tout à coup un long appel jaillit d'une gorge. 
Immobile, le cou tendu, le corps raidi, les yeux 
vagues, un chien hurle puis se tait une seconde. 
Et, de nouveau, il sonne. C'est un gémissement 
long qui tremble dans l'air matinal, l'ébranlé de la 
plaine aux coteaux. Ses compagnons accourent à 
lui. Il crie toujours, le mufle haut et froncé, re- 
muant la queue, les oreilles dressées et ridées. 
Puis tous, presque en môme temps, se mettent 
à donner. Un jappe. Ceux-ci ont deux notes pro- 
longées : haute puis basse, et ceux-là jouent du 
tambour de leur gosier. Et là-bas, pendant les 
silences, répond la meute de l'écho. La chasse va. 

Les jolies guêtres chamois de Clara d'Ellébeuse 
se trempent aux fougères. Elle suit les chasseurs. 
Parfois un ajonc la pique aux genoux. Les halliers 
laissent couler sur son large chapeau orné d'une 
aile de geai, en pluie glaciale et Jjrillante, la rosée. 



418 CLARA d'blLÉBEDSB 



Il s'élève des champs un effluve de terre et de 
menthe. Le lièvre se dérobe. On gravit un petit 
coteau. 

— Mon enfant, dit M. d'Ellébeuse à sa fille, tu 
te fatiguerais... Va te poster sur le petit chemin, 
près de la propriété fermée ; nous t'y rejoindrons 
tout à l'heure. Nous allons aussi nous poster, Ro- 
ger et moi. 

... La propriété fermée ^s& dit Clara d'Ellébeuse, 
n'est-ce point l'habitation dont parle l'oncle Joa- 
chim dans la première lettre, l'habitation où était 
Laure?... Mais si... Lentement, la jeune fille se 
rend sur le sentier. Elle regarde, comme si elle la 
voyait pour la première fois, cette maison close 
qui n'a qu'un étage. Une palissade en minces écha- 
las cassés, mal reliés entre eux par des fils de fer, 
entoure le petit jardin abandonné où l'enfant pé- 
nètre. Les gonds des contrevents verts sont usés. 
Du bout du doigt, Clara d'Ellébeuse en caresse la 
rouille grenue. Une grande émotion l'envahit : Il 
doit faire froid et noir au dedans, se dit-elle. Il 
doit y avoir des toiles d'araignées pendantes. 

A gauche, près du chemin, un bosquet de chênes 
ombrage un puits. 

Clara se promène dans le jardin où elle consi- 
dère, montant de l'herbe haute pleine de pavots, 
de pieds-d'alouette et de folle-avoine, des rosiers 



CLAHA d'eLLÉBEUSE 119 

pareils à des ronces, et qui formèrent peut-être 
nne tonnelle. Il y a une planche de banc, humide 
et pourrie, qui est là. 

La chasse s'est éloignée. A peine Clara d'Ellé- 
beuse entend-elle les chiens de temps en temps, 
comme s'ils étaient au fond du ciel. 

Elle cueille des fleurs et songe à leurs symboles 
qu'elle a recopiés sur son carnetde couventine, en 
cachette, car cela est défendu. 

... Le pavot mauve, si fragile, signifie sommeil 
et langueur ; le pied-d'alouette, dont chaque fleur 
est comme un papillon bleu, timidité, ingénuité; 
la rose, fraîcheur et tendresse... 

... Laure connaissait-elle le langage des plantes? 
Pauvre Laure ! Elle a dû bien soufl"rir... Est-ce que 
c'est là qu'elle est morte? Où était sa chambre ? 
Est-ce que c'était au contrevent de gauche ? Il y a 
un clou, là. Est-ce qu'on y suspendait une cage? 
Elle aimait les oiseaux. 

Clara d'EUébeuse n'entend plus la chasse qui 
est bien loin, sans doute... derrière le coteau... 
Est-ce que papa et Roger sont avec les pi- 
queurs?... 

Elle ne sait pourquoi, elle a envie de sangloter. 

... Elle aimait les oiseaux, Laure... Et elle jouait 
de la guitare... Qui avait délivré le laudanum? 

Le ciel est pur comme une source bleue. Le so- 



120 CLARA H £IXBBEUSB 

leil de neuf heures jette une ombre épaisse au 
pied du puits. 

... Laure buvait de cette eau, peut-être?... Et 
si j'en buvais, moi? Il y a un seau neuf qui doit 
servira quelque métairie du voisinnge... Que l'in- 
térieur du puits est noir et beau! Il y a des scolo- 
pendres, des violettes et des mousses glacées... Il 
y a un tremblement de soleil sombre aufond... Le 
seau n'est pas trop lourd... Il revient... L'eau est 
claire... Qu'elle est fraîche... 

— Vous allez prendre mal, mademoiselle 
Clara ! 

C'est Roger qui a dit cela. Il a surgi tout à 
coup. 

— Votre pore n'est pas ici?... Il m'avait dit 
qu'il y viendrait... Peut-être a-t-il suivi les 
chiens?... Voulez- vous bien laisser cette eau... J'ai 
du vin dans ma gourde. En voulez-vous un gobelet? 

— Merci, monsieur Roger... Merci. . Je ne bois 
jamais que de l'eau... Je n'aime pas le vin... Je ne 
bois jamais de vin. 

Elle sourit à Roger et s'assied sur une poutre, 
au pied du puits. Roger se place auprès d'elle. Ils 
ont posé leurs fusils contre la margelle. 

— Savez-vous, monsieur Roger, qui habitait 
cette maison? 

— Ma foi, non... Je l'ai toujours vue fermée 



CLARA d'eLLKBEUSB 121 



ainsi... Je la trouve extrêmement jolie. Et vous? 

— Oh!... Moi, si j'étais poète comme vous ou 
comme Almaïde de Fleureuilje saurais bien... Je 
parlerais... 

— Quiest Almaïde de Fleureuil? 

— Une grande du couvent... 
'— De quoi parleriez-vous ? 

— Je parlerais des contrevents, de la rouille et 
des vieilles fleurs... Il y a de vieilles fleurs qui 
souffrent d'être seules, parce qu'elles ont appar- 
tenu h des personnes mortes... comme dans ce jar- 
din... On se flgure les personnes... Elles étaient 
bonnes et causaient le soir quand il faisait tiède... 
Est-ce que vous voudrez écrire cela dans vos poé- 
sies, dites, monsieur Roger? Elles sont belles, 
belles, vos poésies... Moi, je suis une petite enfant 
dont vous riez... Gela me donne envie de pleurer... 
Tenez... J'ai cueilli ces fleurs pour vous... Tenez... 

Et Clara d'Ellébeuse, d'un geste brusque et ma- 
ladroit, jette les fleurs aux pieds de Roger. Celui- 
ci sourit et dit à l'enfant : 

— C'est bien gentil, cela, ma petite amie. Je 
ferai des vers sur ces fleurs et les enverrai, pour 
vous, è, votre maman... 

Mais tout à coup il cesse de parler, surpris... 
Il se tourne vers Clarad'Ellébeuse, pensant qu'elle 
rit, la tête dans les bras. Il écarte doucement l'une 



^22 CLARA d'eLLÉBEUSB 



des mains de l'enfant... Et voici qu'elle sanglote, 
qu'elle sanglote pour de bon... De grosses larmes 
coulent le long de ses boucles. 

Et, tout embarrassé, ne voulant pas comprendre, 
il lui demande avec douceur : 

— Qu'avez-vous, ma petite amie ? Pourquoi 
pleurez- vous ainsi ? 

Mais Clara d'EUébeuae ne répond point et, lon- 
guement, pleure encore, les coudes sur les genoux, 
son chapeau tombé. Roger tout ému le ramasse. 

— Ne pleurez pas ainsi, petite amie, vous me 
faites beaucoup de peine... 

Et comme d'une main légère il caresse la 
nuque lisse et dorée de l'enfant qu'il veut con- 
soler, celle-ci enlace tout à coup son grand ami 
et pleure longtemps, le front caché sur lui. 






L'appel d'une corne de chasse leur parvient de 
très loin. Roger se lève et répond. Il prend le 
petit mouchoir que Clara d'Ellébeuse tient sur ses 
genoux et, gentiment, lui essuie les yeux en sou- 
riant. EUe sourit aussi. 

— Vite, vite, petite amie... Ne pleurez plus. Il 



CLARA d'eLLEBEUSK 123 

ne faut pas que l'on voie que vous avez pleuré. 
Je vous aime bien. Soyez gentille. 

Clara d'Ellébeuse va tromper son petit mou- 
choir dans l'eau ensoleillée du seau, et s'en hu- 
mecte les paupières. C'est fini. 

Le maître-piqueur arrive avec les chiens. 
M. d'Elîébeuse et les deux paysans le suivent 
à peu de distance, portant deux lièvres tués sur 
le coteau de Castélis. 

— C'est moi qui les ai tirés I Vous n'avez pas 
suivi, Roger ? C'a été très amusant. 

— ... Ma foi, non! J'étais un peu fatigué... 
Et j'avais une compagne charmante. 

— Et toi, ma chérie?... 

— Moi, je suis contente, petit-père... 

— Eh bien, alors : En avant ! Marche I 
Et l'on redescend dans la plaine. 

Des merles s'effarouchent dans les haies. L'un 
eux se pose à terre. 

— Tire-le ? 

Clara d'Elîébeuse épaule lentement et ne tire 
point. L'oiseau file. Elle éclate de rire : 

— Il était si gentil, petit père... 

Et, visant soudain la cruche d'un pailler, elle 
tire et la brise, puis rit de nouveau. 

— J'ai encore un coup I... Monsieur Roger, sur 
quoi faut-il tirer ? 



124 CLARA d'eLLÉDEUSE 



— En l'air, sur ma casquette ? 

— Non, elle est trop jolie. 

- Si, je le veux. Ce me sera un souvenir. Un... 
deux... trois... Ça y est I 

Clara d'Ellébeuse est toute fière. Il y a des 
marques de plomb à l'étoffe. 

— Mais c'est charmant ! Elle m'était un peu 
lourde, ma coiffure 1 Vous m'avez rendu un réel 
service... Lia, pour faire ce travail h l'aiguille, i 
eût mis certainement trois quarts d'heure... 

Clara d'Ellébeuse rougit de joie. Elle vient de 
voir, dans les doigts de Roger, les fleurs qu'elle 
avait cueillies pour lui, et qu'elle avait jetées à 
terre. 



* 
• * 



Roger repartit le soir môme, laissant dans le 
cœur de l'enfant une douceur pareille à la tombée 
dorée et blanche des après-midi de septembre. 
Le cœur de Clara d'Ellébeuse éclate comme un 
fruit. Elle se réfugie sous les charmilles. L'his- 
toire du grand-oncle Joachim et de la fiancée 
Laure ne lui apparaît plus ni si dramatique, ni si 
funèbre. Elle y peut resongor avec calme. 



CLARA d'eLLÉiîEUSH 125 

... C'était la vie créole d'autrefois, se dit-elle, 
la vie ardente et passionnée. 

Elle ne sait trop quelle était cette existence, ni 
ce que signifient ces qualificatifs exaltés dont 
elle la revêt, mais elle évoque en secret la splen- 
deur des îles dans la teinte des vignes vierges 
d'automne et des liquidambars finissants, et 
dans les rosaires de piments de feu que Gertrude 
suspend aux lucarnes du grenier. Elle se voit, 
avec Roger, en quelque bal des Antilles, ou 
d'ailleurs, car il est encore des noms charmants : 
la Floride ou Louisiane, ou la Caroline du Sud 
que décrivait un jeune marin dans le Musée des 
Familles. Il y a des révolutions. Les champs de 
cannes h sucre sont incendiés et l'esclave fidèle 
emporte jusqu'à la cime d'un cocotier l'enfant 
que veut tuer le chef des rebelles... 

Les rêveries de Clara augmentent sa piété. Ses 
scrupules ont disparu. Elle trouve Dieu infiniment 
bon. Par ces journées encore torrides, l'humble 
église est comme un nid frais. Elle s'y retire sou- 
vent, mais ne demande plus pardon à Dieu pour les 
péchés qu'elle a commis. Sa prière est une 
muette exaltation, une légère fumée d'encens qui 
la transporte en ravissement. Elle enveloppe les 
pieds de la Vierge d'une sorte de cantique 



126 CLAnA d'ellébeusb 

mental. Un jour, pendant l'élévation, elle chasse 
de sa mémoire ces vers de Roger : 

La'isse un moment souffler aui cordes de ma lyre 
Cette brise du cœur, spirituel zéphire 
Qui berce Dieu dans ses vergers. 

Un après-midi, Lia vient la voir. 

— Figure-toi, ma ch5re, lui dit-elle, que ton 
frère nous a ravis l'autre jour en nous lisant de 
ses vers... Est-ce qu'il en récite souvent chez 
vous ? 

— Non, ma chère. 11 ne nous fait pas cet hon- 
neur, et puis... 

— - Et puis ?... 

— Les jeunes personnes, dit Roger, ne les 
peuvent pas tous entendre. 

— Tu n'as jamais lu de ceux-là ? 

— Curieuse... Une fois... C'était une poésie 
pour une dame. 

— Il y avait ? 

— Je ne sais plus... Il parlait de ses épaules... 

— Tu crois qu'il les a' vues au bal ? 

— Oui, sotte, tiens... 

Clara d'EUébeuse n'achève pas. Elle s'absorbe, 
resongeant h cette jolie dame qu'elle aperçut un 
jour en voiture avec Roger, cette jolie dame qui 
avait une grande capote rose. 



CLARA d'eLLÉBEUSE 127 

— Mes enfants? appelle M°" d'Ellébeuse; il est 
temps que vous veniez goûter. 

Les amies vont s'asseoir à la salle à manger en 
face l'une de l'autre. En s'arrangcant sur leurs 
chaises, elles se sourient d'une manière embar- 
rassée, enfantine et contente, de ce sourire inno- 
cent et bon, presque un peu attristé, de deux cou- 
vcntines qui se rencontrent hors du pensionnat. 

Clara d'Ellébeuse a mis la robe de tante Amé- 
naïde, et ses boucles tombent à ses épaules comme 
des copeaux de hôtre. Lia Fauchereuse, moins 
blonde que son amie, est coiffée à la vierge, avec 
un nœud de velours à gauche du chignon. Elle a 
des yeux noirs, un peu taillés en amande comme 
ceux deson frère. Son nez est très aquilin, sa bouche 
ronde et petite. Elle porte une robe lilas à double 
jupe sur un dessous très empesé, et ses pantalons 
tombent droit sur ses bottines de même couleur 
que la robe. Une guimpe recouvre le bas du cou 
et les manches, très courtes, terminées par une 
double frange, laissent voir les bras minces et 
bruns. Des mitaines légères de soie noire donnent 
à ses petites mains un air raisonnable. Elle sourit 
toujours b. son amie, tenant déjà sa cuillère au- 
dessus d'une assiette de framboises sombrement 
transparentes. 

M"" d'Ellébeuse se retire. Et les petites mangent 



128 CLARA d'eLLÉhEUSS 

silencieuses, tandis qu'à l'horloge du trumeau 
sonnent quatre heures. De temps en temps, Clara 
d'Ellébeuse se lève pour servir son amie. EUe- 
môme a écrit deux petits menus : framboises^ 
raisiîis, pommes^ brugnons, crème au chocolat, confi- 
ture d'abricots, chinois, sirop de groseilley orgeat. 
Et tout à coup elles éclatent de rire parce que sur 
le rebord de la croisée le paon vient de s'abattre 
comme un grand bouquet d'ombre. 

Après goûter, elles vont sur la pelouse et là, une 
jambe en avant, la tête haute, le bras étendu atten- 
dant le volant, elles jouent. 

— Allons voir s'il y a des œufs au poulailler? 
s'écrie soudain Clara d'Ellébeuse. 

Et, dans le foin, elles vont recueillir trois œufs 
tièdes qu'elles rapportent à Gertrude qui s'exclame 
avec bonté. Elles repartent et, se donnant le bras, 
s'enfoncent dans l'allée ombreuse. 

— Est-ce que tu as des nouvelles d'Almaïdo 
de Fleureuil? 

— Oh!... ma chère, figure-toi, répond Lia, 
figure-toi... Roger a vu avant-hier des poésies d'Al- 
maïde dans mon cahier... 

— Qu'est-ce qu'il a dit? 

— 11 a dit : Ce sont des vers d'une jeune per- 
sonne très exaltée. 

— C'est tout ce qu'il a dit? 



CLAHA d'ellrheusb 129 

— Il m'a dit encore : Ton amie Clara d'EUé- 
beuse m'a parlé l'autre jour de M"' Almaïde de 
Fleureuil... Mais ce que me disait ton amie était 
cent fois plus joli que les vers d' Almaïde. 

— Et alors, ma chère?... 

— Alors je lui ai demandé ce que tu disais. 

— Et qu'est-ce qu'il t'a répondu? 

— Elle parlait d'un vieux jardin. 

— C'est tout? demande Clara d'EUébeuse in- 
quiète. 

— C'est tout. 

— ... Oui, c'est vrai... Je lui parlais d'un vieux 
jardin? 

— De quel jardin? 

— Du jardin de la maison fermée. 

— Qu'est-ce que c'est que la maison fermée? 

— C'est une propriété sur le coteau de Noarrieu. 

— Qui l'habite? 

— Personne, puisqu'elle est fermée... Mais il y 
i eu, dans le temps... 

— Qui? Dis? 

— Une étrangère malade... je crois... 

— Regarde ce gros lézard vert? 

— Il a la tête bleue. 

— J'entends la voiture... C'est le régisseur 

qui vient me chercher... Ohl ma chère... que 

c'est court... 

9 



130 CLAIIA d'eLLI'ïBEUSB 



— Nous ne nous reverrons plus qu'au cou- 
vent?... C'est la .fin des vacances. 

Oh! Que c'est ennuyeux, ma chère... Et 

Roger repart après-demain... Je vais être presque 
toute seule... Tu m'écriras? 

— Je t'écrirai... Toi aussi?... 

— Oui. 



La belle saison décline. Les jours qui suivent 
s'effeuillent sous les vents désolés d'automne ou 
s'endorment au bruit des pluies. Clara d'Ellébcuse 
emploie ses après-midi h ranger et èi déterminer 
les derniers rameaux fleuris de son herbier. Avec 
la pointe d'une épingle, elle compte et détache 
soigneusement les étamines. Voici l'dRciîie des prés, 
qui exhale une odeur d'amande douce et qui hante 
les prairies inondées. Voici la Scrofulaire aqua- 
tique et le Colchique automnal^ nuisible aux trou- 
peaux etdont la lueur veille sur les herbages. Voici 
V Attrape-mouches habitant des tourbières, qu'ar- 
genté éternellement la rosée du soleil, ce qui lui 
a valu le nom de Rof^solis. Voici la Gentiane pneu- 
monanthe aux sombres cloches bleues, et la fragile 
Bruyère vagabonde^ et VOrigan désolé dont les 



CLAIU O^ELLHUIttlSB 131 

fleurs sont humbles et odorantes, amies des pre- 
miers vents d'orage, et la Sauge commune dont 
le nom signifie plante salutaire, et la Mélisse 
agréable aux abeilles. Et Clara d'Ellébeuse relit 
dans sa botanique, dont la préface est ornée d'une 
Vierge fleurie, ces vers d'un poète inconnu : 

La mélisse commune et l'herbe du Milet, 
Ingrédients précieux au maître des abeilles, 
Invitent tout l'essaim bourdonnant qui volait 
A clore ses ailes vermeilles. 

Bientôt, il faut refermer la flore et songer à la 
froide rentrée. 

Clara d'Ellébeuse range dans sa malle un tas de 
petites affaires. Elle met en ordre, dans un petit 
coffret, les missives que ses amies lui ont écrites 
durant ces vacances. Elle les relit en les classant. 
Voici une lettre de cette originale Victoire d'Etre- 
mont. Elle lui mande, avec beaucoup de « ma chère » 
et de points d'exclamation, que, pendant un pique- 
nique, le fiancé de sa sœur aînée est tombé à 
l'eau, la tête la première; qu'il avait de la vase 
dans ses souliers et dans ses poches; qu'il n'avait 
pas d'habits de rechange ; que c'était comique, en 
entrant au château, de voirEdmée pleurnicher et 
essuyer Eugène avec son mouchoir de batiste. 
Voici des nouvelles de Blanche de Percival, qui 



132 CLARA D'ELLéDKUSB 



se plaint amèrement de n'avoir pas reçu une seule 
lettre de leur amie Sylvie Laboulaye. « C'est une 
ingrate », conclut-elle. Quanta Rose de Limércuil, 
elle lit beaucoup : « Ce qui m'a surtout enthou- 
« siasmée, écrit-elle, c'est l'histoire d'un jeune 
« homme, par M"* Derval, que l'on a pris pour un 
« autre qui a été assassiné, qui s'habille en bour- 
« reau et qui retrouve sa fiancée qui s'échappe, 
« dans un cachot de la Terreur. » 

Soudain Clara d'Ellébeuse fronce les sourcils. 
Elle allait oublier, dans son sachet à mouchoirs, 
les terribles missives de l'oncle Joachim. Elle va 
vite à son tiroir, prend les deux lettres, les glisse 
entre celles de ses amies, et referme le coffret 
dont elle cache la clef dans la doublure de son 
mantelet de couvcntine. 



CLARA D'ELLÉBEUSE 133 



La tristesse du vent émeut les platanes d'Octobre 
de la cour des récréations. Une aigre et froide 
poussière tourbillonne. Le mince jet d'eau se 
brise à chaque instant. Les goûters sont terminés, 
et les papiers qui enveloppèrent les gâteaux, les 
pommes et les oranges volent au ras du sol. C'est 
le moment le plus animé des jeux. On voit évoluer 
les robes noires des couventines. Celles-ci font 
exception qui se promènent, confidentielles, en- 
semble ou avec leurs maîtresses. 

Les plus nom breuses courent ou sautent, ou jouent 
au volant et aux grâces : 

— Lia ! Tu es prise ou je n'y fais plus I 

— Vingt-un, vingt-deux, vingt-trois... Manqué 1 
A toi. 

— Tu as parlé. Aï ! C'est à moi de recommencer. 

— Où en suis-je?... Tu as foulé la ligne. 

— Ne crie pas comme ça. 

— Je te dis que non. 



134 CLARA D ELLKCEUSB 

— Le palel est juste... 

— Aï!... Que je me suis fait mal au genou... 

— ... Et alors, raconte l'une des promeneuses 
à ses compagnes, et alors, ma chère, quand elles 
furent allées dans la chambre, et qu'elles furent 
revenues au réfectoire, on s'aperçut qu'elles par- 
laient peu, et que leurs voix étaient rauques... 
Elles disaient qu'elles revenaient de Palestine... 
La converse qui les servait à table, ma chère, vit 
une botte rouge sous la robe... tout h, coup... 

— L'épingle est entrée dans la balle I 

— Aï! Aï! Aï! 

— Que tuessotte!... Machère, si tu cries comme 
ça, je n'y fais plus. 

Le vent souffle toujours, désolé. Des moineaux 
déjà gonflés par le froid pépient dans la poussière, 
craintifs, s'envolent en emportant des miettes do 
pain. 

Clara d^llébeuse est seule, assise sur un banc, 
pliée en deux, une main sur sa poitrine. Depuis 
trois jours, elle est en proie à des douleurs aiguës 
qui la prennent au long des côtes, à l'échiné, à 
la gorge, à la nuque. Elle serre les dents et ne 
dit rien de son mal, soit qu'être plainte l'exaspère, 
soit qu'une épouvantable idée ait germé dans son 
cerveau déséquilibré. Un petit cri, parfois, et c'est 
tout. Elle est là, depuis le commencement de la 



CLARA d'rLLBBEUSE 135 

récréation, troussée dans sa capeline noire, un 
peu tremblante de fièvre, et ne répondant point à 
ses compagnes qui l'interrogent en passant, pas 
môme à Lia, sa chère amie. 

Mais celles-ci ne s'étonnent point de son mu- 
tisme, la sachant souvent bizarre. Un petit panier 
est à côté d'elle, empli de raisins flétris, bien 
arrangés par Gertrude, que lui apporta hier sa 
mère, et auxquels elle n'a point touché. Elle est 
farouche comme un petit animal malade. Ses 
repentirs sont en désordre sur ses joues pâles. 

Elle ne se relève que lorsque la cloche sonne 
pour la rentrée à l'étude. 

— Mon enfant, lui ditM"" la Supérieure, qui passe 
\h comme par hasard, si vous êtes malade, il ne 
faut point vous fatiguer. Vous êtes, d'habitude, une 
excellente élève. On a constaté qu'un changement 
s'est opéré en vous depuis trois jours. Etes-vous 
souffrante? 

— Je suis un peu fatiguée, ma bonne mère... 
Mais cela ne sera rien... 

— En ce cas, mon enfant, vous êtes dispensée 
de tout devoir... J'exige même que vous vous re- 
posiez comme vous l'entendrez... Vous avez, Dieu 
merci, donné assez souvent des preuves de votre 
assiduité... Si vous ne vous jugez pas assez malade 
pour aller h l'infirmerie, demeurez h l'élude, mais 



136 CLAHA d'eLLÉBEUSB 

ne vous y fatiguez point... Môme je vous permets, 
exceptionnellement, des lectures libres, comme à 
la veille des vacances. Allez, mon enfant. 

Clara d'EUébeuse entre à l'étude où ses com- 
pagnes sont déjà au travail. Les plumes d'oie 
grincent ensemble sur les cahiers méthodiquement 
inclinés. Les enfants s'appliquent la tête penchée 
sur l'épaule droite, un bout de langue ressorti. 

Clara d'Ellébeuse lève la planche de son pupitre 
qu'elle maintient longtemps ouvert à l'aide d'une 
règle. De sous ses livres, elle sort l'une des lettres 
du grand-oncle Joachim. Elle la déplie et, la figure 
hébétée par l'angoisse, elle en relit, pour la cen- 
tième fois, la fin : 

« Que je demeure seul sur la terre avec mes dou- 
« leurs et mes remords, puisque vous n'avez même 
« pas laissé à ma solitude le triste fruit de nos 
« embrassements. » 

Oh! L'épouvantable idée qui, depuis trois jours, 
tord le cœur de l'enfant! Je suis enceinte, je dois 
être enceinte, s'est-elle mentalement écriée avant- 
hier, en relisant cette lettre... Et, maintenant, elle 
se redit cela avec obstination... Elle ressentait 
quelques douleurs nerveuses et, tout à coup, l'idée 
folle a surgi dans sa conscience en déroute... « le 
triste fruit de nos embrassements. » 

Alors, s'est dit Clara, c'est par des embrassements 



CLARA d'eLLÉBEUSK 137 

que naissent les enfants? C'est par des embrasse- 
menls que la malheureuse Laura est devenue 
grosse? Ahl Savais-je cela, misérable que je suis! 

Quelle coupable folie s'est emparée de mon âme 
lorsque, près de la maison fermée, j'ai serré pas- 
sionnément Roger dans mes bras?... 

... Mais pourtant, papa bien souvent m'a serrée 
dans ses bras?... Oui, sans doute. Mais Dieu ne 
permet point qu'on ait jamais d'enfant avec son 
père ni avec ses frères, ni avec ses parents... Avec 
ses cousins... oui, puisqu'on les épouse?.,. 



De ce jour, commence pour Clara, une lente 
agonie. Rien ne l'instruit de son erreur, pas môme, 
tant elle est ignorante, les plus rassurantes des 
preuves. Sa mère l'est venue voir, l'a interrogée 
sur son mal, mais en vain. Clara d'Ellébeuse a 
passé dix jours à la maison, et sa gaieté n'est point 
revenue. Môme elle a redemandé le couvent. Elle 
a erré souffrante, dans les greniers où s'abritèrent 
les jeux de son enfance. Son père, roulant au fond 
(le sa pensée le terrible secret de la folie de plusieurs 
d'Ellébeuse, essaye de chasser l'abominable crainte. 



138 CLARA d'eLLEBRUSH 



La morne enfant dépérit, et promène à travers 
les couloirs glacés du couvent, où elle est revenue, 
sa fièvre et ses angoisses si fortes qu'elle ne res- 
sent plus ses névralgies. 

Une nuit elle croit sentir remuer l'enfant dans 
son ventre de vierge. Et, réveillée en sursaut, elle 
se souvient de cette voix entendue en rêve pen- 
dant les vacances, le matin môme de l'abominable 
chasse, de cette voix qui criait : « Voici venir le 
temps de ta grossesse. » C'était l'avertissement 
divin, se dit-elle... Et moi! Ne l'avoir pas écouté! 
Tout est perdu, tout est fini!... Ah! Qu'elle ne 
fût jamais née... ou qu'elle fût née une bête, un 
"pauvre être comme Robinson, le chien, qui man- 
geait des os au soleil... On l'eût laissée bien tran- 
quille... 

Et parfois sa pensée se concentre sur l'enfnnt 
que nourrit son ignorance douloureuse. Ah! Elle 
l'aime déjà. C'est son fils, le fils du bien-aimé. Que 
dirait-il, Roger, s'il la savait dans cet état?... Lui 
décrire? Oh! Non... Quelle hontel... Elle ne sau- 
rait môme pas... Mais quand il apprendra l'affreuse 
^vérité, est-ce qu'il y aura un duel comme celui de 
l'oncle Joachim et du frère de Laura? Est-ce que 
Roger tirera? Est-ce qu'il aveuglera petit père? Et 
alors?... Non, c'est trop affreux... 

Et chaque jour est une nouvelle agonie, chaque 



CLAHA d'bllébeuse 139 



nuit une nouvelle mort; non, pas môme une mori, 
mais quelque chose de plus affreux que la vie. 

Un jour, MM. d'EUébeuse et Faucliereuse vont 
ensemble au couvent rendre visite à leurs filles. 
Elles arrivent, l'une de'périe et pâle, l'autre pleine 
de joie et de santé. Au bout d'un quart d'heure, 
M. Fauchereuse congédie Lia et, se tournant vers 
Clara d'EUébeuse: 

— Est-ce que vous souffrez, mon enfant?... 
Dites ? D'où souffrez-vous? 

Ah I comme elle est prête à confesser son crime! 
Mais une pudeur la retient... Devant un autre mé- 
decin, oui, peut-être eût-elle crié, dans un san- 
glot, sa faute imaginaire... Mais devant celui-ci, 
non, jamais... celui-ci, qui est le père de Roger... 
Roger n'a point commis de faute... Elle seule est 
responsable de ce crime. Une invincible pudeur 
la retient... Elle répond: 

— Mais je ne souffre pas... J'ai la fn^vre. 

Et les deux hommes se retirent. Et la grille du 
couvent franchie, un long sanglot monte de la 
poitrine de M. d'EUébeuse. 

— Calmez-vous, mon pauvre ami, lui dit M. Fau- 
chereuse. Il est de ces maux de nerfs, fréquents 
chez les jeunes personnes, qui disparaissent aussi 
subitement qu'ils sont venus... Je ne crois pas à 
un danger immédiat... L'enfant est forte... d'une 



MO CLARA D ELLKDEDSB 



parenté robuste. . Je n'ai jamais entendu dire que les 
d'Ellébeuse ni les d'Etanges aient eu des maladies 
nerveuses. 

A ces mots, inconsciemment terribles, M. d'Ellé- 
beuse se redresse. 

— Moucher Fauchereuse..., dit-il. 

Et il se tait, arrête la terrible confidence. 

— Cette enfant n'est que nerveuse, continue 
M. Fauchereuse... Je vous affirme que sa raison 
n'est point altérée. 

Clara d'EUébeuse suit un régime spécial. 11 
n'est pas de soin que n'ait pour elle un couvent 
dont elle a toujours été la chérie. Afin de ne la pas 
énerver davantage, l'aumônier la dispense de tous 
les exercices religieux... La messe, le dimanche, 
et c'est tout. Elle n'est pas tenue à la confession 
de quinzaine. Le vieux prêtre connaît l'âme de la 
jeune fille et sait quel exercice terrible peut être 
un examende conscience dans cet état morbide. 

Mais Clara d'EUébeuse, d'abord soulagée de 
cette obligation, s'en inquiète ensuite : 

Si je m'étais confessée, peut-être me fussé-je 
mal confessée. Est-ce que je ne suis pas aussi cou- 
pable d'intention, ne me confessant point? 

Et les tortures recommencent ou, plutôt, ne 
cessent point. Elle rêve souvent qu'elle est assise 
au bord du puits da la maison fermée, que d?*8 



CLAnA d'ellkbeusk m 

paons sont perchés sur la margelle, et que le 
soleil lui brûle la tôté. 

Il naîtra nu, se dit-elle... L'enfant Jésus avail 
de la paille. 

Et, tandis qu'elle s'attendrit à la pensée du nou- 
veau-né divin, une sourde rancune l'emplit contre 
Dieu le Père. Oh ! il est mauvais, s'écrie-t-elle. 
Mais, effrayée bientôt de son blasphème, elle 
courbe son âme et prie. 

Une visite, surtout, la comble d'amertume, 
celle de son vieil ami M. d'Astin qui, la sachant 
malade, la vient voir. Il entre péniblement au par- 
loir, lui apportant avec un bon sourire un panier 
de ces jolies nèfles dont elle raffolait quand elle se 
portait bien. Elle est si touchée de cette attention 
qu'un sanglot la secoue. Le vieux gentilhomme, 
suffoqué par sa propre émotion, tend les bras à 
l'enfant pour qu'elle s'y jette un moment et s'y 
apaise. 

Mais soudain Clara d'Ellébeuse se lève, les 
sourcils froncés, les yeux hagards : 

— Pas d'embrassements, lui crie-t-elle... Vous 
êtes un misérable... Vous voulez me déshonorer. 



142 CLARA d'kLLÉBBUSB 






M. d'Astin sait taire à la famille la phrase, in- 
dice d'une folie terrible, pense-t-il, qui a 6chapp4 
à. l'enfant, mais il insiste, sans s'expliquer, pour 
que la couventine soit replacée au grand air. Clara 
d'Ellébeuse est ramenée chez elle. 

M. Fauchereuse, avec une bonne grâce char- 
mante, vient souvent passer l'après-midi à Balan- 
sun; mais l'inexplicable mal dont souffre la jeune 
fille, et qu'il étudie attentivement en silence, ne 
s'éclaire pas davantage ë. ses yeux. 

Peut-être, se dit-il, sont-ce des troubles de la 
circulation, des arrêts fréquents h cet âge? Il inter- 
roge M*"* d'Ellébeuse; mais celle-ci déjà s'est 
inquiétée de ces moments, et la certitude lui est 
acquise de leur absolue régularité, dont ne peut, 
hélas! se rassurer l'ignorance de la pauvre enfant. 

Clara d'Ellébeuse ne parle plus que lorsqu'on 
l'interroge, et brièvement. 

Elle se lève tous les jours à la même heure, et 
va prier de grand matin à l'église où elle n'entre 
qu'après avoir fait une halte auprès de la tomba 
de Laura. Les belladones de velours rose n'y sont 
plus fleuries, mais les tristes rouges-gorges leg 



CLARA d'eLLÉUEDSB 143 

remplacent, parmi les feuilles sèches ou la neige. 
Vn jour elle se met à tousser beaucoup, s'étant 
agenouillée, par pénitence, dans l'herbe brillante 
de gelée. Il n'est point de mots pour raconter les 
tortures de cette suppliciée. Une lassitude, un 
écœurement de toute chose ne l'abandonnent que 
pour laisser place à des remords aussi cruels que 
peu fondés. Ces remords brûlent ses tempes, em- 
plissent ses oreilles d'un bourdonnement conti- 
nuel. Et, la nuit, des hallucinations l'épouvantent, 
des voix lui crient sa grossesse, des douleurs ai- 
guës la rongent, elle voit des ombres rouges 
frémir dans l'obscurité. 

Au réveil d'une de ces nuits terribles, Clara 
d'EUébeuse n'a pas la force de se lever. Gertrude 
lui apporte à déjeuner. Mais l'enfant, irritée par 
son s-upplice intérieur, refuse, avec des mots do 
colore, les soins de la vieille servante. M""' d'El- 
lébeuse insiste alors doucement auprès de sa fille, 
pour la déterminer à prendre quelque nourriture. 
Mais c'est en vain, et la pauvre femme, accablé© 
de douleur, se retire, et va pleurer longuement 
dans sa chambre. 



144 CLARA d'eLLÉBEUSB 



VI 



Ce fut par une sereine matinée de mars que 
Clara d'EUébeuse se tua. Le ciel était limpide 
comme la nacre de certaines eaux; les nuages 
légers et rares s'écaillaient, à peine ardoisés. 
Mille oiseaux chantaient sur les platanes nus, et 
les lauriers-thyms étaient fleuris. Des coqs se 
répondaient. Les iiielairies luisaient sous les rosées, 
les bourdonnements confus du printemps qui va 
venir s'élevaient des verdures jaunissantes des 
blés nouvaux. Çà et là, dans le parc, les corolles 
rosâtres des magnolias à fleurs nues semblaient 
des flammes. Sur les pelouses brillaient les 
anémones-sylvie aux feuilles tremblantes. Les 
primevères jaunes et roses, les violettes, les renon- 
cules, les pulmonaires, les petits-houx ornaient 
les talus des haies. Les Pyrénées tremblaient 
au loin, pareilles à des glaçons flottants d'azur et 
de neige. 

M""' d'EUébeuse entra dans la chambre de sa 



CLARA d'ellÉBEUSE i45 



fille qui, depuis deux jours, un peu moins souf- 
frante, recommençait à se lever. 

— Gomment avez-vous dormi, mon enfant? 

— Je me sens mieux, petite mère. 

— Voulez-vous que Gertrude vous apporte 
Teau chaude pour votre toilette ? 

— Je veux bien, petite mère. 

M"" d'EUébeuse quitta la chambre de Clara et, 
toute ravie de son espoir, alla s'agenouiller et 
prier au pied de son crucifix. 

Lorsque Gertrude se fut retirée, Clara d'Ellé- 
beuse fit avec grand soin sa toilette. Elle lustra 
au rouleau de buis ses boucles lourdes. Elle sépara 
régulièrement ses bandeaux lisses qui s'incurvaient 
sur le front; puis, soucieuse, ouvrit son sachet k 
mouchoirs. Elle y prit les deux lettres de l'oncle 
Joachim qu'elle y avait replacées, et les brûla 
dans la cheminée, soigneusement. Un moment, 
elle fixa des yeux le portrait de son grand-oncle, 
puis descendit, en étouffant ses pas, à la biblio- 
thèque. Il y avait, à l'un des angles de cette pièce, 
un placard oii M"" d'Etanges avait réuni toutes les 
drogues nécessaires aune pharmacie de campagne, 
quelques sels, quelques liquides. Sur chaque fiole 
ou bocal, M™' d'Etanges avait écrit de sa vieille 
écriture le nom du médicament : Ether sulfuriquc^ 
Laudanum, Arnica, Eau sédative, etc. 



146 CLARA D'iiLLlîbEUSB 



Clara d'EUébeuse ouvrit l'armoire et prit le 
laudanum. L'inspiration de faire cette chose fut 
presque subite. L'idée n'était point complètement 
formulée dix minutes avant, lorsqu'elle brûlait 
les lettres de l'oncle. C'était peut-ôtre le fait 
d'avoir détruit ces missives, la continuation d'une 
pensée que son esprit fatigué avait interrompue 
— puis reprise. Elle ne s'étonna pas elle-même 
de son acte. Elle ne le ressentait plus qu'avec 
difficulté, comme son corps. Elle éprouvait la pa- 
ralysie presque totale de ce qu'elle accomplissait. 
Elle prit donc la fiole et la glissa dans son corsage. 

Aucune émotion n'était sur sa figure. Elle 
regarda, par l'unique fenêtre de la bibliothèque, 
dans le parc. Il y avait là un coin humide et om- 
breux où elle jouait aux jardins^ quand elle était 
petite. Alors, elle se souvint de cela. Sous l'aca- 
cia aux grandes gousses, elle plantait régulière- 
ment des têtes de grosses roses, puis les arrosait 
d'un petit arrosoir vert que, pour sa fête, son 
père lui avait donné. Elle se rappelait de sa 
demande : 

« Bonne-maman, faisons la pluie ? » On mettait 
un peu d'eau claire au fond du jouet. Quelques 
gouttes tombaient sur les pétales ardents. Un 
bruissement dans les massifs l'emplissait de 
crainte. Elle laissait l'arrosoir et se précipitait 



CLARA d'bllbbbusb 147 

vers sa grand'mère, de ce pas des enfants qui 
commencent à marcher, les bras en avant. 

Ces souvenirs lui broyèrent le cœur. Elle se 
retint de pleurer. Elle éprouva comme une nau- 
sée morale. Son âme l'étranglait. Par-dessus son 
corsage noir de couventine, elle serrait la fiole 
qui lui donnait froid aux seins. 

Elle quitta la pièce, gagna le parc. Elle aperçut 
son père qui ne la vit pas. Il allait à la chasse 
avecRobinson. Elle ralentit son pas. Elle considéra 
sa robe, vaguement. Une inexprimable angoisse 
contracta sa bouche. Elle se figura que son ventre 
avait grossi. Elle songea h sa mère, à Roger. Elle 
les chassa de ses pensées... 

Maintenant elle était au cimetière entre le caveau 
des d'EUébeuse et la tombe de Laura. Des jacinthes 
blanches fleurissaient. 

Elle s'agenouilla, tira la fiole de son corsage 
et la déboucha. De la main gauche elle se cram- 
ponna à la grille. Elle ferma les yeux, but le lau- 
danum d'un trait, et resta là. 

Ainsi mourut Clara d'EUébeuse, à l'âge de dix- 
sept ans, le dix mars mil huit cent quarante-huit. 
Priez pour elle. 

1899. 

FIN DE CLARA d'eLLÉBEUBB 



ÂLMÀÏDE D^ETREMONT 

ou l'bistoirs 
D'UNE JEUNE FILLE PASSIONNÉE 



A ALMAÏDE D'ETREMONT 



Pourquoi^ et par quel mystère ^ es-tu venue f as- 
seoir à mon côté ? 

Dis-mot pourquoi ta grâce antique et tes noirs 
repentirs me troublent et me rappellent un orage 
lointain ? Et pourq7(oiy seul, je t'aperçois dans le 
passé? Et pourquoi je souffre tant, lorsque, de tes 
yeux d' Oindre à jamais enfoncés dans les miens, tu 
semblés me reprocher, avec une amertume et un 
amour immenses ^ une faute que je ne connais 
point? 



Almaïde d'Etremont, accoudée au banc où elle 
est assise, ne peut dissiper sa tristesse qu'aug- 
mente la langueur de ce triste et ancien après-midi. 

L'ombre au cadran d'ardoise qu'irise le soleil 
marque trois heures. Tout conspire à la mélanco- 
lie de cette âme qu'as'sombrit le regret d'un songe 
mal vécu. Ahl Pourquoi îe parfum du pompa- 
douraécœure-t-il ainsi la jeune lille? Pourtant elle 
aimait son arôme étrange aux jours qu'avec des 
amies d'enfance elle jouait aux grâces dans l'allée 
ténébreuse. 

Temps lointains! Rien ne demeure plus des 
jours de grandes vacances qu'empourpraient les 
agonies solaires de l'Automne. Almaïde d'Etre- 
mont! Evoques-tu aujourd'hui, dans la morose rê- 
verie de cette méridienne, les feuillages qui, 
d'année en année, étendent une ombre plus solen- 
nelle sur le sable des récréations? Revois-tu la 
sentimentale que tu étais déjà quand, aux jours 
de distribution des prix, l'on te choisissait pour 



i54 almaTdr d'btremont 



venir réciter, parmi le parfum pieux des fraîches 
guirlandes, l'élégiepar toi composée? Songes-tu aux 
funérailles de tes parents? Ou te souviens-tu de 
cette compagne adolescente <q[ue conduisit au tré- 
pas une folie ardente et pure? Te remémores-tu que, 
pour cette Clara d'EUébeuse, (a cloche pleura dans 
l'air liquide et qu'une petite procession blanche, 
dont tu étais, se balança comme une armée de lys 
dans le cimetière en flamme»? 

Depuis lors, que d'après-midi sont passés! Al- 
maïde d'Etremont a vingt-cinq ans. Elle connaît 
la solitude et l'ombre que ies morts étendent au 
gazon oii ils furent. Les monoiones jours 8*enfuient 
sans que rien distraie celte orpheline demeurée 
seule dans ce trop vaste domaine en face d'un oncle 
âgé, infirme et taciturne. Aucun pèlerin ne s'est 
arrêté à la grille, un soir de mai, pour cueillir 
dans le parfum des lilas noirs cette colombe fian- 
cée. C'est en vain qu'Almaïde, assise auprès de 
rétang,guette la carpe légendaire qui, des glauques 
profondeurs, doit rapporter l'anneau nuptial. Et 
rien ne répond à sa rêverie que la clameur des 
paons juchés dans le deuil des chênes. Et rien ne 
console sa méditation que sa méditation. Et rien 
ne se pose à sa bouche plus ardente qu'un fruit- 
de-la-passion que le vent altéré qui souffle aux 
lèvres de chair des marronniers d'Inde. 



ALMAÏDE d'eTREMONT 155 

Ses yeux n'ont point de candenr, mais une chaude 
et hautaine mélancolie, unecoqlée de lumière noire 
au-dessus du nez mobile et mince. Et ses joues 
et son menton font un arc si parfait et si plein 
que tout haiser en voudrait rompre l'harmonie. 
D'un grand chapeau de paille orné de pavots des 
moissons, les cheveux coulent enrepeniirs obscurs 
sur la ronde lueur de l'épaule. Et tout le corps 
n'est qu'une grâce paresseuse qui fléchit sur ce 
banc d'où la main d'Almaïde, négligemment, laisse 
toniber une missive, 

... C'est une lettre d'Eléonore de Percival, une 
amie de pension qu'elle a revue parfois, qui lui fait 
part de ses fiançailles et la convie à son mariage : 

Almaïdel lui écrit-elle, je sentais que mon 
cœur allait éclater,.. Je n'avais jamais trouvé le 
Printemps si beau que cette année... Peut-être que 
le Ciel, pour me donner ce pressentiment de 
ma joie, voulut parer davantage la Nature... Ja- 
mais la prairie n'a été si charmante et les serin- 
gats, lorsqu'ils frôlaient mes boucles, exhalaient 
un parfum qui me faisait défaillir. Almaïde! 
Je prie pour toi le Bon Dieu qu'il t'envoie une 
pareille ivresse. Si tu savais.,. L'autre soir, pen- 
dant que je me promenais au bras de mon fiancé, 
un rossignol s'est pris à chanter... Je succombais. 
Il me semblait que ma poitrine allait se briser et 



156 ALMAÏDB d'BTKEMONT 

qu'une vie nouvelle se levait en moi... Lorsque 
je me suis retrouvée seule dans ma chambre, je 
me sentais si émue de reconnaissance envers le 
Ciel, et ma foi était si ardente, que je me compa- 
rais à ces lampes du sanctuaire qui ne savent que 
se consumer pour Dieu. J'ai compris h. ce moment 
que, si René ne m'avait été envoyé par la Provi- 
dence, j'aurais quitté le monde pour vivre dans la 
divine exaltation de Fiançailles Eternelles. Al- 
maïde! Prie pour moi. Et qu'un pareil bonheur 
t'inonde!... Si j'avais été morte... Ah! C'est toi 
qu'il eût dû choisir... 

— ÉléoQoreest bienheureuse, se dit Almaïde... 
Comme l'on est égoïste quand on ne souffre pas 1 
On étale sa joie aux yeux des abandonnés... Moi, 
je demeurerai seule. Je vieillirai dans l'attente. 
Chaque jour du calendrier sera pareil à l'autre... 

Pauvre Almaïde I Ses yeux sont gonflés de larmes, 
sa gorge est contractée. Elle étend le bras, cueille 
uue rose et la baise avec tristesse, comme si elle 
la prenait à témoin de sa douleur. 

Puis, se redressant : 

— Allons, pense-t-elle, fuyons ces lieux désolés. 
Elle sort du parc à l'heure du couchant, tra 

verse le hameau où ne s'entendent que les rebon- 
dissements d'un marteau de forge. 
C'est dans le plus secret recoin d'une « Vaiiée 



almaTdg d'etremont loi 

heureuse » que se dresse le château des d'Etreraont. 
Dans ce pays, l'émeraude argentée des prairies, 
l'eau bleue du ciel et la verte clarté des pics en- 
châssent tour à tour la neige des troupeaux et des 
cascades, Ips fauves moissons de l'été et les hêtres 
rougissants du pompeux Automne. 

Tantôt gravissant les premiers contreforts do la 
montagne printânière, Almaïde rêveuse cueille à 
ses pieds la gentiane vernaleou le narcisse, tantôt 
errante par la plaine, elle entre dans les berceaux 
bleus de l'été, gagne quelque source et s'y plonge. 

Ainsi ce soir, fuyant ses moroses pensées et 
l'août brûlant, elle atteint le bois des Aldudes. 
Elle en sait les discrets sentiers. C'est là qu'enfant 
elle s'asseyait et que sa mère, qui était d'Espagne 
et de la famille de Alcaraz, lui contait des légendes 
de Grenade, s'exallant elle-même à se les rappe- 
ler. 

Cette mère était morte quand Almaïde avait 
treize ans; et la jeune fille évoquait la chambre 
ardente où son père la reçut dans ses bras, lors- 
qu'elle revint en hâte du couvent, le lit funèbre où 
Guadalupe de Alcaraz reposait vêtue de blanc et 
parée comme une Vierge d'Alméria. 

Et dès ce jour une fatalité avait pesé sur le 
'lomaine. M. d'Etremont mourait quelque temps 
après dans un asile d'aliénés où l'on avait dû lin- 



158 ALMAÏDB d'ETUEMONT 



lerner, saisissant de la tutelle de sa fille un oncle 
inlirme et taciturne qui trouva son avantage à gérer 
les biens de sa nièce et à l'éloigner le plus possible 
du monde, 

... Almaïde s'enfonce de plus on plus dans le 
bois des Aldudes. Sa robe de gazt blanche ondule 
au zéphyr qui s'élève au coucher du soleil. Elle ar- 
rive auprès de l'eau, dépouille ses vêtements et, 
ravie, se plonge au creux le plus caché de la ri- 
vière. Elle voit, devant le tremblement de ses 
jambes charmantes, s'enfuir les reilets blancs des 
ablettes effarouchées. Elle frissonne à peu à peu 
entrer tout entière dans la fraîcheur verte et liquide 
où remue l'ombre des aulnes. Elle suffoque et ses 
épaules frémissent quand elle y est baignée tout à 
fait. Le silence règne sur l'eau. 

Assise sur le gravier, elle éprouve une joie à 
se sentir loin du château qu'elle déteste, loin de 
ce parc dont chaque fleur lui paraît triste. Souvent 
elle vient ainsi, à la tombée du jour, étreindre 
sur sa gorge polie et ronde la douceur des eaux. 
Elle sait que nul ne passe en ces retraites. Et 
d'ailleurs, jamais d'extrêmes pudeurs ne l'effrayè- 
rent. On la grondait, au couvent, de courir riante 
et peu vêtue au milieu du dortoir. 

Mais, ce soir, comme elle se berce de ses rêve- 
riesj et s'atnuse à voir sombrer, dans le courant, 



ALMA.ÏDB d'bTRBMONT 159 

la lettre exallée d'Eléonore, elle entend un bruit à 
l'orée de la rivière. Elle regarde, enfouie dessous 
les feuilles... 

C'est un pâtre d'une quinzaine d'années, le torse 
nu, sa petite culotte de toile bleue retroussée au- 
dessus des cuisses, qui enjambe le gué, poussant 
deux chèvres devant lui. Il disparaît sans aperce- 
voir Almaïde, mais elle rougit de l'avoir vu. 

Rentrée chez elle ce soir-là, elle se sent troublée 
par un peu de tristesse fiévreuse et se couche 
d'assez bonne heure après avoir salué son oncle 
qui, pour prendre ses repas, ne descend plus de sa 
chambre où il reste étendu tout le jour. Almaïde 
ne peut s'endormir. Ce bain était froid, pensc- 
t-elle. Elle songe à l'eau que dore l'ombre, à la 
lettre d'Eléonore que le flot abaissait et soulevait 
en l'entraînant, aux vives ablettes, au petit berger 
qui passait l'eau... Il avait une figure amusante et 
des jambes aussi rousses que le maïs à sa récolle, 
et un petit torse bombé... Va-t-il souvent par là? 
Jamais encore Almaïde ne l'avait rencontré. Qu'il 
est donc mignon, cet enfant... Il sifflait bien et ses 
deux chèvres étaient noires. 



150 ALMA-fUK p'BTKKMONT 



II 



Almaïde d'Etrcmontaîmc àassister, le dimanche 
après midi, aux danses que les habitants du ha- 
meau forment autour de la vieille église. Bergères 
et bergers font, ce jour-là, un lent rondeau. Les 
jeunes filles portent le sanglant capulet d'Ossau, 
et les gorges bombent sous le châle oii sont brodés 
l'épi de blé et les fleurs bleues et rouges des som- 
mets. Elles vêtent la robe noire à bandes d'azur 
qui est rélevée en arrière et imite les ailes bordées 
de ciel des papillons. Et, lentement, le rondeau 
tourne, si lentement, accompagné d'une psalmo- 
die si lente, que tous semblent s'endormir de 
langueur à leur chant. Ces montagnards ont des 
physionomies aussi tranquilles que des choses. 
Leurs yeux seuls, pareils à des agates, indiquent 
une vie puissante et douce. 

Tandis qu' Almaïde regarde évoluer la ronde et 
écoute ces chants si calmes, si désolés que rien ne 
peut dire combien calmes et désolés, elle reconnaît 



ALMAÏDK D'initEMONT 161 

le petit pàlie qui, la vcillo, chassait devant iui, à 
travers l'eau dorée, les deux chèvres. Elle ne sait 
point qui il est, bien qu'elle connaisse depuis long- 
temps la plupart de ceux qui sont là... Cet enfant 
est charmant, se dit-elle. Et elle sourit de ce qu'il 
danse avec gravité, donnant les mains à deux 
belles filles dont les joues sont pareilles à des 
pommes de feu sous la rosée. Gela amuse beau- 
coup Almaïde de l'avoir vu, hier, les culottes trous- 
sées, presque aussi na qu'un petit chien de berger 
qui vient de naître, et do le retrouver là, vêtu de la 
bure des pasteurs, accordant son pas et sa voix à 
la psalmodie plaintive. 

— Qui es-tu, petit? D'où es-tu? De qui es-tu? 

— Je suis Petit-Guilhem, de chez Arramoun, 
Mademoiselle. 

— Mais où étais-tu? Je ne t'ai jamais vu au 
village... 

— Je suis revenu pour remplacer mon frère, 
qui est parti. 

— Mais où étais-tu? 

— Dans la vallée de Gavarnio, Mademoiselle. 

— Qu'est-ce que tu y faisais? 

— Je tressais des cordes pour les sandales et 
j'apprenais le métier de guide avec mon oncle. 

— Tu es bien jeune pour la moutagne. Quel 

Age as-tu? 

Il 



le* ALMAÏDB d'BTRKwONT 

— Seize ans, Mademoiselle. 

La physionomie du petit garçon demeure calme. 
Il n'est point intimidé par ces demandes. Il a une 
jolie figure, lisse comme du lait caillé, des yeux 
pareils à des mûres, des dents aussi blanches que 
celles d'un levraut, des lèvres de chèvrefeuille rose. 

Sa mère s'approche d'Almaïde : 

— Vous parlez à mon garçon, Mademoiselle?.., 
Petit-Guilhem, enlève ton berret?... Vous ne le 
connaissiez pas?... 

— Non... Laissez-le retourner à la danse. C'est 
un joli enfant. 

— Joli, oui, Mademoiselle. Mais pas toujours 
sage. Et puis il me fait rire de danser comme ça 
avec ces chevrottes qui sont plus grandes que lui. 
Quel toupet 1 

La ronde et la mélopée reprennent, se marient 
avec une douceur angélique. Comme un encens, les 
voix montent vers la montagne empourprée. C'est 
l'heure oii elle se dore comme un fiuit ou comme 
une église, oii la vineuse lueur du soleil rampe 
sur les rhododendrons et les raisins d'ours, où se 
dissipe en ombres confuses l'azur nocturne des sa- 
pins. 

Almaïde d'Etremont regagne le château mo- 
rose, en emportant au fond du cœur le regret de 
n'avoir point sapart aux joies de ces simples mon- 



ALMAÏDE d'eTREMONT 163 

tagnards. Ah! Que n'est-elle une bergère? Que 
n'habite-t-elle au pied du ravin où frémissent les 
hépatiques bleues, dans la chaumière de ces pâtres? 
Elle emplirait h la source verte la cruche qui, l'été, 
grésille. Elle cultiverait dans le jardin villageois 
les lys, les romarins et les ciboules. L'appel fu- 
nèbre des paons ne l'éveillerait plus, mais le cri 
ensoleillé du coq. A la saison, elle irait dans la 
montagne, chaque jour, portant le repas de son 
jeune frère. Tous deux ils mordraient aux arbouses, 
ils entendraient rire les fontaines. Ils baiseraient 
les tèvres des rhododendrons. Ils boiraient l'eau 
bénie des rocs. Us guideraient, de leurs gaules 
vertes, la neige des agneaux vers les pâturages 
fleuris. Ils écouteraient les cloches rauques du 
troupeau sonner dans l'élévation... 

Au lieu de cela, il va falloir rentrer comme de 
coutume, subir le monotone écœurement de cette 
vie sans espérance. Pauvre Almaïdel Entre deux 
tristes serviteurs et ce parent exigeant et ma- 
niaque, eUe «st la prisonnière d'un domaine mau- 
dit. Coromft sœur Anne au sommet de la tour, elle 
n'aperçoït que la poussière soulevée sur la route 
par les brehis résignées. Plus rien! Pas même, 
tant elle est triste, l'envie de fixer sur le papier, 
comme jadis elle le faisait au couvent, les expres- 
sions de sa mélancolie. 



164 ALMAÏDB D BTRlîMONT 



Elle se prend k rêver dans sa chambre. Elle est 
assise et fait un bouquet avec des fleurs éparses 
sur elle. Le jour qui tombe éclaire sa joue gauche, 
le corps demeure dans l'ombre. Elle s'ennuie. Un 
vague énervement, elle ne sait quoi d'insatisfait, 
une oppression qu'elle voudrait chasser, une an- 
goisse, pareille à celle qui la brise parfois au ré- 
veil, la torturent. Et rien que de sentir, un ins- 
tant, la pression de son coude sur son genou 
l'émeut jusqu'à la faire se lever du fauteuil où 
elle est étendue. Elle fait le tour de sa chambre 
sans quitter son chapeau des champs. La mousse- 
line de sa robe qui bruit à peine lui donne de la 
langueur, le glissement du tissu léger sur sa chair 
ronde et chaude l'inquiète. 

Qu'Almaïde d'Etremont est belle ainsi 1 Ses 
yeux cernés d'ombre dans l'ombre, sa pâleur fon- 
due au jour qui se meurt, sa démarche puissante 
et gracieuse qui la fait, à chaque pas, tourner sur 
elle-même, disent assez l'origine maternelle, le 
sang puisé au soleil de Grenades ardentes. 

Elle pose son bouquet sur la commode bombée 
où luisent des appliques de cuivre et, détachant 
de la muraille une guitare, elle en tire quelques 
accords. Maintenant, assise et les jambes croisées, 
un poignet nerveusement tendu sous le col du bois 



ALMAÏDE D KTREMONT 165 

sonore dont elle pince les cordes sourdes, Almaïde 
se met à chanter. 

Par la fenêtre, son regard plonge dans la nuit 
bleue qui se lève et recouvre l'étang de splendeur. 
Les chauves-souris, amies des greniers vermoulus, 
tournoient, hésitent, crissent, cliquètent et glissent 
dans l'air liquide. Pareilles à de noires fumées, les 
branches touflues des chênes moutonnent dans 
l'azur nocturne qui, au-dessus de l'allée ténébreuse, 
semble s'écouler comme un fleuve de nacre. 

La guitare glisse aux pieds d' Almaïde. La tête 
en arrière, les bras pendants, les yeux perdus, les 
narines mobiles, elle frémit un instant. Car, vision 
rapide, elle croit voir, dans le clair de lune qui 
s'élève et tremble comme un ruisseau, s'arrêter 
un chevrier adolescent qui tend vers elle en riant 
les baies d'arbouse de son torse. 



1Q(J ALMAÏDli D'KTHBMONT 



111 



C'est la sixième noce à laquelle vient assiste 
Almaùide depuis sa sortie du couvent. Elle s'éveille, 
dès l'aube, dans la chambre qu'on lui prépara 
au château des Percival, et songe tristement que 
ce n'est point encore elle qui, aujourd'hui, donnera 
son cœur et sa main au fiancé longtemps at- 
tendu. 

.. Cependant, il eût été juste que je me ma- 
riasse avant Éléonore. Elle a trois ans de moins 
que moi. Et pourtant je suis belle... Mais per- 
sonne ne vient me demander, personne ne s'in- 
téresse à moi, mon oncle ne veut voir personne... 
Je souffre. Pourquoi la robe qui est là et que je 
dois mettre n'est-elle pas celle de la mariée?... Cela 
me fait delà peine d'assister àce mariage. Je n'aurai 
pas faim. Je ne danserai pas. Ça m'ennuie... Si 
j'avais rencontré son fiancé avant qu'elle le ren- 
contrât, il m'aurait choisie aussi bien... Pourquoi 
pas? i^es choses. Jaus le monde, se font au hasard 



almaToe d'etrëmont 167 

mais je n'ai pas de chance... Et puis on dit qu'elle 
est fort riche et que je suis peu fortunée... Etmon 
père est mort dans un asile d'aliénés... Pourtant 
je ne suis pas folle ?. . . Quand on a un oncle comme 
le mien, cela vous empêche de vous marier... Quand 
on n'est pas assez riche, on ne se marie pas. On as- 
siste au bonheur des autres. C'est bête. C'est agaçant 
et triste... Us vont partir pour l'Espagne. Ma mère 
était d'Espagne, et c'est moi qui devrais partir 
pour l'Espagne, mariée. Us vont s'arrêter à Fon- 
tarabie, m'a-t-elle dit. Je connais Fontarabie. Us 
dormiront ensemble. J'ai envie de dormir avec 
quelqu'un. Ils entendront le bruit de la mer. Elle 
est bleue et luit dans le ciel. Us feront tout 
ce qu'ils voudront. Us iront se cacher dans 
quelque auberge où il y aura des muletiers. Les 
filles auront des fleurs de grenadier dans les che- 
veux. U y aura des giroflées sur l'épaisse muraille 
du jardin. Eléonore gagnera la verte vallée. Us se 
coucheront dans la mousse... Ce lit est ennuyeux. 
Il faut que je me lève. 

Déjà une rumeur emplit le château. Que la 
journée est joyeuse ! Le ciel tout entier n'est qu'une 
fraîche pervenche. Et c'est dans sa corolle que la 
pelouse est enclose. lumière plus claire que la 
pluie 1 frondaisons lointaines ! Pourquoi rendez* 



168 ALMAÏDB d'kTREMONT 

VOUS plus sombre encore que de coutume l'âmo 
d'Almaïde d'Etremont? 

Elle s'assied sur son lit avant que d'en descendre, 
et contemple avec un sentiment d'amer orgueil la 
rondeur parfaite de ses bras. La noire lumière de 
son regard les caresse. Elle en respire l'odeur un 
peu fauve, et soudain sa poitrine est gonflée de 
sanglots. 

Qu'elle est donc belle, une fois habillée! Dans 
son énorme robe rose couleur de figue ouverte, et 
bombée par la crinoline, elle a l'air d'une corolle 
renversée, d'une belladone de feu dressée sur ses 
étamines. Le dos brun jaillit du corsage, engaine 
comme d'un calice la base de cette folle fleur. Et 
l'on dirait, à, chaque pas qu'Almaïde fait dans la 
chambre sur la pointe de ses bottines roses, qu'elle 
va bondir nue des pétales ardents. 

Cependant la cloche nuptiale sanglote dans 
l'air angélique et de lourds carrosses roulent dans 
la cour. Ce sont les familles des environs qui 
arrivent. Voici les Limereuil. Voici les Demonville. 
Voici le vieux marquis d'Astin qui tremble, et 
boite de sa jambe de bois, appuyé sur son ami 
d'Ellébeuse. On remarque toujours la beauté de 
ses cheveux blancs. Il a quitté par exception le 
fauteuil de cuir où il traduit rÉnéide, et où il se 
souvient de l'empire chinois qu'il visita. On dit 



AI.MAÏDli d'ETKEMONT 169 

que de tragiques aventures bouleversèrent sa vie 
et qu'au crépuscule de sa destinée il se prépare, 
comme Robinson au retour de son île, à aborder 
en paix la Contrée de Dieu. De la fenêtre où elle 
est, Almaïde le voit passer. Elle distingue son 
profil accusé et cette ride de douleur qui balafre 
la joue du vieillard. Deux claires adolescentes, au 
bas du perron, lui font gravement la révérence. Il 
les salue sans leur sourire. 

Le galop de nombreux chevaux roule, sur le 
gravier. Ce sont les jeunes paysans de la vallée 
qui viennent saluer l'épousée. Ils lui amènent une 
douce génisse couronnée de lierre. Et des villa- 
geoises en blanc soutiennent une cage d'osier oii 
s'effarouchent deux tourterelles. L'allée estjonchée 
de laurier, de buis et de glaives d'iris. Et la cloche, 
à qui soudain répondent les deux colombes, rou- 
coule toujours dans la matinée immatérielle. Et 
des voix d'adolescentes, plus légères que des églan- 
tines, s'effeuillent aux échos de la maison. Elles 
se sont éveillées de grand matin dans le dortoir 
que l'on a improvisé pour elles auprès de la 
chambre de la fiancée, rieuses et élevant leurs 
grêles bras nus vers leurs cheveux encore endor- 
mis. 

Bientôt se forme le cortège. La mariée paraît et 
se balance. Elle est comme un lys que parent 



170 A«-!»AÏDB D'ETRliMONT 



d'autres fleurs. Des lilas blancs mêlés à^es corolles 
d'oranger couronnent ses bandeaux lisses et noirs 
d'où tombe un voile si iégor qu'il s'azure comme 
l'aile d'un moustique. Elle tient les cils baissés, 
des cils qui battent comme des papillons noirs, 
posés à l'iris couleur de gentiane obscure. L'ovale 
du visage est allongé, presque trop ; et le nez si 
mince qu'il inquiète un peu, tant le souffle vital 
qui l'anime est léger, tant la courbe en est accen- 
tuée au-dessus des lèvres pincées et pâles. Comme 
d'un muguet le haut des épaules jaillit d'une col- 
lerette en dentelle. Et, hors de la large sous- 
manche enrubannée, la main, d'une petitesse 
étrange, se pose un peu crispée sur le bras paternel. 

Almaïde d'Etremont embrasse Eléonore, puis, 
après avoir répondu au salut de M. de Landelaye, 
le futur époux, elle prend le bras de M. de Soulèro, 
qui la doit accompagner. Ce choix de cavalier ne 
lui plaît qu'à moitié. Il est veuf et jouit de la 
réputation de parler beaucoup de lui-môme h pro- 
pos de choses peu intéressantes... Il aurait mieux 
figuré dans les Caractères de la Bruyère, se dit 
Almaïde, qu'ici... Je le laisserai dire. 

Tous s'en vont à pied vers l'église entre les 
haies rouges de ronces. La canicule pèse. Tout 
se tait. Seule, un instant, dans un fossé herbeux 
et humide, une grenouille coasse. 



ALMAÏDE d'kTUEMONT 171 

Sous la nef, la lumière s'épand en larges raies 
que les vitraux colorent, et la traîne de la mariée 
déployée sur la fraîcheur des dalles se revêt ainsi 
d'arc-en-ciel. La chapelle est semblable à un gâteau 
de miel en rumeur quand tournoie sur lui le peuple 
actif des abeilles. Un parfum de forêt, d'encens 
et d'angélique, charme ce saint asile. Le gémis- 
sement d'un petit harmonium se propage, s'élar- 
git sous la voûte, émeut les âmes recueillies. 

Almaïde d'Etremont, à genoux, la figure dans 
les mains, a l'air de prier : mais elle ne cherche 
d'abord dans cette attitude qu'un moyen de s'isoler, 
de laisser entrer dans son cœur un peu de cet 
apaisement qui noît du silence que l'on fait en 
soi. Elle est charmante ainsi : on dirait que, dis- 
tendu par l'agenouillement, le corps va rompre 
son écorce et se détacher comme un fruit mûr, 
lourdement, des palmes de la chevelure. 

Bientôt Almaïde relève la tête et voit, en trans- 
parence sur un vitrail, Jean-Baptiste enfant vêtu 
de peaux de bêtes et debout auprès d'un ruisseau, 
^ Elle songe alors à Petit-Guilhem qui est pâtre 
aussi, et qui franchit le gué des rivières : 

... Qu'elle était donc bénie, cette époque oîi 
maîtres et valets ne faisaient qu'une famille...! 
C'était l'âge d'or, pense-t-elle. Ruth glanait auprès 
de Booz qui l'épousait. Les pavots saignaient 



172 ALMAÏDB D'ETKBMONT 

parmi Tombre des gerbes. Une lourde liqueur 
gonflait les raisins violets de Chanaan... Les 
femmes accouchaient à l'ombre des dromadaires. 
Les jeunes chefs de la tribu priaient dans le désert. 

... mon Dieu! se dit Almaïde d'Etremont... 
mon Dieu, écoutez-moi, je veux aimer, je suis si 
triste... si malheureuse... Mon Dieu, j'ai le besoin 
d'aimer quelqu'un... Je crie vers Vous... 

Mais rien ne répond à la jeune fille que le petit 
harmonium qui continue sa note grêle pareille à 
la voix du vent du soir sur les eaux. 

Le cortège se reforme et l'église se vide. Et le 
parfum des verdures déjà flétries est plus fort au 
soleil de midi. On a dressé deux tables dans la 
grange dont les murs sont tapissés de feuilles. A 
l'une sont conviés les villageois du hameau. Le 
repas est commencé. Les bruits du jour au dehors 
se consument. La porte est close. On n'entend que 
le bruit léger des fourchettes sur les faïences. 
L'ombre arrose la paix des âmes. M. d'Astin se 
lève et dit : 

— Il m'est doux, ma bien chère enfant, ma 
bonne Eléonore, de méditer sur votre bonheur 
alors que le soleil va bientôt se lever pour moi 
sur le continent des Ombres. Je suis comme le 
pèlerin qui a regagné le village natal, et qui ne 
demande plus qu'à reposer bientôt en paix sous 



ALMAÏDB d'etUEMONT 173 

le beau chêne qui ombrage la tombe de scsancôtres. 
Je suis semblable à Ulysse qui, de retour dans ses 
foyers, aime à se souvenir de la mer tempétueuse 
et des combats. Je suis comme un orme bientôt 
centenaire dont la joie est d'abriter dans ses der- 
niers feuillages le nid charmant de vos jeunesses 
et de vos grâces. 

A l'issue de tant de diverses circonstances qui 
poussèrent mes pas aventureux des plages de 
l'Empire Chinois aux rives de la brumeuse Albion, 
je demeure les yeux fixés au Ciel, confiant dans 
l'étoile divine qui sut mènera leurs destinées les 
Mages Chaldéens aussi bien que le Navigateur de 
Gênes. 

Tant d'orageux Etés ont marqué mon visage 
d'ineffaçables rides 1 Tant de frimas ont laissé sur 
mon front un peu de la neige éternelle qui m'aver- 
tit que je dois bientôt atteindre les premiers som- 
mets d'un autre Empire-Céleste! 

Ma bien chère enfant, vous voici à jamais auprès 
du gentilhomme que vous avez choisi. Sa distinc- 
tion vous rendra fière et sa bonté heureuse. Et 
Dieu vous bénira dans votre descendance. 

Hélas! ô mes amis, que n'ai-je fait comme 
vous? Le Créateur, sous les fruits d'or du Paradis 
terrestre, voulut à l'homme une compagne. Per- 
»ettez à un vieillard qui va descendre dans la 



i74 ALMAÏDH d'KTREMOXT 



tombe de regretter la soUlude intérieure de sa 

vie. 

Certes, il est beau de voyager 1 II est intéressant 
de revêtir la robe des principaux d'une cité iMongolo, 
de pénétrer, déguisé en lama, dans un verger, 
quitte à revenir de cette expédition avec une jambe 
de bois! Il est agréable d'étudier l'astronomie en 
compagnie des Pères Jésuites de Pékin, et d'as- 
sister chez un peuple délicat aux fôtes de la qua- 
trième lune! 

... Mais combien plus belle l'existence de celui 
qui aura vécu selon le Seigneur et qui mourra, 
pareil au laboureur du Fabuliste, les mains dans 
les mains de ses enfants. 

Mes amis, laissez, avant que ma voix se taise, 
que je vous confie le talisman rapporté de mes 
pérégrinations. Peut-être vous préservera-t-il de 
quelques dangers : Ne vivez point trop dans le 
rêve. Il engendre la mélancolie. Je connus une 
jeune Tartare qui, semblable à la Belle-au-Bois- 
dormant, se laissa ravir par des songes, tellement 
qu'au bout de sept années de sçmmeil elle mourut 
de chagrin de s'être réveillée. 

Vaquez aux soins du ménage. Élevez des oiseaux. 
Cultivez des plantes utiles. Visitez les pauvres de 
la contrée. Donnez aux fils et aux filles qui vous 
naîtront l'amour de la vérité et de la nature, car 



ALMAÏDE d'ETREMONT 175 

c'est dans l'œuvre du Créateur que résident nos 
joies et nos consolations. 

Maintenant, ô mes enfants, je vous dis adieu. 
Ce n'est point sans émotion que je contemple, une 
dernière fois sans doute, les charmilles de ce parc 
sous lesquelles, il y a septante et cinq années, de 
chères Ombres se fiancèrent. Mais ce n'est pas 
non plus sans douceur qu'après des tribulations 
sans nombre j'aspire à l'éternel repos, trop heu- 
reux que le Tout-Puissant m'ait fait encore cette 
grâce de voir renaître en vous un passé chéri. 

Son discours fini, M. d'Astin se rassied péni- 
blement. Un respectueux silence, puis des applau- 
dissements accueillent ces éloquentes paroles. A 
côté de l'orateur une forme noire frémit. C'est 
l'antique M"" d'Étanges, la grand'môre de la pauvre 
Clara d'EUébeuse, qui sanglote dans ses mains 
veinées et noueuses. Et, tout à coup, avec une 
attitude charmante et douloureuse, gardant tou- 
jours sur ses yeux l'une de ses mains, elle tend 
l'autre à son vieil ami d'Astin, qui en baise les 
doigts où semblent pleurer les bagues anciennes^. 

Et Almaïde d'Etremont, belle comme la nui! 
dans sa robe ardente, se dit en regardant le vieux 
gentilhomme qui lève son verre en tremblant 



176 almaTdb d'btbkmont 

— Qu'il est donc bien 1... Je le préfère au 
marié... 

Et, à la grande joie d'Almaïde, le repas fini, 
M. d'Astin s'approche d'elle : 

— Il y a bien longtemps que je ne vous ai vue, 
ma belle enfant... Je bouge si peu... Comment se 
porte votre oncle? Toujours maniaque? Enfin!... 
Ah! votre chère mère, votre père, qu'ils étaient 
aimables ! Comment, jolie comme vous êtes, ne 
vous mariez-vous pas ? Ne rougissez point... Ah ! 
Oui? je comprends... L'oncle?... Je m'en dou- 
tais... 

Enfin — achève M. d'Astin en souriant — tout 
n'est pas éternel... Les grenades sont faites pour 
être cueillies. Et si votre Argus d'oncle garde 
l'arbre par trop, on les lui volera, ma chérie... Et 
je regrette bien de n'être plus assez jeune... 
Voyons?... Vous vous ennuyez là-bas ? Vous ne 
sortez jamais? Quand me venez- vous voir?... Mardi 
j'ai de nos amis, venez-vous? 

Almaïde répond: 

— Vous êtes bien bon, monsieur d'Astin... Je 
voudrais tant, mais ne le puis. Mon oncle, bien 
qu'il me voie peu, ne peut souffrir que je m'absente 
des Aldudes pour aller visiter du monde... Au- 
jourd'hui, la permission est exceptionnelle... 
Merci, monsieur d'Astin, merci... 



ALMAÏDE d'ethemont !77 

— Eh bien ! ma fille, reprend le gentilhomme 
joyeux à demi, à demi attristé, je vote à votre oncle 
le plus beau chône de mes bois pour son cercueil ' 

Il dit cela debout, voûté sur sa canne, ricanant 
à la façon de M. de Voltaire. Mais une grande 
bonté glisse de ses yeux, bien qu'il semble s'amuser 
de l'intimidation qu'il cause à la jeune fil^e qui 
rougit. Il la considère avec le septicisme indulgent 
d'un digne vieillard, qui conserve le culte de la 
beauté, mais qui garde un sourire de crainte 
attendrie aux illusions des jeunes gens. 



178 ALMAÏDB D'iiTHEMONT 



IV 



Quelques jours après le mariage d Eléonore, 
comme Almaïde d'Etremont se dirige vers la 
rivière qui arrose le bois des Aidudes, elle trouve 
non loin de la berge, dans un épais herbage, 
Petit-Guilhem qui joue de la flûte. 

Elle s'arrête et lui sourit : 

— Est-ce que c'est bien difficile de siffler comme 
cela? 

Et elle prend le triangle de buis et, de sa lèvre 
ardente, en effleure le bord. 

— Non, pas comme ça, Mademoiselle. Il faut 
faire glisser la flûte de gauche à droite et puis de 
droite à gauche en soufflant après les douze trous 

La soirée frémit doucement au souvenir d'une 
ondée qui passe au soleil. D'épais nuages blancs 
fuient sur le bleu limpide et net. L'eau verte, sur 
qui les larmes des aulnes bleus s'élargissent en 
cercles de lumière, se trouble un peu par endroits, 



ALMAÏDE d'eTBEMONT 179 



là où des bulles montent du fond pour se briser h. 
l'air. 

— Viens, rapprochons-nous de la rivière? lui 
dit-elle. Asseyons-nous là, veux-tu? 

L'enfant se met aux pieds d'Almaïde et, rajus- 
tant son pipeau à ses lèvres, il gonfle ses joues au 
buis creux qui résonne. 

— Quelle était la jolie chevrière avec laquelle 
tu dansais l'autre jour ?... Celle qui avait les sabots 
vernis et les bas violets? 

— C'est ma petite amie. Mademoiselle. 

— Comment, ta petite amie? 

— Mon amoureuse, Mademoiselle. 
Almaïde rougit et lui demande: 

— Elle s'appelle? 

— Maïlys. 

— Est-ce que vous êtes promis ? 

— Oh! promis... nous sommes trop jeunes... 
Puis, malin: 

— Nous nous amusons dans la montagne. 

— A quoi vous amusez-vous? 

— A l'amour. Mademoiselle. 

Alracïde rougit et se tait un instant, puis: 

— Comment faites-vous à l'amour? 

... Et, en demandant cela, son cœur bat, ses 
oreilles bourdonnent. Elle ne sait si elle regrette 
d'avoir parlé. Elle étend I0 Lras et, à travers la 



180 ALMAÏDE D'KTni-MONT 

mousseline de la manche, elle sent la joue brû- 
lante du petit pâtre. Un long moment ils demeurent 
ainsi, muets, immobiles, étourdis par leur désir 
hésitant et par le violent parfum qui s'élève des 
menthes rouges. 

... Ma foi, tant pis ! se dit-elle. C'est bon d'être 
comme ça... 

Mais comme elle attire davantage à elle, insen- 
siblement, presque sans le vouloir, la tôle de 
l'adolescent, celui-ci se hisse un peu à la manière 
des chevreaux brouteurs de haies et cueille une 
bouche plus douce et tiède qu'un fruit dont la 
pulpe se fond. 

Alors seulement la jeune fille se lève et, sans 
mot dire, s'en va. 



ALMAÏUE d'eTREMONT 181 



Dès ce jour, ils se retrouvent et s'aiment. Les 
tièdes regains de la fin d'août abritent leurs ca- 
resses que nul ne soupçonne et que rien ne 
trouble. Ils s'enlacent, bercds par le rire des 
eaux courantes et par le bruit régulier que font 
en broutant les chèvres noueuses. Parfois ils re- 
cherchent les bruyères. Quelle joie, dans les bras 
l'un de l'autre, de s'enfouir parmi ces grappes 
de braises! Quel anéantissement voluptueux ils 
goûtent lorsque, les fournaises de l'après-midi 
ayant fendu l'ocre des sentiers, les larmes espa- 
cées d'un orage viennent à crépiter soudain 
sur les feuillages ! Oh ! les lents retours k tra- 
vers les vignes hautes, lorsque la grive pé- 
pieuse appelle en vain les raisins disparus; et les 
arrêts sous le figuier lorsque, succombant à tant 
d'ivresse dorée, Almaïde ne peut que battre des 
cils en gémissant... 

Bientôt vient l'automne, et c'est dans la mon- 
tagne qu'ils vont cacher leurs amours. 

La passion d'Almaïde s'accroît à mesure qu'elle 
devient moins ignorante entre les bras du petit 
faune. Elle se donne sans réserve, sans crainte, 
sans regrets, sans remords. Elle trouve à la brû- 
lure fraîchissante des baisers la saveur poivrée 



18J ALMAÏ0E D'ETniiMONT 



d'un fruit rouge qui se fondrait à tous ses 
membres. Elle emplit du souvenir de ses étreintes 
le parc si funèbre jadis. La clameur des paons 
n'attriste plus les ombrages, mais ëclate au spleil, 
aveuglante et joyeuse. L'humeur inquiète de son 
oncle, aussi bien que les nouvelles reçues d'Eléo- 
nore, laissent Almaïde indifférente, presque nar- 
quoise. Et ce sont maintenant des heures d'envie 
et d'attente qu'indique sur le cadran solaire 
l'ombre aiguë des beaux soleils mûrs. 

Tous deux gravissent les sentiers pierreux et 
gagnent les bergeries désertes. Les hêtres ne 
perdent pas encore leurs feuilles qui sont rouges 
comme des copeaux de cuivre recroquevillés par 
le feu. La mollesse de ce silence bleu toujours 
nocturne : les sapins, caresse les battements de 
leurs cils et ils s'amusent du vol des perdrix 
blanches qui éveille et fait trembler le vide. 

Personne au village ne s'étonne de les voir s'en 
aller, presque chaque jour, ensemble. On sait 
qu'Almaïde a du goût pour ces promenades dont 
elle rapporte des rameaux fleuris. Et il n'y a rien 
d'étonnant h. ce qu'elle prenne un guide : il est 
dangereux d'errer seul dans la montagne. 

cascades que semble immobiliser votre chute 
rapide ! Gieux de pourpre dorée ! Oiseaux de proie 
qui plongez dans les gouffres où dort le bruit ! 



ALMAÏDE d'etREMONT 183 



Cavernes creusées par le liquide saphir des eaux 
vierges : voyez passer deux aimables enfants! 

Tantôt les sombres daphnés les invitent à 
s'étendre, tantôt une pelouse plus verte que la 
vallée où se mouraient d'amour les pâtres de Cer- 
vantes les accueille et les alanguit. 

Almaïde d'Etremont a voulu revêtir, pour ces 
courses alpestres, le capulet et le châle ossalois. 
Elle-même a brodé les aconits, les pavets et les 
colchiques d'automne sur la soie sonore et lui- 
sante que bombe sa gorge. Et Petit-Guilhem ne 
l'aime que mieux ainsi, car elle ne lui paraît plus 
être la demoiselle des Aldudes, mais la sœur des 
chevrières qu'il délaisse et qui, de l'éclatante 
blancheur des couchants, ramènent l'ombre har- 
mohieuse des troupeaux. 

Qu'il est bon que se dissipe enfin la tristesse 
d' Almaïde! Oh! l'écœurante vie que, jusqu'à pré- 
sent, elle a traînée! Elles s'enfuient maintenant, 
les nausées de l'existence ancienne, l'acre et mo- 
notone douleur qui gonflait son âme de dégoût, 
l'iniquité de n'être aimée de personne, elle, doni 
le cœur débordait d'amertume et d'étouffante ja- 
lousie quand, sur les toits des métairies, les 
pigeons roucouleurs mêlaient leurs ailes. 

La mort; elle eût préféré la mort à ce retour en 
arrière ; la mortqu'elle avait souhaitée jadis lorsque, 



184 ALMAÏDE D'ETREMONT 

par la fenêtre ouverte sur la nuit, elle écoutait, 
de son lit, bruire et mourir le vent d'orage aux 
feuilles de l'épais figuier — et lorsqu'elle n'entre- 
voyait rien au delà de ce gémissement. 

— M'aimes-tu? Dis que tu m'aimes, Petit- 
Guilhem? demande-t-elle. 

Et les yeux de pie de l'adolescent brillent sur 
ceux de la jeune fille à laquelle il ne répond 
guère que par des caresses qu'elle compte. Puis 
il ferme les paupières sous le désir comme un 
Sylvain sous un vol d'abeilles, et s'enivre au par- 
fum de cette fleur des bois. 

— Où étais-tu, hier? Hier, je ne t'ai pas vu. 
Dis-moi où tu étais? Je veux savoir où tu étais. 

— Hier, j'ai conduit des touristes au Cinq- 
Monts. 

— Ce n'est pas vrai. Je parie que tu es allé 
trouver la petite chevrière... Tu étais avec Maï- 
lys. Va-t'en. Je ne t'aime plus. 

— Je n'étais pas avec elle. J'étais au Cinq-Monts. 

— Tu mens. Embrasse-moi? 

Et Almaïde laisse jouer sur elle cet écureuil 
des montagnes Elle ne garde aucune réserve 
envers lui. Elle que l'on accusait, avec raison, au 
eouvent, de trop montrer l'orgueil de sa race, elle 
livre aux baisers du petit pâtre l'ovale impassible 
et parfait de ses joues, qui fait songer au dédain 



ALMAÏDB d'etREMONT 185 



tranquille, k la sensuelle gravité de quelque 
sombre Marie- Antoinette. 

Combien peu elle regrette à présent de ne 
s'être point mariée! Comment se fait-il qu'il y a 
quelques jours à peine elle rêvât d'une existence 
pareille à celle d'Eléonore de Landelaye? Qu'im- 
porte, à, cette heure, à Almaïde, que son amie 
ait gagné l'Espagne au bras d'un mari défait cl 
pâle? Toutes les brûlantes contrées sont dans le 
cœur d'Almaïde, et tous leurs vins, et toutes leurs 
grenades, et toutes leurs amours, et toutes leurs 
chansons. Ah! cent et mille fois elle préfère au 
plus parfait des gentilshommes ce chevreau noir 
de la vallée qui la caresse de sa bouche éclatante. 

Ils s'aiment. La saison s'enfuit. Après le noir 
Été et la sanglante Automne vient l'Hiver. Et, 
venu l'hiver, c'est pour Almaïde une volupté que 
de se souvenir des bois bleus qui commencèrent 
d'abriter ses amours, des ruisseaux qu'eût chéris 
la colombe de La Fontaine, des libellules sur le 
glauque ruisseau des Aldudes, du ronflement des 
batteuses qu'accompagnaient le roucoulement des 
tourterelles et les silences des baisers. Elle évoque 
aussi les bergeries de septembre closes au feu 
blanc de midi, la pénétration des caresses, la 
cruche bombée et rouge où ils buvaient l'eau qui 
grésillait dans la terre poreuse. 



186 ALMAÏDR DJBTCveMONT 



Maintenant, c'est février et, ce jour-Ià, Petit- 
Guilhem doit conduire au col trois touristes qui 
sont arrivés à l'auberge, la veille. 

Avant de les aller rejoindre, et bien qu'il soit 
-de très grand matin, il s'est glissé dans le parc 
du château jusque sous les croisées d'Almaïde. 
ïlle a enir'ouvert la fenêtre du sud. Et lui, s'ai- 
dantdes branches du figuier, il est monté jusqu'à 
elle, est entré dans la chambre. 

— Ghutt! Fais bien doucement... Tu es gentil 
d'être venu. Je t'attendais depuis une heure. Tu 
as froid. Regarde... On est bien ici... 

On entend coasser la girouette du colombier. 

— ... Vous aurez du vent. 

— Ils veulent partir quand môme. 

— Combien sont-ils? 

— Troi«. 



XLMAÏDE d'eTREMONT 187 

— Quelle heure est-il ? Trois heures ? 

— Trois heures et demie. 

— Tu seras prudent. Il faut t'en aller... Écoute 
dans les lauriers?... Il n'y aura pas d'avalanches? 

— Non. 

— Gomme ça... 

— Oui... 

— Adieu... 

11 est devant l'église. Quatre heures sonnent, 
d'un timbre rauque, doux et fêlé, qui tremblote 
et pleure. Les touristes arrivent. 

Petit-Guilhem prend la tête. Il va d'un pas égal 
et lent, se servant peu, pour la montée, du bâton 
de montagne, mais laissant hésiter son pied une 
seconde sur le sentier rocailleux, pour s'assurer 
de l'équilibre des pierres. 

On gravit les premières rampes, on passe h gué 
les torrents qui bondissent. Les mugissantes eaux 
brisent aux rochers leur fine écume, tournoient, 
reviennent sur elles-mêmes, coulent un instant 
avec lenteur entre deux galets, puis sursautent et 
s'éparpillent en grésillant. 

Petit-Guilhem annonce : 

— Il y aura de la tempête au col. 

Puis il reprend son air méditatif, sa rêverie que 
berce, de seconde en seconde, le choc régulier 
des piques sur le granit. Il songe à la jeune fille 



188 ALMAÏDE d'ETREMONT 

qu'il vient de quitter, et frissonne de conserver si 
longtemps dans son épaule creuse la caresse qu'y 
nicha tout à l'heure l'épaule douce et ronde d'Al- 
maïde. Il se dit : ces messieurs qui sont avec moi 
n'ont certainement pas une amie aussi jolie... Et 
il évoque la houche fine d'Almaïde, le nez mobile 
et mince, arqué, la langueur des yeux, l'élastique 
tiédeur de la gorge, la grâce mate des jambes sous 
la mousseline. 

A l'horizon, le relief des montagnes s'accuse 
violemment tout à coup. Çà est là, perçant la 
brume, apparaissent, comme les veines du ciel, 
les arêtes d'azur sombre sillonnées de filets de 
neige. A mesure que l'on monte et que l'on change 
de position, il semble que les pics les uns devant 
les autres étages se déplacent, qiie leurs crêtes se 
renouvellent. 

On s'enfonce dans la nuit bleue des sapins. On 
entend toujours les bâtous obliques tâter le sol 
rocheux du côté où n'est pas le gouffre. Voici la 
première plaque neigeuse... Attention! 

Petit-Guilhem va tracer le chemin. Il hésite, 
puis enfonce résolument ses pas dans la neige 
dont la surface arrive à ses genoux. Les trous ainsi 
formés, et où chacun des touristes pose à son tour 
les pieds, ont la lueur verdâtre d'une rivière pro- 
fonde. 



ALMAÏDE d'etREMONT 189 

— Regardez là-bas? 

— Oui. Il neige... 

— Oui, et une tempête de vent... Gare! Cou- 
chons-nous... Ce grésil brûle la ligure et les mains. 
On dirait des étincelles... Tiens!... une martre, 
là-bas... Voyez-donc cette martre?... 

— Ne bougeons plus. 

Ils demeurent immobiles, la face vers la terre, 
cramponnés à leurs bâtons, de peur d'être enlevés 
par la rafale. 

On repart enfin. Ce n'est plus, jusqu'à la limite 
du ciel, qu'une seule et immense courbe jaune ou 
blanche sur laquelle rien n'existe, pas un mouve- 
ment, pas un bruit. Il semble qu'une mouche, tant 
la solitude est mortelle, suffirait en volant à faire 
basculer l'horizon. On ne peut, à cause de la force 
de l'ouragan, atteindre le sommet du col. Il faut 
redescendre. 

Les glissades commencent. Petit-Guilhem s'as- 
sied le premier sur la pente de neige et se laisse 
aller, modérant parfois de son bâton la vitesse 
vertigineuse. Cliacun le suit en riant, les reins 
soulevés par des monceaux de neige en boule, 
éprouvant à cette sorte de vol presque horizontal 
cette sensation du dormeur qui rêve qu'il plane, 
étendu sur le dos. 

Bientôt, l'on va quitter le névé et se retrouver 



190 ALMAÏDE D ETIIKMONT 



en sûreté. Déjà, là-bas, voici des bergeries où l'on 
pourra déjeuner. Petit-Guilhem pense que l'on y 
serait bien avec Almaïde... Mais les montagnes 
sont iTO\i méchantes à présent. A la belle saison, ils 
pourront venir là. Il étendra des fougères fraîches 
sur le sol... Ils amèneront les deux chèvres. Ils 
riront en essayant de traire le lait bleu dans son 
chapeau de joncs, comme l'année dernière... Elle 
était belle, dimanche, en revenant des vêpres... 
Elle est bonne... Toutes les petites filles du 
hameau lui offrent des perce-neige, de gros bou- 
quets de perce-neigo. Ça attriste Petit-Guilhem 
quelquefois, qu'elle semble l'oublier pour une 
touffe de fleurs. L'été, il lui portera des chardons 
bleus... 

— Dites donc? 

^ Quoi? 

— ■ Oii est le guide ? 

— Mais il était là... Je ne le vois plus... 

Le lendemain, après-midi, on retira d'une cre- 
vasse le cadavre de Petit-Guilhem. De sous le 
berret avait coulé un filet de sang dont sa poi- 
trine était tachée comme celle d'un rouge-gorge. 



ALMAÏDE d'eTREMONT 101 



Vî 



Lorsque le jardinier du château apprend à 
Almaïde la mort de Petit-Guilhem, elle ne marque 
aucune émotion, tant le choc intérieur est terrible. 
Elle dit : 

— Ah! Quel malheur... 
et gagne, pour s'y asseoir, le banc qui est près du 
cadran solaire. Elle n'y voit plus bien. Le saule 
pleureur se met à tourner. Il lui semble qu'elle 
compte des chiffres, qu'elle a un vilain rêve dont 
elle se veut éveiller, mais il continue... 

Almaïde se trouve mal. Elle ne sent point le coup 
de tôte qu'elle donne au dossier du banc. Elle fléchit 
et ne se ranime qu'au bout d'un long quart d'heure. 

Elle supporte tout avec courage : la visite aux 
affligés, la vue de Petit-Guilhem mort. La mère 
est assise impassible auprès delà couche où l'en- 
fant repose, les narines pincées, blanc de cette 
blancheur bleue qu'a seule, aux déclins des jours 



192 ALMAÏDE d'ktREMONT 



d'hiver, la neige des sommets que n'atteint pas 
encore la marée de Tombre. 

Sur le seuil de la cuisine convertie en chambre 
mortuaire glousse une poule, craintive, la patte en 
l'air, vers ses poussins dispersés. La flamme du 
cierge tremble, rougeoie, file et fume au-dessus 
du crucifix et de l'assiette d'eau bénite où trempe 
un laurier noir. Au mur sont suspendus un bissac et 
une gourde. Le chat, devant l'âtrc éteint, se peigne 
délicatement. Une vieille paysanne en capuchon 
noir prie, tousse et s'en va. De belles filles de la 
vallée ne s'agenouillent qu'un instant, efi'rayées par 
cette chose incompréhensible : l'immobilité de cet 
enfant dont la souplesse peut-être un jour lessurprit. 

Almaïde d'Etremont se prosterne. Elle se dit : 

— Il avait ce berret marron et ce costume, les 
jours qu'il dansait ivec les chevrières... 

Elle essaie de prier, mais ne le peut. Sa pensée 
reprend : 

... Avec les chevrières... qu'il dansait avec les 
chevrières... Il avait cette même boucle de che- 
veux, la fois où il m'a rencontrée... qu'une branche 
m'avait griffée au front. Les bêtes s'étaient échap- 
pées. Je crois que c'est la plus noire qui bêle... 11 
est temps de s'en aller d'ici. Oh ! que je souffre... 

Elle se lève. 

— Vous êtes bonne d'être venue, Mademoiselle. 



ALMAIDB d'eTHEMONT i'S? 



11 VOUS aimait tant... Regardez : on a. retrouvé 
son bâton... Il y avait du sang à la pique. 
Almaïde demeure froide et demande : 

— A quelle heure l'enterrement, demain? 

— A neuf heures, Mademoiselle. 

— Vous ferez prendre au châ-teau ce dont vous 
aurez besoin. 

Ellerentre, se couchesansavoir mangé etseplonge 
dans ses tristes rêveries. Elle se remémore cette 
idylle de cinq mois. Elle oublie, à chaque moment, 
tant ses souvenirs sont récents, la mort de Petit-Gui- 
Ihem. Il lui arrive, à plusieurs reprises, de se dire : 

... Après-demain, je le retrouverai au gué des 
saules; maintenant les charmilles sont desséchées; 
les feuilles ne nous cachent plus, il faudra faire 
attention... 

Puis elle pense : 

— N'y a-t-il rien qui m'empêche de l'aller 
retrouver?... 

Et, avant même qu'elle se soit formulé cette 
réponse que Pctit-Guilhem est tombé dans un 
gouffre, et qu'il est maintenant semblable à la 
neige morte et bleue, une autre objection surgit 
qu'elle est sur le point d'écarter... Mais comment 
n'avoir pas songé à ça depuis deux mois?... 

... Et tout à coup un flot de sang brûle sa face, 
elle étoutle un cri de honte... 

i3 



194 ALMAÏDE niiUin.MONT 



Elle n'assiste point, le lendemain, à l'enterre- 
ment du petit pâtre et, durant les jours qui suivent, 
demeure immobilisée par sa consternation. En- 
ceinte! Elle est enceinte... 

Que faire ? Pauvre Almaïde ! Gomme un fruit sa 
beauté va mûrir, fruit de passion oi^ seraient 
encloses toutes les promesses des beaux jours. MaU 
gré le deuil et l'angoisse, une puissante vie puisée à 
ce sol va pousser au coeur d'Almaïde sa sève ardente. 

Des jours se passent. Elle se reprend. Ce n'est 
point que la mortelle inquiétude la déserte, mais 
la faroucbe énergie qui couve en elle s'accroît h 
mesure que l'instinct de la mère se définit. Elle 
est trop femme pour ne pas s'arc-bouter k la dé- 
fense, et la première défense est le soin qu'elle 
prend de cacher son état. Elle l'accepte au fond 
d'elle-même avec une sorte de résignation aigre, 
sombre et passionnée. Mais cette pécheresse vio- 
lente s'attache à son fruit aussi bien qu'une fleur. 
Et jamais à cette nature saine et belle ne viendrait 
l'idée que, par les montagnes, on peut trouver de 
mauvaises fées, qui, aux flancs des ravins stériles, 
cueillent des lys noirs dont le parfum tue les en- 
fants qui vont naître. 



ALMAÏDE n'ETriKMONT 195 



VU 



Deux mois se passent de la sorte, et un nouveau 
deuil advient qui n'affecte guère Almaïde : la mort 
de son oncle frappé d'une congestion et trouvé, un 
matin, inanimé dans son lit. 

Comme en rêve, troublée par ses terribles sou- 
cis, Almaïde assiste à, ces obsèques sans prendre 
garde aux importuns dont la curiosité vient sup- 
puter la ruine prochaine du château des Aldudes. 
Seule au monde, que doit-elle faire?... 

Éléonore de Landelaye s'approche d'elle après la 
cérémonie : 

— Chère Almaïde, lui dit-elle, que tu es à 
plaindre? Ne crois point que nous ne pensions à loi 
souvent... Tu es sympathique à René; il a songé 
à toi... Je sois combien causer de ces choses, en 
une telle circonstance, est délicat... Mais l'occa- 
sion est peut-être unique et pourrait ne plus se 
présenter... Dans le monde, te voilà seule, sans 
un bras auquel t'appuyer... 

Almaïde commence à deviner ce que lui va con- 



196' ALMAÏDB d'ETRBMONT 

seiller son amie. 11 lui semble que dans sa poitrinese 
caille un flot desangquil'étoufl'e. Mais, plutôt qu'un 
regret, c'est une sourde irritation qu'elle ressent. 

— Non... laisse-moi... laisse-moi, dit-elle. 

— Non, ma chère Almaïde, reprend Éléonore, 
je ne me tairai pas. C'est ton chagrin, sans doute, 
qui te fait me parler ainsi. Mais écoute... 

— Non! Tais-toi I 

— Si; écoute-moi; je le veux... C'est René qui 
m'a dit d'insister... Tu connais M. de Soulère... 
Il t'accompagnait à mon mariage... M. de Soulère 
est libre... Il est riche... Il t'aime. 

Almaïde ne répond à son amie que par un dou- 
loureux éclat de rire. En quelques secondes, 
comme dit-on celui qui se noie, elle revoit de 
nombreuses images. Elle évoque l'homme en- 
nuyeux qu'on lui propose, un geste de lui, une 
inflexion qui l'agacèrent le jour des noces d'Éléo- 
nore. Ah I cet homme, sans presque le connaître, 
elle le hait... Elle le hait de toutes ses forces, 
d'une haine irraisonnée et charmante de jeune 
fille... Puis, tout à coup, dans ses yeux dilatés 
par le délire, la montagne se reflète en même 
temps que le battement de ses artères emplit ses 
oreilles d'une rumeur de cascade... Puis elle croit 
voir, cabré comme un maigre chevreau, Petit- 
Guilhem au bord d'un précipice. Il va glisser sur 



ALMAÏDE d'kTREMONT 107 

l'herbe qui est blanche... Il tombe. Il est tombé. II 
est mort. Il est dans son lit, avec un berret marron 
sur les yeux. Oh I Que ses baisers étaient chauds I 
Elle s'écrie : 

— Non... Je t'en supplie... Va-t'en... Je t'en 
supplie... Va-t'en... Laisse-moi tranquille. 

M. d'Astin s'approche d'elles : 

— Ma chère Eléonore... Voulez-vous nous lais-* 
ser seuls un instant?... 

... Mon enfant, dit-il à Almaïde, que vous 
souffrez, n'est-ce pas? 

— Oh 1 Oh 1 oui, je souffre... 

— Mon enfant, il vous faut un grand repos... 
Je vous en prie, confiez-vous à moi ? Vous habi- 
terez quelque temps mon château. Nous serons 
seuls et rien ne vous y troublera... Je ne sais 
pourquoi, ma chérie, il me semble que c'est la 
volonté de vos chers parents qui parle en moi. 
Voulez-vous, dites, voulez-vous venir? 

— Oui, répond-elle doucement. 

— Eh bien, il faut que vous quittiez ces lieux 
dès ce soir. J'enverrai ici mon intendant pour 
qu'il veille à. ce que rien ne soit distrait. Reposez- 
vous un moment dans votre chambre. Nous par- 
tirons dans deux heures. Mon carrosse est là. Nous 
enverrons prendre, ces jours-ci, ce dont vous 
n'avez-pas besoin immédiatement. 



i98 ALMA.ÏD£ D ETRBMONT 



Almaïde d'Etremont est installée chez M. d'As- 
tin. Tant d'événements abolissent parfois en elle la 
précision de la pensée jusqu'à lui faire, à de cer- 
tains moments, oublier son état. 11 lui arrive — 
chose singulière ! — de pouvoir, grâce à ces ab- 
sences, goûter parfois le charme du printemps qui 
commence à parer le vieux domaine. 
• Il y a en elle comme un frémissement de source 
dans les herbes. Elle se dit alors : Calme-toi ; il n'y 
a rien qui t'inquiète. 

Mais elle sort bientôt de ce rêve, et la réalité 
la perce alors comme une lame dont elle croit 
sentir la froide pénétration là, se dit-elle, où doit 
être la pointe du cœur. Le partum des lilas lui 
fait mal jusqu'à lui donner la nausée. Toute odeur 
s'exagère en elle. 

M. d'Astin la laisse seule autant qu'elle le désireu 
Elle se promène par les pelouses, caressant avec 
une infinie tendresse le crâne bas du vieux chien 
qui la suit. Elle lui parle : Oh I que tu es bon, 
toi... Si tu savais... 



ALMAÏDB d'eTREMONT 199 



Et elle sent sa douleur croître comme une ronce, 
seconde par seconde. 

Cet état de la jeune fille n'est pas sans inquiéter 
M. d'Astin qui connaît hélas ! l'atavisme pater- 
nel de la jeune fille, et qui sait dans quel mysti- 
cisme sombrèrent plusieurs de Alcaraz. 

Il s'essaie parfois à distraire Almaïde. Il lui fait 
visiter cette antique demeure encombrée comme 
un roman d'aventures. Le parfum d'un autre 
monde y règne. En considérant les objets rappor- 
tés de la Chine, on songe à Sindbad-le-Marin. Dans 
le salon, il y a une chaise à porteurs dans laquelle 
est assise une grande poupée du Céleste Empire 
qui, de sa main passée à la portière, laisse pendre 
un hibiscus rouge. En s'approchant, on admire 
la robe d'azur de ce mannequin charmant dont la 
tête, appuyée en arrière, offre, comme une rose 
éternelle, le sourire un peu dédaigneux de la 
bouche. 

Çà et là sont des meubles rares, des chaises 
incrustées de nacre ou des fauteuils drapés de 
robes si légères que l'on distingue à travers elles 
les pivoines couleur de chair qui s'épanouissent 
aux dossiers. Les pieds de l'un de ces fauteuils 
reposent en des babouches si petites, si jolies que 
l'on songe à Cendrillon. Et, sur les murs, on voit 
de gaies peintures, polies comme des porceiames 



200 ALMAÏDB d'eTHEMONT 



OÙ des princesses Mongoles achètent des fleurs, 
ou les marchandent, avec de petits gestes réservés. 
Un soir qu'Almaïde est plus sombre que de 
coutume, et que M. d'Aslin s'aperçoit qu'il ne 
peut plus lutter contre cette énigmatique tristesse, 
qu'il ne peut attribuer à la mort d'un oncle égoïste 
et morose, il lui demande : 

— Ma chérie, vous paraissez avoir un gros cha- 
grin?... 

Elle demeure silencieuse dans l'ombre de la 
lampe. 
Il s'assied auprès d'elle et lui prend les mains : 

— Dites, qu'avez- vous? 

La voix du gentilhomme est si douce et bonne 
qu'elle fait frissonner la jeune fille comme sous 
un souffle d'amour. Longuement, comme qui va 
sangloter, elle aspire l'air d'un soupir entrecoupé. 
Ses yeux se remplissent de larmes, ses narines 
frémissent. 

Enfin elle tombe à genoux sur le tapis et, pleu- 
rante, appuyant sa joue humide et brûlante aux 
vieilles mains ridées qu'elle retient entre ses doigts 
crispés, elle fait sa confession. 



I 



AI.MAÏDE d'eTRBMONT 201 



VIII 



^ Au lendemain matin de cette terrible soirée, 
M. d'Astin mande Almaïde dans sa chambre. 

— Mon enfant, lui dit-il, asseyez-vous en face 
de moi. . . J'ai songé à vous toute la nuit. J'ai besoin 
de vous entretenir. 

Il dit cela doucement, gravement, étendu sur 
un fauteuil, le pied sur un tabouret, enveloppé 
d'une robe de femme chinoise qu'il se plaît à sou- 
vent revêtir dans sa chambre. Il appuie, à plat, 
ses bras sur les bras du fauteuil, chaque main 
s'incurvant à l'un des pommeaux de chêne. Le 
corps est un peu voûté en avant. Les cheveux 
blancs, rejetés en arrière, ondulent. Les yeux de 
claire pervenche fixent le plancher où tremble la 
lueur du feu. Une bonté éclaire le visage dou- 
loureux. 

M. d'Astin reprend : 

— ... J'ai songé à vous toute la nuit..» 
Et il se tait de nouveau, hésitant. 



202 ALMAÏOB D'BTRBMONT 

Au dehors souffle une rafale de Mai. Une 
tendre lueur verdâtre filtre par les petits car- 
reaux. Une cafetière ronronne devant la braise. 
Almaïde, craintive, essaie de poser ses regards 
aux objets qui ornent cette chambre où elle n'était 
jamais entrée.. A droite, il y a une carte marine 
roussie comme un vieux coquillage. On lit au-des- 
sous : Océan Indien. Et çà et là, contre les murs ou 
sur des étagères, on voit des armes, des bouts de 
câbles, des oiseaux et des papillons naturalisés, 
des œufs d'autruche. Au fond, il y a deux grands 
tableaux. 

L'un représente une jeune femme brune qui a 
Tair malade et langoureux. Elle a un regard triste 
et long. D'une main elle soutient un châle, de 
l'autre elle joue avec un colibri. Et, à ses pieds 
accroupie, une petite esclave noire range dans 
une corbeille des corolles jaunes qui ressemblent 
à des fruits et des fruits roses pareils à des co- 
rolles. 

L'autre tableau représente une Chinoise élé- 
gante et d'un grand charme. Les cheveux dressés 
sur le front conique supportent obliquement des 
épingles et des fleurs. Les yeux, d'une petitesse 
extrême, sourient de côté, sensuels. On dirait que 
les narines sont deux pétales d'oeillet. La bouche, 
petite et ronde comme une cerise, indique l'obsti- 



Al.MAÏDH D HTREMONT 203 

nation à demeurer fermée, peut-être la volonté de 
ne s'ouvrir qu'au baisier, délicatement, comme 
une bonbonnière de corail — au-dessus de l'ivoire 
ovale et charnu du menton. Elle est habillée d'une 
robe verte de môme nuance que le vêtement de 
M. d'Astin, et une ceinture lilas nouée par der- 
rière ressort des deux côtés en larges ailes de pa- 
pillon. 

— ... Toute la nuit, et une partie de la mati- 
née, — reprend M. d'Astin, — j'ai songé à vous, 
mon enfant. Ecoutez-moi. 

J'ai connu bien des douleurs... L'âge m'a donné 
l'expérience. Tout homme qui a beaucoup souffert 
et vécu n'ose plus condamner, peut-être parce que 
lui-même aura bientôt besoin de la miséricorde 
de Dieu... 

Ma chérie, vous avez aimé parce que vous aviez 
besoin d'aimer. Votre sentiment ne fut point vil. 
Vous avez aimé d'un amour naturel, et non point 
de cet amour qui s'achète ou se vend aujourd'hui 
par un mariage intéressé, et qui fait, hélas ! que 
la plus divine des aspirations se fabrique à vo- 
lonté dans le cœur d'une jeune fille. Cette pierre 
philosophale, cette transsubstantiation que recher- 
chèrent des alchimistes, on l'a trouvée, ô mon en- 
fant! La plupart des pères, des mères, cèdent leur 
fille au roi Midas. Pensez-vous que Dieu voie sans 



204 ALMAIDE D BTREMONT 



irritation cette simonie des âmes? Non... La 
femme est née pour l'homme et l'hommo pour 
elle. Toutes les créatures, toutes les choses 
veulent se donner d'elles-mômes les unes aux 
autres. Considérez la vallée au printemps. Le per- 
dreau blanc y cherche sa compagne, la fleur de 
l'hépatique s'incline vers la fleur de l'hépatique, 
l'ajonc n'a cette odeur suave que parce que ses 
pistils vont être alors fécondés. 

... Mon enfant, je connais le supplice des cœurs 
solitaires, la soif d'aimer, la douleur qui gonfle 
de sanglots les âmes délaissées... Ma chérie, ne 
sufl"oquez pas ainsi, calmez-vous. Êtes-vous mon 
amie? Je suis le vôtre et ne sais que m'attendrir 
sur votre cas. Votre action n'est point criminelle. 
Mais malheur à une société qui condamne le plus 
souvent une jeune fille sans fortune ou sans re- 
lations à la plus horrible des solitudes ! Ce n'est 
point vous qui êtes coupable, Almaïde, mais ce 
monde égoïste et repu de tous les vices qui re- 
fuse à une pauvre enfant ce qu'elle accorde aux 
animaux, ce qu'elle favorise aux oiseaux dans 
leurs cages. De l'hypocrisie naît tout le mal. Il 
faudrait que toute vierge, dont le cœur se con- 
sume isolé, ait le droit de choisir celui à qui elle 
veut se donner; et que ce droit fût absolu; et 
qu'il existât en dehors des conventions, des con- 



ALMAÏDB d'eTREMONT 205 

trats et des parents. Il serait bon que celle qu'une 
injuste destinée astreint au célibat ait le droit de 
le rompre, et de rompre avec tous ceux qui la 
blâmeraient de celte action, échappant ainsi àleur 
hypocrite mépris; et qu'elle pût leur dire, le jour 
qu'elle se sentirait devenir mère : je m'en vais où 
bon me semble, puisque vous me refusez une 
place au chenil. 

La voix de M. d'Astin tremble et s'élève. Ainsi 
au temps de sa jeunesse, devait-il donner à sa pa- 
role ce ton d'autorité que savent avoir tous ceux 
qui commandent à la douleur et aux dangers. 

— Ne soyez pas si émue, ma chère enfant, re- 
prend-il. Donnez-moi la main, et ayez confiance. 

Et, se retournant vers le portrait de la créole 
qui décore le fond de la chambre, il l'indique d'un 
mouvement de lôte à Almaïde : 

— C'était l'amie d'un ami. Elle est morte victime 
de la honte que suscitèrent en elle ces hypocrites 
préjugés. Elle avala du laudanum, et son trépas 
tragique bouleversa à jamais les idées de celui qui 
l'aimait. Elle se nommait Laura Lopez. 

Puis, désignant le portrait de la Chinoise : 

— Elle se nommait Li-Tsée. C'était la fille d'un 
mandarin. Il s'opposait à son mariage. Elle se 
donna à moi. Je ne demandais qu'à continuer de 



206 ALMAÏDE D ETRE^ONT 



l'aimer et qu'à chérir l'enfant qu elle me promet- 
tait. Mais son père surprit nos relations et, trou- 
vant qu'elle s'était déshonorée à fréquenter un 
chrétien, il la fit dévorer par des truies. Et je per- 
dis ainsi la plus aimable des maîtresses et la fleur 
de tout un Printemps. 

M. d'Astinse recueille, le front dans une main. 
On entend le bruit du feu et celui du vent dans le 
parc, ce même vent peut-être qui soufflait jadis 
sur le jardin de la Chine oii,dans un massif épais, 
le jeune marquis sentait fléchir sous lui Li-Tsée, 
plus souple et douce qu'un rameau fleuri de co- 
gnassier. 

Almaïde est aux genoux du vieillard qui pose 
sa main sur elle en signe de bénédiction, et dit : 

— Ne vous troublez point. Je suis ému en son- 
geant que ma pauvre Li-Tsée n'eut jamais le 
bonheur que vous allez avoir : celui d'être mère. 
Votre enfant, vous en serez fière, puisque Dieu 
vous l'envoie. Si je vis encore quelques mois, il 
me fera me souvenir de celui dont on me priva... 
Oui, Dieu nous l'envoie. Nous l'accueillerons. La 
position que je lui laisserai, je n'ai pas d'héritiers 
naturels, sera belle. Et votre richesse vous évitera 
bien des ennuis. Mon amie, vous élèverez cet en- 
fant non point en secret, ni en désavouant son 
origine, ce qui serait facile. Mais vous le produi- 



A1.MAÏDB d'bTRBMONT 207 

rez aux yeux de ce monde qu'il faut apprendre à 
mépriser en déclarant hautement : Voici le fils ou 
la fille de M"' Almaïde d'Etremont et d'un petit 
pâtre de la vallée. 

Almaïde, toujours agenouillée, la main dans la 
main du gentilhomme, sent une immense ten- 
dresse l'envahir. Elle relève enfin la tête et, cam- 
brée, les cheveux épars, fixe de ses yeux ardents 
où brûlent des larmes ceux du vieillard plus bleus 
et pur3 qu'un azur d'avril. Elle entoure de ses 
beaux bras le cou de M. d'Astin et murmure : 

— Mon ami, que vous êtes bon... 



208 ALMAÏDE d'btHKMONT 



IX 



L'Été couronné d'origan et de bninelles bleues 
vint et passa. 

Et, la fin de Septembre arrivée, le parc du châ- 
teau d'Astin s'emplit de cette aurore du crépus- 
cule qui rend pareil à quelque verger mûr, la fin 
du jour. Tout s'empourpre, tout se dore. Les ra- 
mées obscures et cramoisies, pas encore dégarnies 
de leurs feuilles, s'épandent avec lourdeur au- 
dessus des gazons. Aucun vent ne souffle aux 
eaux Touillées des bassins. Et, dans les buées li- 
las de l'allée, un marbre nu, quelque Diane cou- 
rante, semble tresser, plus haut que son front, une 
invisible guirlande. 

Etendu sur sa chaise longue, au bas du perron, 
ayant jeté parjeu sa canne à son épagneul qui la 
lui rapporte, M. le marquis d'Astin voit du fond 
de l'allée s'avancer vers lui Almaïde. 

Elle s'assied auprès de lui, tenant son enfant 



ALMAÏOB D'ëTREMONT 209 

qui pose aux fruits blancs et gonflés qu'elle lui 
tend ses lèvres d'anémone humide. 

M. d'Aslin les contemple longtemps, puis : 

— Ce soir, qu'il fait beau, mon amie! Cette 
mort de l'après-midi est douce et recueillie. Puisse 
mon existence se terminer ainsi, et puissent les 
nuages du Trépas ne voiler un instant mes yeux 
que pour me découvrir ensuite le limpide azur 
des Contrées divines... Ne vous attristez pas, mon 
enfant, de ces paroles." Vous me donnez eucore de 
la joie... Mais je ne voudrais pas recommencer la 
vie. 

... Voici le dernier Automne, sans doute, où je 
me souvienne de moi. Je m'éteindrai, un soir, 
comme ce soleil qui dore les bois poétiques de ces 
coteaux. Sur leurs bruyères, adolescent, je ren- 
contrai l'amour de bergères comme vous trou- 
v;Ues celui d'un pâtre. Il n'y a de diilérence 
.[Li'aux yeux du monde entre votre jeunesse et la 
mienne passée. Toutes choses sont égales. Ces co- 
teaux bondissent comme l'Océan, et ils gardent 
aux creux de leurs vallons, comme la mer au fond 
de ses vagues, les reliques de bien des tempêtes... 

Voyez là,-bas, près de ce blanc clocher, reposent 
en paix Clara d'EUébeuse, qui vous fut amie, et 
Laura Lopez, dont je vous parlai au lendemain 
de votre aveu. Toutes deux moururent d'aiaour, 



210 ALMAÏDB d'ETUBMONT 



bien que l'égoïsme des hommes prétende que Ton 
n'en meure point. 

L'une était chasteté, l'autre était passion, ce 
qui est souvent la môme chose. L'une succomba, 
je ne sais plus à quelle pure folie, et l'autre à 
l'efiroi de s'être donnée. En un mot, elles semblent 
avoir trépassé au même mal, victimes de l'orgueil 
héréditaire. 

Quant à vous, mon enfant, ce fut d'être privée 
d'assez bonne heure d'éducation qui vous sauva. 
Toutes choses sont égales, vous ai-je dit — et 
toutes les créatures. Quelle différence établir 
entre nos chaperons rouges des montagnes, qui ne 
peuvent davantage résister h. l'amour que les noi- 
setiers à la poussée de la sève, et M"* Almaïde 
d'Etremonl? Je suis revenu de bien des hypocri- 
sies dont l'homme le plus droit se débarrasse 
difficilement. Je puis d'autant plus émettre ces 
opinions que mon âge me les permet et .que, 
depuis de longues années, j'ai su ne point profa- 
ner la beauté, et que je vis dans cet état de pureté 
qui seul rend la vieillesse digne en la rappro- 
chant de l'adolescence. Mais, enfant, — souriez : 
Je sais que si, jeune homme, j'eusse vécu auprès 
de vous, pâtre ou marquis, et que s'il m'eût été 
impossible de vous épouser, j'aurais essayé de 
vous prendre. Et que, si j'y fusse parvenu^ je me 



almàTdb d^étrbmont 211 

serais tenu pour un misérable si l'idée d'un mépris 
quelconque pour vous avait traversé mon esprit. 

Je sais également que tout triste cœur de jeune 
fille voué à la solitude, meurtri constamment par 
la vision de la joie de ses amies, gonflé par le be- 
soin de donner son amour, de se dévouer et de 
se sacrifier, doit succomber à la moindre caresse 
qui lui affirme qu'il est capable de donner du 
bonheur. Et quelle est la femme heureuse qui, 
ayant mordu au fruit d'un riche verger, oserait 
blâmer Almaïde qui, au fond des ravins, cueillit 
une pauvre arbouse? 

M. d'Astin se tait. Il prend dans sa main la 
main libre d'Almaïde qui, rêveuse, penche tou- 
jours vers son enfant sa gorge de pervenche pâle 
d'où coule la blanche rosée de vie : 

— Je sens que vous parlez selon Dieu. Mais qui 
donc parle encore comme vous? 

Elle relève la tête, attendant la réponse qui ne 
vient pas. 

M. le marquis d'Astin s'est endormi dans la 
Paix éternelle. 



FIN D ÀLMAlDE D ETREMONT 



DES CHOSES 



A Paul 9t Vi-tn^ yi'ifj'ieritU 



DES CHOSES» 



J'entre dans un grand carré d'ombre qui bouge 
Là, un homme tape des clous sur une semelle, 
auprès d'une chandelle rouge et noire. Deux en- 
fants étendent leurs mains, à plat, vers l'âtre. Un 
merle dort dans sa cage de roseaux. On entend 
l'eau bouillir dans le pot de terre fumé, d'oij sort 
une odeur de soupe rance mêlée à celle du tan et 
du cuir. Un chien assis regarde fixement la 
braise. 

Ces âmes et ces choses obscures ont une dou- 
ceur telle que je ne me demande pas si elles ont une 
autre raison d'ôtre que cette douceur même, ni si 
je prête un charme à leur humilité. 

Là, veille le Dieu des pauvres, le Dieu simple 
auquel je crois; Celui qui d'un grain fait naître 
un épi; Celui qui sépare l'eau de la terre, la terre 
de l'air, l'air du feu, le feu de la nuit; Celui qui 

1. Quelques exemples sont ici de pure invention. Je les al 
imaginés oiin que l'on pût mieux pénétrer dans le cœur de ces 
choies. F. J. 



218 DBS CHOSES 

anime les corps; Celui qui fabrique, une à une, 
les feuilles; ce que nous ne saurions faire, mais 
en quoi nous avons confiance comme dans l'œuvre 
d'un ouvrier parfait. 

Je contemple sans désir d'inttlligence, et c'est 
ainsi que Dieu se révèle k moi. Dans la case de 
ce savetier, mes yeux s'ouvrent aussi simplement 
que ceux du chien qui est là. Alors ;> vois, je vois 
en vérité ce que peu verront. La conscience des 
choses, par exemple : le dévouement de cette 
flamme fumeuse sans quoi le marteau de cet ou- 
vrier ne pourrait être un gagne-pain. 

C'est avec légèreté que, la plupart du temps, 
nous touchons aux choses. Mais elles sont pa- 
reilles k nous, souffrantes ou heureuses. Et, 
lorsque je remarque un épi malade parmi des épis 
sains, et que j'ai vu la tache livide qui est sur ses 
grains, j'ai très nettement l'intuition de la dou- 
leur de cette chose. En moi-môme, je ressens la 
souffrance de ces cellules végétales, j'éprouve la 
difficulté qu'elles ont à s'accroître sans s'opprimer 
l'une l'autre à l'endroit contaminé. Le désir me 
vient alors de déchirer mon mouchoir et de ban- 
der cet épi. Mais je songe qu'il n'est point de re- 
mède permis pour un seul épi de blé, et que ce 
serait humainement un acte de folie que de tenter 



DES CHOSES 2/17 

cette cure, encore que l'on n'observe rien à ce que 
je prenne soin d'un oiseau ou d'une cigale. Cepen- 
dant, la souffrance de ces grains m'est certaine 
puisque je la ressens. 

Une belle rose, au contraire, me communique 
sa joie de vivre. Et sur sa tige on la sent bien 
heureuse, tellement que, par ces simples mots : 
« il est dommage de la couper», un homme quel- 
conque affirme et conserve le plaisir de cette 
fleur. 

Je me souviens très exactement de la première 
révélation que j'eus de la souffrance d'une chose. 
J'avais trois ans. Dans mon hameau natal, un 
petit garçon tomba, en jouant, sur un tesson de 
verre, et mourut de sa blessure. 

Peu de jours après, j'allai dans la maison de cet 
enfant. Sa mère pleurait dans la cuisine. Sur la 
cheminée, il y avait un pauvre petit jouet. Je me 
rappelle parfaitement que c'était un petit cheval 
d'étain oi» de plomb attelé à une petite barrique 
de fer-blanc montée sur roues. 

La mère me dit : «C'est la voiture de mon 
pauvre petit Louis qui est mort. Vftux-tu que je 
te la donne? » 

Alors un flot de tendresse noya mon cœur. Je 
Bcntis que cette chose n'avait pliLs son ami, son 



218 DBS CHOSES 



maître, et qu'elle souffrait de cela. Et j'acceptai 
ce jouet et, pris de pitié pour lui, je sanglotai en 
l'emportant chez moi. Je me rappelle bien que, 
trop jeune, je ne sentis point la mort du petit 
garçon, ni la désolation de la mère. Je n'ois 
pitié que de cet animal de plomb qui m'apparut 
désolé sur celte cheminée, à jamais inactif, privé 
de celui qu'il aimait. J'affirme, parce que je me 
souviens de cela comme de ce qui s'est passé hier, 
qu'aucune envie de posséder ce jouet pour 
m'amuserne me vint. Gela est si vrai que, revenu 
chez moi, je confiai en pleurant ce petit cheval 
et ce petit baril à ma mère qui, elle, a oublié ce 
fait. 

La certitude de l'animation des choses existe 
chez des enfants, des animaux et des simples. 

J'ai vu des enfants prêter à un morceau de 
bois brut, ou à une pierre, les fonctions d'un être 
vivant, leur porter une poignée d'herbe et ne poir»t 
douter qu'ils ne l'eussent mangée, lorsque, sans 
être aperçu d'eux, je l'avais enlevée. 

L'animal ne différencie point la qualité de l'ac- 
tion. J'ai vu des chats griffer longuement ce qu'ils 
trouvaient trop chaud. Il y a dans ce fait, delà part 
de l'animal, une idée de lutte envers une chose 
capable de céder ou, peut-être, de mourir. 



DES cnosES 219 



Je crois que ce n'est que par une éducation, 
néo: d'une fausse vanité, que l'homme se dépouille 
de telles croyances. Pour moi, je n'établis point 
de grande différence entre le cas de l'enfant qui 
donne à manger à un morceau de bois et la raison 
de certaines libations de religions primitives. Et 
qu'est-ce autre chose que de prêter aux arbres 
un attachement envers nous plus fort que la vie, 
de croire que des végétaux plantés au jour que 
naquirent des enfants qui languirent et mou- 
rurent, s'étiolèrent et séchèrent au même temps? 

J'ai connu des choses en souffrance. J'en sais 
qui sont mortes. Les tristes hardes de nos disparus 
s'usent vite. Elles s'imprègnent souvent des ma- 
ladies mêmes de ceux qui les vêtirent. Elles ont 
leur sympathie. 

J'ai souvent considéré des objets qui dépéris- 
saient. Leur désagrégation est identique à la nôtre. 
Il est pour eux des caries, des ruptures, des tu- 
meurs, des folies. Un meuble que ronge les vers, 
un fusil dont se casse le ressort, un tiroir qui a 
gonflé, ou l'âme soudain faussée d'un violon, 
voilà des maux dont je suis ému. 

Pourquoi vouloir, lorsque nous nous attachons 
aux choses, placer en nous seulement, pour l'exté- 
rioriser ensuite, l'amour? Qui prouverait que les 



220 DKS CHOSES 



choses ne sont point capables d'aiïection, ou qui 
déraontrerait leur inconscience? N'eut-il point 
raison ce modeleur qui se fit enterrer avec, dans 
sa main, un bloc de la môme argile qui avait 
obéi à son rêve? N'eut-elle pas le dévouement 
d'une servante fidèle, et n'est-ce point ce que 
nous admirons le plus en celle-ci : la vertu de se 
dévouer en silence, sans intérêt, avec la passivité 
de la foi ? 

N'est-elle point sublime et rayonnante la chose 
qui agit envers l'homme de môme que l'homme 
se comporte envers Dieu? Ce poète savait-il davan- 
tage que cette glaise à quelle impulsion il obéis- 
sait? Du moment que tous deux ont prouvé leur 
inspiration, je crois également à leur conscience, 
je les aime d'un même amour. 

La tristesse qui se dégage des choses tombées 
en désuétude est infinie. Dans le grenier de celff^ 
maison dont je n'ai pas connu les habitants, la 
robe d'une petite fille, sa poupée sont désolées. 
Ce bâton ferré qui mordit à la terre des verts co- 
teaux, ce chapeau de soleil qu'éclaire à peine 
le jour mome d'une lucarne, abandonnés là de- 
puis des ans, combien j'ai la certitude qu'ils 
seraient joyeux de ressentir encore, l'un la fraî- 
cheur des mousses, l'autre le ciel d'été 



t>ist> CHOSES 221 



Les choses pieusement conservées nous gardent 
leur reconnaissance et sont prêtes à nous remettre 
leur âme dès que nous la rafraîchissons. Elles sont 
pareilles à ces roses des sables qui s'épanouissent 
indéfiniment, dès qu'un peu d'eau leur rappelle 
l'azur des citernes perdues. 

J'ai, dans mon humble salon, une chaise 
d'enfant. Mon père s'en amusa pendant la traver- 
sée qu'il fit, à sept ans, de la Guadeloupe en France. 
Il se rappelait bien qu'assis sur elle, dans le salon 
du bord, il regardait des images que lui prêtait le 
capitaine. Le bois des îles dont elle est faite doit 
être solide puisqu'elle résista, dans la suite, aux 
jeux d'un petit garçon. Ce meuble, échoué dans 
ma demeure, y dormait presque oublié. Il ne ma- 
nifestait plus son âme depuis de longues années, 
car l'enfant qu'il avait accueilli n'était plus, et 
d'autres enfants n'étaient point venus pour se 
poser sur lui comme des oiseaux. 

Mais récemment la maison fut joyeuse de la 
présence de ma nièce qui venait d'avoir sept ans. 
Sur ma table de travail elle s'était emparée d'un 
vieil allas de botanique. Et lorsque j'entrai dans 
le salon, je la trouvai assise sur la petite chaise, 
au rayonnement de la lampe, et regardant comme 
1(1 fit jadis son grand-père défunt de belles et 
douces images. Et je fut ému. Et je me dis que, 



222 SBS CHOSB8 



seule, cette petite fille avait pu ranimer cette 
chaise, et que l'âme docile de cette chaise avait dou- 
cement séduit la candeur de cette enfant. Il y avait, 
entre elle et cette chose, un échange mystérieux 
d'affinités. L'une ne pouvait pas ne pas aller vers 
l'autre, et l'autre ne pouvait être ému que par 
celle-là. 

Les choses sont douces. D'elles-mêmes jamais 
elles ne font de mal. Elles sont les soeurs des 
esprits. Elles nous accueillent, et nous posons 
sur elles nos pensées qui ont besoin d'elles comme, 
pour s'y poser, les parfums ont besoin des fleurs. 

Le prisonnier que ne console plus aucune âme 
humaine doit s'attendrir au sujet de son grabat 
et de sa cruche de terre. Alors que tout lui est 
refusé par ses semblables, sa couche obscure lui 
donne le sommeil, sa cruche le désaltère. Et 
même, si elle le sépare de tout le monde extérieur, 
la nudité des murs est encore entre lui et ses 
bourreaux. L'enfant puni aime l'oreiller sur lequel 
il pleure; car, alors que ce soir-là tous l'ont 
blessé et grondé, l'âme du duvet silencieux le 
console, ainsi qu'un ami qui se tait pour calmer 
un ami. 

Mais ce n'est point seulement du mutisme des 
choses que naissent leurs sympathies pour nous. 
Elles ont de secrets accords, soit qu'elles pleurent 



Dt.» ciioses ^3 



dans la forêt que René emplit de son âme ora- 
geuse, soit qu'elles chantent sur le lac où médite 
un autre poète. 

11 est des heures, des saisons oi!i certains de ces 
accords existent davantage, où l'on entend mieux 
les mille voix des choses. Deux ou trois fois dans 
ma vie, j'ai assisté à l'éveil de ce monde mysté- 
rieux. A la fin d'août, vers minuit, quand la jour- 
née a été chaude, un bourdonnement indistinct 
qui n'est pas celui des rivières ni des sources, ni 
du vent, ni des animaux froissant l'herbe, ni des 
bestiaux, qui secouent leurs chaînes sur les crèches, 
ni des chiens veilleurs inquiets, ni des oiseaux, ni 
du retombement des métiers des tisserandes, 
s'élève autour des villages agenouillés. Ce sont 
des accords aussi doux à l'oreille que la lueur de 
l'aube est douce à l'œil. Là, s'agite un monde 
immense et doux où les brins d'herbe l'un sur 
l'autre s'inclinent jusqu'au matin, où la rosée 
bruit imperceptiblement, où les germes à chaque 
battement de seconde soulèvent toute la surface des 
plaines. Il n'est guère que l'âme qui puisse saisir 
ces âmes, pressentir ces pollens dans la joie des 
corolles, ces appels et ces silences par qui se crée 
l'Inconnu divin. C'est comme si, tout à coup, 
l'on se trouvait dans une contrée étrangère dont 



224 DBS CHOSES 



vous charmerait la langueur du langage sans que 
l'on en comprît exactement la signification. 

Cependant je pénètre davantage dans le sens 
murmuré par ces choses que dans celui qui est 
enfermé dans un idiome inconnu de moi. Je sens 
que je comprends, et qu'il ne me faudrait pas un 
très grand effort (et peut-être la poésie y arrive- 
t-elle quelquefois) pour traduire la volonté de ces 
âmes obscures, et pour noter, d'une façon con- 
crète, quelques-unes de leurs manifestations. 11 
m'est arrivé de répondre mcnLulement à cet indis- 
tinct bourdonnement, aussi bien qu'il m'est arrivé 
de répondre distinctement, par mon silence, aux 
questions d'une amie. 

Mais ce langage des choses n'est pas tout audi- 
tif. Il est aussi formé d'autres signes qui s'ébauchent 
paiement sur notre âme, qui ïimpressionnenllv(>i 
faiblement encore, mais ({m viendro?it mieux, peui 
être, lorsque nous serons mieux préparés à la 
réception de Dieu. 

Il est des objets qui m'ont consolé dans telles 
circonstances douloureuses de ma vie. Il en est 
qui, dans ces moments, attiraient particulièrement 
mes regards. Moi qui ne savais faire que if 
âme pliât devant des hommes, je l'ai pro^li- . 
devant des choses. Un rayonnement s'énian 
d'elles, peut-être en dehors des souvenirs que j \ 



DBS CHOSES 225 



attachais, pareil au i'rissoa d'une amitié. Je les 
sentais, je les sens vivre autour de moi. Elles sont 
dans mon obscure royauté. Je me sens respon- 
sable envers elles comme un frère aîné. Et, dans 
cet instant où j'écris, je sens peser sur moi, avec 
amour et confiance, les âmes de ces sœurs divines. 
Cette chaise, cette commode, cette plume, elles sont 
avec moi. Elles me touchent, et je me sens pros- 
terné par elles. J'ai leur foi... J'ai leur foi, en 
dehors de tous les systèmes, de toutes les expli- 
cations, de toutes les intelligences. Elles me 
donnent une conviction que nul génie ne pourrait 
me donner. Tout système serait vain, toute expli- 
cation erronée, du moment que je sens vivre dans 
mon âme la certitude de ces âmes. 

Lorsque je suis entré chez ce savetier, je me 
suis senti accueilli immédiatement et, sans mot 
dire, m'étant assis devant l'âtre auprès des enfants 
et du chien, j'ai ouvert mon âme aux mille voix 
obscures des choses. 

Dans ce recueillement, la chute d'un sarment à 
demi consumé, le grincement de la barre dont on 
attisait le feu, le choc du marteau, le vacillement 
de la chandelle, le bruit du collier du chien, la 
tache noire ronde et gonflée du merle endormi, le 
tressautement du couvercle du pot, tout cela for- 
Tnait un langage sacré plus accessible à mon 



226 DBS CHOSB8 

entendement que le parler de la plupart des hommes 
Ces bruits et ces couleurs n'étaient que les gestes 
de ces objets, leur expression, de môme que la 
voix ou le regard sont parmi nos expressions et 
nos gestes. 

Je sentais quelle fraternité m'unissait à ces 
humbles choses, et que c'est enfantillage de clas- 
ser les règnes de la nature alors qu'il n'est qu'un 
règne de Dieu. 

Est-il permis de dire que jamais les choses ne 
nous donnèrent des manifestations de leur sym- 
pathie? L'outil qui ne sertplus la main de l'ouvrier 
se rouille aussi bien que l'homme qui délaisse 
l'outil. 

J'ai connu un vieux forgeron. Il était gai au temps 
de sa force, et l'azur entrait dans sa forge noire par 
les rayonnants midis. L'enclume joyeuse répon- 
dait au marteau. Et le marteau était le cœur de 
cette enclume, mû par le cœur de l'artisan. Et, 
quand tombait la nuit, la forge s'éclairait de sa 
seule lueur, du regard de ses yeux de braise qui 
flambaient sous le soufflet de cuir. Un amour divin 
unissait l'âme de cet homme à l'âme de ces choses. 
Et quand, aux jours dominicaux, le forgeron se 
recueillait, la forge, nettoyée la veille, priait aussi 
dans le silence. 



DBS CHOSBB 227 



Ce forgeron était mon ami. Souvent, du seuil 
noir, je l'interrogeais et c'était la forge tout 
entière qui me répondait. Les étincelles riaient dan» 
le charbon et des syllabes de métal formaient une 
langue mystérieuse et profonde et qui m'émouvait 
ainsi que des paroles de devoir. Et j'éprouvais là à 
peu près les mômes choses que chez l'obscur savO" 
tier. 

Un jour, le forgeron tomba malade. Son haleine 
devint courte, et je sentais bien que lorsqu'il tirait 
la chaîne du soufflet, jadis puissant, celui-ci hale- 
tait aussi, pris peu à peu du mal du maître. Le 
cœur de l'homme eut des sursauts, et j'entendis 
bien que, lorsque l'ouvrier brandissait le marteau 
sur l'enclume, l'outil battait le fer irrégulièrement 
Et à mesure que le regard de l'homme avait moins 
de lumière, la flamme du foyer éclairait moins. 
Le soir, elle vacillait davantage et, sur les murs 
et le plafond, il y avait de longs évanouissements de 
lueur. 

Un jour, l'homme sentit en travaillant l'extré- 
mité de ses membres se glacer. Le soir, il mourut. 
J'entrai dans la forge. Elle était froide comme un 
corps privé de vie. Une petite braise luisait seule 
sous la cheminée, humble veilleuse que je retrou- 
vai à côté du lit mortuaire auprès duquel priaient 
deux femmes. 



228 DBS CHOSES 



Trois mois après, je pénétrai dans l'atelier 
abandonné pour assister à l'évaluation de son petit 
mobilier. Tout y était humide et noir comme 
dans un caveau. Le cuir du soufilet s'était troué 
en se pourrissant et, lorsqu'on voulut faire jouer 
sa chaîne, elle se détacha du bois. Et les simples 
qui expertisaient avec moi déclarèrent: « Cette 
enclume et ces marteaux sont usés. Ils ont fini de 
vivre avec le maître. » 

Alors, je fus ému, car f entendis le sens mysté- 
rieux de ces paroles. 



DES CHOSES 229 



AUX PIERRES 

A Gabriel Frkeav. 



Brillantes sœurs des torrents que je rencontrai 
au bord du lac alpestre ; pierres aimées des iriseï 
du froid azur; vous sur qui tombe le sel candide 
que lape Tagneau; miroirs dont la lumière est 
changeante comme la gorge du pigeon; qui avez 
plus d'yeux que le paon, critallisées par le feu, 
dont les veinesde neige sont devenues éternelles; 
compagnes des cataclysmes primordiaux ; vous qui, 
(J'abord, n'avez été que lave et qui, ensuite, avez 
été bercées par la mer jusqu'à ce que la colombe 
lie l'arche roucoulât, éperdue d'amour, en vous a- 
percevant... 

Le grain luisant de votre chair a tantôt la blan- 
cheur marbrée de bleu du poignet d'une enfant : 
tantôt il se dore de cuivre comme le flanc d'une 
i'amme lourde et belle; parfois il s'argente de mica 
ainsi qu'une joue au soleil; parfois il se rembrunit 



230 D^S CHOSES 



comme le teint de celles qui allient à l'or de la 
mandarine la blonde màtité du tabac. 

Pierres brisées parle cœur du torrent, entrecho- 
quées, roulées parmi les daphnés du ravin, fouet- 
tées par la tempête de givre, ensevelies pur l'ava- 
lanche, découvertes par le soleil, entraînées par le 
pied de l'isard : vous êtes froides et belles, mais 
surtout vous êtes pures. 

Je connais peu vos sœurs de l'Inde : celle dont 
la transparence lutte avec l'eau qui sourd du 
marbre ; celle qui me fait songer aux claires prai- 
ries de la vallée natale; celle qui est une goutte 
de sang gelée, et celle qui ressemble à du soleil 
solide. 

Je vous préfère à elles, quoique vous soyez moins 
précieuses, vous qui soutenez parfois les poutres 
du toit de chaume en mirant le grésil des étoiles, 
vous sur qui s'étend le labrit qui veille tristement 
un troupeau. 

Au fond de l'éther où vous reposez sur les som- 
mets, continuez de recevoir les aliments qui sont 
départis à votre pacifique royaume. Que la lu- 
mière baigne vos cellules encore méconnues ; que 
les flocons légers et courbes les imbibent ; qu'elles 
résonnent à la vibration des vents; qu'elles re- 
çoivent enfin cette nourriture harmonieuse dont 
Marie-Madeleine fut rassasiée dans une grotte. 



UBS CUOSKS ^w I 



Autour de vous fleuriront vos amies, les plus 
pures corolles du globe; mais, déjà, elles sont 
moins chastes que vous, car elles ont un parfum 
de neige. 






Pauvres sœurs grises du ruisseau, que je ren- 
contrai dans la plaine; pierres ternes; ô vous sur 
qui tombe l'averse pour que boive le moineau ; 
contre qui butte le pied de l'ânesse; ©gardiennes 
qui formez l'enclos des jardins misérables; qui êtes 
le seuil concave ; qui êtes la margelle limée par la 
chaîne du seau; servantes; pauvresses polies 
comme les lames des instruments aratoires ; ôvous 
que l'on chauffe dans l'âtre indigent pour ranimer 
les pieds des aïeules; vous que l'on creuse pour 
d'obscures besognes ^ qui devenez humblement la 
table du chien et de la truie; vous que l'on pique 
afin que sous la meule soit broyée la moisson so- 
nore; vous que l'on taille; vous que l'on prend; 
vous que l'on laisse ; vous sur qui dormira l'errant; 
ô vous sous qui je dormirai!... • 

Vous n'avez point, comme vos compagnes al- 
pestres, gardé votre indépendance. Mais, ô mes 
amif^s. je ne vous méprise point pour cela. Vous 
èles belles comme les choses qui sont dans rombre. 



CONTES 



LE PARADIS 

A la mémoire de mon père. 



Le poète regai'da ses amis, ses; parents, le prêtre, 
le docteur, le petit chien qui étaient dans la 
chambre, et mourut. 

Sur un morceau de papier, on écrivit son nom 
et son flige; il avait dix-huit ans. 

En le baisant au front, ses amiâ et ses parents 
éprouvèrent qu'il avait froid, mais il né sentit 
point leurs lèvres parce qu'il était au ciel. Et il ne 
se demanda point, ainsi qu'il l'avait fait étant sur 
la terre, si le ciel était comme ceci ou comme 
cela. Puisqu'il y était, il n'avait pas besoin d'autre 
chose. 

Sa mère et son père qui étaient, oui ou non, 
morts avant lui, vinrent à sa rencontre. Ils ne 
pleuraient pas plus que lui, car tous trois ne 
s'étaient jamais quittés 

Sa mère lui dit : 

— Mets le vin à rafraîchir, nous allons diner 



CONTES 



tout à l'heure, avec le Bon Dieu, sous la tonnelle 
du jardin du Paradis. 

Son père lui dit : 

— Tu iras là-bas cueillir des fruits. Aucun 
n'est du poison. Les arbres te les tendront d'eux- 
mêmes, sans que leurs feuilles ni leurs branches 
souffrent : car ils sont inépuisables. 

Le poète fut rempli de joie en connaissant qu'il 
avait à obéir à ses parents. Lorsqu'il fut revenu 
du verger et qu'il eut plongé les carafes de vin 
dans l'eau, il vit sa vieille chienne, morte avanl 
lui, accourir doucement en faisant aller la quono. 
Elle lui lécha les mains et il la caressa. Il y avait 
près d'elle tous les animaux qu'il avait le plus 
aimés sur la terre : un petit chat roux, deux petits 
chats gris, deux petites chattes blanches, un bou- 
vreuil, deux poissons rouges. 

Et il vit la table servie où étaient attablés le 
Bon Dieu, ses père et mère, une belle jeune fille 
qu'il avait aimée ici-bas et qui l'avait suivi au ciel, 
quoiqu'elle ne fût pas morte. 

11 connut que le jardin du Paradis n'était autre 
que celui de sa maison natale, lequel est sur la 
Terre, dans les Hautes-Pyrénées, tout plein de lis 
communs, de grenadiers et de choux. 

Le Bon Dieu avait posé à terre sa canne et son 
chapeau. Il était habillé comme les^ pauvres des 



CONTES 237 

^^randes routes, ceux qui ont un morceau de pain 
dans un bissac, et que la magistrature tait arrêter 
èi la porte des villes, et mettre en prison, parce 
qu'ils ne savent pas signer. Sa barbe et ses cneveux 
étaient blancs comme la lumière du jour, et ses 
yeux profonds et noirs comme la nuit. Il dit, sa 
voix était douce : 

— Que les anges viennent et nous servent, 
puisque leur bonheur est de servir. 

Alors, de tous les coins du verger céleste, on 
vit accourir des légions. Elles étaient des domes- 
tiques fidèles qui, sur la Terre, avaient aimé le 
poète et sa famille. 11 y avait le vieux Jean qui 
s'était noyé en sauvant un petit garçon ; la vieille 
Marie qui était morte d'une insolation; il y avait 
Pierre le boiteux, Jeanne et encore une autre 
Jeanne. 

Et alors le poète se leva pour leur faire honneur 
et leur dit : 

— Asseyez- vous à ma place, vous devez être près 
de Dieu. 

Et Dieu sourit, sachant d'avance leur réponse : 

— Notre bonheur est le service; nous sommes 
amsi près de Dieu. Toi-même, ne sers-tu pas tes 
père et mère ? Eux, ne servent-ils point Celui qui 
nous sert? 

Et, tout à coup, il vit que la table s'étant agran- 



238 



ÛONTBS 



die, de& hôtes nouveaux y siégeaient. C'étaient les 
père et mère de sa mère et de son père, et les gé- 
nérations qui les avaient précédés. 

Le soir, tomba. Les plus âgés sommeillèrent. Le 
poète et son amie s'aimèrent. Mais Dieu, qu'ils 
avaient accueilli, reprit son chemin, pareil aux 
pauvres des grandes routes, ceux qui ont un mor- 
ceau de pain dans un bissac,et que la magistrature 
fait arrêter à la porte des villes, et mettre en pri- 
son, parce qu'ils ne saveut pas signer. 



CONTES 239 



LES ENFANTS ASSISTÉS 

A monsieur Henri Duparc. 



Un jour les âmes des enfants assistés crièrent 
vers Dieu. C'était par un soir orageux que leurs 
fièvres et leurs plaies les faisaient souffrir davan- 
tage. Ils étaient blancs de douleur, dans les lits ali- 
gnés au-dessus desquels la science ignoble avait 
étiqueté leurs maladies. 

Ils étaient tristes, tristes, car c'était un jour de 
fôte. Leurs petits bras étendus sur les draps, ils 
palpaient, de leurs mains transparentes, les minces 
jouets que de grandes dames pieuses leur avaient 
apportés. Et ils ne savaient môme pas l'usage de 
ces jouets. Un président de la République était 
venu les visiter, et eux n'avaient pas compris. 

Leurs âmes crièrent vers Dieu. Elles disaient : 
Nous sommes les filles de la misère, de la scrofule 
et de la syphilis. Nous sommes les filles des filles. 

Moi, disait l'une, j'ai été repêchée dans des 
fosses d'aisance où ma mère, une bonne d'auber^;e 
affolée, m'avait jetée. Moi, disait une autre, je 



240 CONTES 

suis née dans un enfant à tôte énorme qui a un trou 
rouge au front. Mon père a tué ma mère et il s'est tué. 

Elles disaient encore : 

Nous sommes les survivantes des avortements 
et des infanticides. Nos mères sont en carte. Nos 
pères se promènent en riant, un cigare à la bouche, 
vlans le tumulte des Agences et des Bourses. Nous 
soQimes nés comme des rois, avec une couronne 
au front, une couronne de roséole. 

Et Dieu, les entendant crier, descendit vers ces 
âmes. Il pénétra dans l'hôpital des douleurs sur- 
humaines et, à son approche, les tisanes des bonnes 
sœurs fumèrent comme des encensoirs à côté des 
enfants martyrs. Et ceux-ci se dressèrent sur leurs 
minces couchettes comme des fleurs blanches et 
lassées. 

Et le souverain Maître leur dit : 

Me voici. J'attendais votre appel pour condam- 
ner ceux qui vous ont fait naître. Quel supplice 
réclamez-vous pour eux? 

Alors les âmes des enfants pareils à des liserons 
des haies chantèrent. 

Elles chantaient : 

Gloire à Dieu 1 Gloire à Dieu I Qu'il pardonne à 
ceux qui nous ont fait naître. Qu'il nous conduise 
un jour au Ciel auprès d'eux- 



CONTES 241 



LA PIPE 



Il y avait un jeune homme qui avait une pipe 
neuve. Il la fumait doucement à l'ombre d'une 
treille où étaient des grappes bleues. Sa femme 
était jeune et jolie, retroussait ses manches jusqu'au 
coude, et puisait de l'eau au puits. Le seau en bois 
rebondissait contre la margelle et pleurait comme 
de l'arc-en-ciel. Ce jeune homme, en fumant sa 
pipe, était heureux, parce qu'il voyait, çà et là, 
voler des oiseaux, parce que sa vieille mère était 
vivante, que son vieux père se portait bien et qu'il 
aimait beaucoup sa jeune épouse, à cause de sa 
gentillesse et de sa gorge dure et lisse comme deux 
pommes fraîches. 

J'ai dit que ce jeune homme fumait une pipe 
neuve. 

Sa mère fut prise d'un grand mal. On lui fit une 
opération qui la fit beaucoup crier, et elle mourut 
après trente-quatre jours d'horribles souffrances- 
Le père, qui se portait bien, causait un jour, vec 



242 CONTKB 

un ouvrier sous le porche de la petite église villa- 
geoise en réparation, lorsqu'une pierre qui se déta- 
cha de la voûte lui écrasa la tôte. Le bon fils 
pleura ses bons vieux amis et, le soir, il sanglotait 
dans les bras de sa jolie femme. 

J'aiditquecejeune homme fumait une pipe neuve. 

J'avais oublié de dire qu'il avait un vieux chien 
épagneul qu'il aimait beaucoup et qui s'appelait 
Thomas. 

Et Thomas était devenu très malade depuis que 
le bon père et la bonne mère étaient morts. Quand 
on l'appelait, il ne pouvait plus que se traîner sur 
ses pattes de devant. 

Un jour, dans le petit village où ce jeune homme 
fumait une pipe neuve, vint s'installer un homme 
du monde qui était décoré et distingué et qui avait 
un joli accent. Ils firent connaissance et une fois 
que ik jeune homme qui fumait une pipe neuve 
entrait dans sa propre maison, sans y être attendu, 
il trouva le beau monsieur couché avec la jolie 
femme qui avait la gorge dure et lisse comme deux 
pommes fraîches. 

Le jeune homme ne dit rien. Il attacha un 
pauvre vieux collier au cou de Thomas et, avec une 
corde dont sa mère se servait jadis pour la lessive, 
il ramena avec lui dans une grande ville où tous 
deux vécurent de misère et de douleur. 



CONTKS 243 

Le jeune homme, étant devenu un vieil homme, 
fumait toujours dans sa pipe neuve qui était deve- 
nue vieille. 

Un soir Thomas mourut. Ce furent des hommes 
de la police qui emportèrent son cadavre on ne 
sait oii. 

Alors le vieil homme se trouva seul avec sa 
vieille pipe. Il fut pris d'un grand froid et d'un 
grand tremblement. Et, comme il sentait qu'il 
allait mourir bientôt, et qu'il ne pouvaitplus fumer, 
il prit dans la valise misérable qu'il avait empor- 
tée autrefois de chez lui un vieux chapeau triste 
à faire pleurer et dans lequel il roula sa pipe. 

Cela fuit, il jeta sur ses épaules fiévreuses un 
manteau verdi par le temps. Il se traîna pénible- 
ment jusqu'à un petit square voisin, et, prenant 
garde que les sergents de ville ne l'aperçussent pas, 
il s'agenouilla, gratta la terre de ses ongles, et 
déposa pieusement sa vieille pipe sous une touffe 
de fleurs. Puis il revint chez lui et mourut. 



244 CONTES 



LE MAL DE VIVRE 



Un poêle qui se nommait Laurent Laurini avait 
le mal de vivre. C'est un mal horrible et qui fait que 
celui qui l'a ne peut voir les hommes, les animaux 
et les choses, sans horriblement souffrir. Puis c'est 
encore de grands scrupules qui empoisonnent le 
cœur. 

Le poète quitta la ville oh il demeurait. Il alla 
dans la campagne regarder les arbres, les blés, 
les eaux; écouter les cailles qui chantent comme 
des sources, les retombements des métiers des 
tisserands et les fils du télégraphe qui bourdonnent. 
Ces choses et ces bruits l'attristaient. 

Les plus douces pensées lui étaient amères. 
Et quand, pour échapper à son affreuse maladie, 
il avait cueilli quelque jolie fleur, il pleurait de 
l'avoir cueillie. 

Il arriva dans un village, par une soirée douce 
qui avait le parfum des poires. C'était un beau 
village, comme ceux qu'il avait souvent décrits 



CONTES 245 

dans ses livres. Il y avait une place municipale, 
une église, un cimetière, des jardins, un for- 
geron et une auberge noire d'où sortait une bleue 
fumée et où brillaient des verres. Il y avait une 
rivière qui serpentait sous des noisetiers sau- 
vages. 

Le poète malade s'était assis tristement sur une 
pierre. Il songeait au supplice qu'il endurait, à 
sa mère pleurant son absence, aux femmes qui 
l'avaient trompé, et il regrettait le temps de sa 
première communion. 

— Mon cœur, pensait-il, mon triste cœur ne 
peut changer. 

Soudain, il vit auprès de lui une jeune pay- 
sanne ramenant des oies sous les étoiles. Elle 
lui dit : 

— Pourquoi pleures-tu î 
Il répondit : 

— Mon âme, en tombant sur la Terre, s'est 
fait mal. Je ne peux pas guérir, car mon cœur me 
pèse trop. 

— Veux- tu le mien? dit-elle. Il est léger. Moi 
je prendrai le tien et le porterai facilement. Ne 
suis-je pas habituée aux fardeaux ? 

Il lui donna son cœur et prit le sien. Et aus- 
sitôt ils sourirent et s'en furent la main dans la 
main, par les sentiers. 



24G CONTES 

Les oies allaient devant eux comme des mor- 
ceaux de lune. 



Elle lui disait : 

— Je sais que tu es savant et que je ne peux 
pas savoir ce que tu sais. Mais je sais que je 
t'aime. Tu viens d'ailleurs, et tu as dû naître dans 
un joli berceau comme celui que je vis un jour 
Bur une charrette. Il était pour des riches. Ta 
mère doit bien parler. Je t'aime. Tu as dû cou- 
cher avec des femmes qui ont la figure très 
blanche, et tu dois me trouver laide et noire. Moi, 
je ne suis pas née dans un joli berceau. Je suis 
née aux champs, au moment que l'on moissonne, 
dans le blé. On m'a dit cela, et que ma mère et 
moi et un petit agneau qu'une brebis avait mis 
bas le môme jour, on nous mit sur un âne jusqu'à 
la maison. Les riches ont des chevaux. 

Il lui disait : 

— Je sais que tu es simple et que je ne peux 
pas être comme toi. Mais je sais que je t'aime. 
Tu es d'ici, et on a dû te bercer dans un panier 
posé sur une chaise noire, comme celui que j'ai 
vu dans une image. Je t'aime. Ta mère doit filer 



CONTES 247 

le lin. Tu as dû danser sous les arbres avec des 
garçons beaux et forts et qui rient. Tu dois me 
trouver malade et triste. Moi je ne suis pas né 
aux champs au moment que Ton moissonne. 
Nous sommes nés dans une belle chambre, moi et 
une petite sœur jumelle qui mourut aussitôt. Ma 
mère fut malade. Les pauvres ont la santé. 

Et alors, dans le lit où ils couchaient ensemble, 
ils s'embrassaient plus fortement. 

Elle lui disait : 

— J'ai ton cœur. 
Il lui disait : 

— J'ai ton cœup. 



Ils eurent un joli petit garçon. 
Et le poète, qui sentait que son mal de vivre 
avait fui, dit à sa femme : 

— Ma mère ne sait pas ce que je suis devenu. 
Mon cœur se tord à cette pensée. Laisse-moi, 
amie, aller jusqu'à la ville, faire savoir que je 
suis heureux et que j'ai un fils. 

Elle lui sourit, sachant qu'elle gardait son 
cœur, et elle lui dit : 

— Va. 



248 CONTES 

Et il repartit par les chemins par oti il était 
arrivé. 

Il fut bientôt aux portes de la ville, devant une 
habitation magnifique où l'on entendait rire el 
parler parce que l'on y donnait une fôte où les 
pauvres n'étaient pas conviés. Le poète reconnut 
la demeure d'un de ses anciens amis, un artiste 
opulent et célèbre. Il s'arrêta pour écouter les 
conversations, devant la grille du parc d'où l'on 
apercevait des jets d'eau et des statues. Une 
femme, dont il reconnut la voix, qui était belle 
et qui, jadis, avait déchiré son cœur d'adoles- 
cent, disait : 

— Vous souvenez-vous du grand poète Lau- 
rent Laurini ?... On dit qu'il s'est mésallié, qu'il 
a épousé une vachère... 



« • 



Les larmes lui vinrent aux yeux et il continua 
son chemin, par les rues de la ville, jusqu'à sa 
maison natale. Les pavés répondaient doucement 
à la parole de ses pas fatigués. Il poussa la 
porte, entra. Et sa chienne douce, fidèle et an- 
cienne, accourut vers lui en boitant, jappa de 



CONTES 249 

joie et lui lécha la main. Il vit que, depuis son 
départ, la pauvre bête avait dû avoir quelque 
attaque de paralysie, parce que les chagrins et 
le temps prennent aussi le corps des animaux. 

Laurent Laurini monta l'escalier et, près de la 
rampe, il fut ému, voyant la vieille chatte 
tourner sur elle-même, faire le gros dos, lever la 
queue, et se frotter aux marches. Sur le palier 
sonna l'horloge reconnaissante. 

Il entra dans sa chambre, doucement. Il vit sa 
mère agenouillée et priant. Elle disait : 

— Mon Dieu, faites que mon lils vive. Mon 
Dieu, il souffrait tant... Où est-il ? Pardonnez- 
moi de l'avoir fait naître. Pardonnez-lui de me 
faire mourir. 

Mais lui, agenouillé déjà près d'elle, mettait 
ses jeunes lèvres aux pauvres cheveux gris, di- 
sait : 

— Viens avec moi. Je suis guéri. Je sais une, 
campagne oh sont des arbres, des blés, des eaux, 
où chantent les cailles, où rebondissent les mé- 
tiers des tisserands, où bourdonnent les fils du 
télégraphe, où une pauvresse possède mon cœur 
et où joue ton petit-fils. 



250 tW-XTES 



LE TRAMWAY 



Il y avait un ouvrier très travailleur dont la 
femme était bonne et la petite fille jolie. Ils 
habitaient dans une grande ville. 

Pour la fête du père, on acheta une belle salade 
blanche et un poulet que l'on fit rôtir. Et tout 
le monde était bien content, ce Dimanche matin, 
même le petit chat qui regardait la volaille avec 
un air coquin et en se disant : J'aurai de bons 
os à sucer. 

Ils déjeunèrent, puis le père dit : 

— Nous allons, pour une fois, nous payer le 
tramway et aller jusqu'aux environs. 

Ils sortirent. 

Ils avaient vu, bien des fois, de beaux mes- 
sieurs et de belles dames faire signe au cocher 
du tramway, qui arrêtait alors immédiatement 
les chevaux pour que l'on pût monter. 

Le bon ouvrier tenait sa petite fille. Sa femme 
et lui s'arrêtèrent au coin d'une belle rue. 



CONTES 2?' ! 

Un omnibus verni s'avançait vers eux, presque 
vide. Et ils avaient une grande joie à penser 
qu'ils allaient y monter pour quatre sous chacun. 
Et le bon ouvrier fit signe au conducteur d'ar- 
rêter les chevaux. Mais le conducteur, voyant 
ces pauvres simples, les regarda avec dédain et 
n'arrêta pas la voiture. 



2o2 CONTES 



L'ABSENCE 



A dix-huit ans, Pierre quitta la maison campa- 
gnarde où il était né. 

Au moment précis où il s'en alla, sa vieille 
mère infirme était dans le lit de la chambre bleue 
dans laquelle il y avait le daguerréotype de son 
père, des plumes de paon dans un vase, et une 
pendule représentant Paul et Virginie, et qui indi- 
quait trois heures. 

Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se 
reposait. 

Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses 
et des poiriers luisants. 



Pierre alla gagner sa vie dans un pays où il y 
avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, 
de la mélasse, des fièvres et des serpents. 

Il y demeura trente ans. 



roNTBs 2o3 






Au moment précis où il revint dans la maison 
campagnarde où il était né, la chambre bleue était 
devenue blanche, sa mère reposait au sein de 
Dieu, le portrait de son père n'était plus là, et les 
plumes de paon et le vase avaient disparu. Un 
objet quelconque remplaçait la pendule. 

Dans la cour, sous le figuier où son défunt 
grand-père se reposa, il y avait des écuelles cas- 
sées et une pauvre poule malade. 

Dans le jardin de roses et de poiriers luisants 
où fut sa fiancée, il y avait une vieille dame. 

L'histoire ne dit pas qui elle était. 



»,5-f CONTES 



LE CHEMIN DE LA VIE 



Un poète s'assit un jour à une table pour écrire 
un conte. Aucune idée ne lui venait, mais il était 
joyeux, parce que le soleil éclairait un géranium 
sur la croisée, et qu'au milieu de la croisée, ou- 
verte et bleue, une mouche volait. 

Tout à coup, sa vie lui apparut. Elle était une 
grande route blanche qui, partie d'un bosquet 
noir 011 riaient des eaux, aboutissait à une petite 
tombe calme envahie de ronces, d'orties et de sa- 
ponaires. 

Dans le bosquet noir, il reconnut l'ange gardien 
de son enfance. 11 avait des ailes dorées comme 
une guêpe, des cheveux blonds et une figure 
calme comme l'eau d'une citerne un jour d'été. 

L'ange gardien dit au poète : 

— Te souviens-tu de quand tu étais petit? Tu 
venais ici avec ton père et ta mère qui pochaient 
à la ligne. La prairie, non loin, était chaude et 
pleine de jolies fleurs et de sauterelles. Les sau- 



CONTES 255 

terelles ont l'air de brins d'herbes cassés qui 
marchent. Veux-tu revoir, ami, cet endroit? 

Le poète répondit : Oui. 

Et ils s'en furent ensemble jusqu'à la rivière 
bleue sur laquelle il y a le ciel bleu et des noise- 
tiers noirs. 

— Voici ton enfance, dit l'ange. 

Et le poète regarda l'eau, pleura et dit : 

— Je ne vois plus se refléter ici les douce? 
figures de mon père et de ma mère. Ils s'as- 
seyaient sur la rive. Ils étaient calmes, bons et 
heureux. Moi, j'avais un tablier blanc que je* sa- 
lissais toujours, et maman l'essuyait avec squ 
mouchoir. 

Bon ange, dis-moi, que sont devenus les reflets 
de leurs douces figures? Je ne les vois plus. Je ne 
les vois plus. 

A ce moment, un joli bouquet de noisettes sau- 
vages se détacha d'un coudrier et flotta, suivant 
le lil de l'eau. 

Et l'ange dit au poète : 

— Le reflet de tes père et mère a suivi le fil de 
l'eau comme ces jolis fruits. Car tout cède au cou- 
rant, les objets et les apparences. L'image de tes 
doux parents s'est fondue en l'eau, et ce qui en 
reste s'appelle souvenir. Recueille-toi et prie. Et 
tu vas retrouver les images bien-aimées. 



256 CONTES 

Et comme un martin-pêclieur d'azur filait sur 
les roseaux, le poète s'écria : 

— Bon ange ! N'est-ce point que je vois passer 
dans les ailes de cet oiseau, la couleur des yeux 
de ma mère? 

Et l'être divin : 

— Tu l'as dit. Mais regarde encore. 

Et du haut d'un arbre oîi une tourterelle avait 
fait 'son nid, une plume, légère et blanche, tomba, 
volante, en tournoyant sur Teau. 

Et le poète s'écria : 

— Bon ange! Ce duvet si blanc n'est-il pas la 
douceur pure de ma mère? 

Et l'être divin : 

— Tu l'as dit. 

Un léger souffle rida l'eau, fit bruire les feuillages. 
Et le poète demanda : 

— N'est-ce pas la voix douce et grave de mon 
père? 

Et l'être divin : 

— Tu l'as dit. 

« • 

Alors ils continuèrent de marcher sur la route 
qui sortait du bosquet et longeait la rivière. Et 
bientôt, sous le soleil, la route devint blanche, 



CONTBS 237 

blanche. Elle était pareille aune nappe de Sainte- 
Table. A droite et à gauche, les sources cachées 
faisaient un bruit de clochettes pieuses. Et l'ange 
dit : 

— Reconnais-tu ce passage de ta vie ? 

— Voici, répondit le poète, le jour de ma pre- 
mière communion. Je me souviens de l'église, des 
figures heureuses de ma mère et de ma grand'- 
mère. J'étais à la fois content et triste. Avec quelle 
ferveur je m'agenouillai ! Dos frissons passaient 
dans mes cheveux. Et le soir, au repas de famille, 
on m'embrassait en disant : C'était le plus beau. 

Et, à ce souvenir, le poète fondit en sanglots. 
Et, pleurant ainsi, il était beau comme au jour 
de la belle cérémonie. Ses larmes coulaient à. ses 
mains, comme une eau bénite. 

Et ils continuèrent de marcher sur la route. 



* 
« « 



Le jour baissait un peu. Les peupliers souples 
ondulaient doucement le long des fossés. L'un 
d'eux, au loin, au milieu d'une prairie, ressemblait 
à une grande jeune fille. Et le ciel se teignait si 
délicieusement qu'il était pâle et bleu comme une 
tempe de vierge. 



258 CONTES 

Et le poète songea à la première femme qu'il 
avait aimée. 

Et l'ange gardien lui dit : 

— Cet amour fut si pur et douloureux qu'il ne 
m'offusqua point. 

Et tandis qu'ils cheminaient, l'omhreétait douce. 
Des agneaux passaient. En voyant la douleur du 
poète, l'être divin eut un sourire grave et doux 
comme celui d'une mère malade. El ses ailes d'or 
frémissantes chassaient les souffles du soir. 



Bientôt les étoiles s'allumèrent dans le silence. 

Et le ciel ressemblait à un lit paternel entouré 
de cierges et de douleurs muettes. Et la nuit avait 
l'air d'une grande veuve à genoux sur la terre. 

— Reconnais-tu ceci? dit l'ange. 

Et le poète ne répondit point et s'agenouilla. 






Ils arrivèrent enfin k l'endroit où se terminait 
la route, près de la petite tombe calme envahie de 
ronces, d'oiiies et de saponaires. 



CONTRS 259 

Et l'ange dit au poète : 

— J'ai voulu t'enseigner ton chemin. Voici où 
tn dormiras, non loin des eaux. Elles t'apporte- 
ront, tous les jours, l'image de tes souvenirs : 
l'azur du martin-pôcheur semblable aux yeux de 
ta mère; le duvet de la tourterelle pareil à sa dou- 
ceur; l'écho des feuillages pareil à la voix grave 
et calme de ton père; le reflet de la route, blanche 
comme ta première communion; la forme souple 
comme un peuplier de celle que tu aimas. 

Enfin, les eaux t'apporteront la grande Nuit 
lumineuse. 



260 CONTES 



L'INTELLIGENCE 



Un jour, les livres où étaient les pensées des 
hommes disparurent par enehantement. 

Alors, de grands savants s'assemblèrent : ceux 
qui sont dans la mathématique, la physique, la 
chimie, l'astronomie, la poésie, l'histoire el autres 
sciences et lettres. 

Ils tinrent conseil et dirent : 

— Nous sommes les dépositaires du génie 
humain; nous allons nous rappeler, pour les 
graver sur un marbre immortel, les inventions 
les plus belles des savants et des poètes; mais 
seulement celles qui représentent, depuis que le 
monde existe, les plus hauts sommets de l'enten- 
dement. Pascal n'aura droit qu'à une pensée; 
Newton qu'à une étoile ; Darwin qu'à un insecte ; 
Galilée qu'à un grain de poussière; Tolstoï 
qu'à une charité ; Henri Heine qu'à un vers ; 



CONTES 261 

Shakespeare qu'à un cri; Wagner qu'à une 
note... 

Et alors, comme ils se recueillaient pour res- 
saisir en leurs mémoires les chefs-d'œuvre indis- 
pensables à la consécration de l'homme, ils sen- 
tirent avec effroi que leurs têtes étaient vides. 



262 CONTB8 



LES DEUX GRANDES ACTRICES 



Je voudrais trouver des mots nouveaux pour 
dépeindre la douceur d'une petite prostituée que 
nous rencontrâmes, un soir, au milieu d'une 
grande place à peu près déserte. Cette petite pros- 
tituée avait de pauvres souliers trop grands qui 
prenaient l'eau, une ombrelle recouverte comme 
un parapluie, et un petit canotier de paille 
dans la coiffe duquel devait être écrit : Dernière 
mode. 

Elle avait une petite voix souffreteuse et elle 
était intelligente. Elle sortait, comme on dit, d'une 
pleurésie. Du reste, elle avait l'air aussi délicat 
moralement que physiquement. 

Je la rencontrai plusieurs fois, après dix heures, 
fatiguée d'avoir cherché, souvent en vain, quelque 
premier venu. 

Elle se mettait sur un banc, dans l'ombre, à 
mes côtés et reposait sur moi sa pauvre tête pâle. 

Je sentais qu'elle éprouvait à cela la petite con- 



CONTES 283 

Bolation d'un pauvre animal qui ne se sent plus 
maltraité. Et une immense pitié me prenait pour 
cette amie. Je sentais qu'elle considérait son mé- 
tier comme une tâche importante, mais ingrate. 
Elle attendait ainsi, longtemps, le train d'une 
banlieue où elle habitait. 

Un soir, elle me demanda la permission de 
m'accompagner un bout de chemin. 

Nous arrivâmes sur une grande place illuminée 
oh il y avait un grand théâtre. Sur l'un des piliers 
de ce monument, il y avait une affiche brillante 
et dorée. Elle représentait Sarah Bernhardt, dans 
le costume de la Tosca, je crois, avec une robe 
raide et riche et une palme à la main. Et je son- 
geais à ce que l'on m'avait raconté sur celte 
femme célèbre, ses caprices obéis, ses dépenses, 
son tombeau, son orgueil. 

Et je sentis que la pauvre petite misérable tres- 
saillait h mon côté. Elle voyait cette idole barbare 
se dresser et rejeter, inconsciemment, sur elle, 
l'éclaboussure de ses doreries. 

Et j'eus envie de crier de douleur devant cette 
confrontation. Et je me disais : 

— Toutes deux, elles sont nées d'une femme. 
L'une tient une palme, et l'autre un vieux para- 
pluie si lamentable qu'elle n'a pas osé l'ouvrir 
devant moi. 



264 CONTES 

L'une traîne à ses pieds une foule admirative et 
l'autre traîne des loques de cuir. L'une vend sa 
douleur au poids de l'or et pas un sanglot ne sort 
de sa bouche qui ne soit retentissant comme une 
fortune. Pas un sanglot de l'autre n'est écouté. 

Et quelque chose cria en moi : 

— Celle-ci est une actrice humaine. On l'ap* 
plaudit parce qu'elle est à la mesure des gens 
qui l'écoutent. Et ceux-là ont besoin du mensonge 
sur lequel on bâtit le plus beau des rôles. 

Mais l'autre, l'autre est une actrice de Dieu. 
Elle joue un rôle si grand et si douloureux qu'elle 
n'a pas trouvé un homme qui la comprit et qui 
fût assez riche pour la payer. 

Et jamais la grande comédienne n'a atteint, 
dans la plus belle de ses représentations, ce génie 
vrai de la douleur qui faisait s'incliner sur moi le 
front de la petite prostituée. 



CONTES 2G3 



LA BONTE DU BON DIEU 

A Jules lienard. 



Elle était une petite personne jolie et délicate. 
Elle travaillait dans nn magasin. Elle n'était pas, 
si vous voulez tri^s intelligente, mais elle avait les 
yeux doux et noirs. Ils vous regardaient un peu 
tristement, puis se baissaient. On la sentait affec- 
tueuse et banale, de cette banalité si tendre que 
comprennent les vrais poètes, et qui est l'absence 
de la haine. 

On la sentait simple comme sa modeste chambre 
où elle habitait seule avec une petite chatte qu'on 
lui avait donnée. Tous les matins, avant d'aller 
au magasin, elle laissait un peu de lait dans une 
écuelle. 

Et, comme sa douce maîtresse, la petite chatte 
avait de bons yeux tristes. Elle se chauffait au 
soleil, sur la fenêtre où il y avait du basilic; ou 
bien, elle léchait sa petite patte comme un pin- 



266 CONTBS 

ceau, et se peignait les poils courts du crâne, ou 
tenait une souris en arrêt. 

Un jour la chatte et la maîtresse furent enceintes, 
l'une d'un beau monsieur qui la quitta, et l'autre 
d'un beau minet qui s'en alla. 

Mais il y eut cette différence que la pauvre 
jeune fille devint malade, malade, et passa son 
temps à sangloter, tandis que la chatine se faisait 
des espèces de petites berceries joyeuses au soleil 
où luisait son ventre blanc et cocassement gonflé. 

La chatte avait été aimée après la jeune fille, 
ce qui conciliait bien des choses et plaçait à la 
môme époque le double accouchement. 

La petite ouvrière reçut, un jour, une enveloppe 
du beau monsieur qui l'avait quittée. Il lui en- 
voyait 25 francs et lui parlait de sa générosité. 
Elle acheta un réchaud, du charbon, un sou d'al- 
lumettes et se tua. 

Lorsqu'elle fut au ciel, où un jeune prôtre avait 
voulu tout d'abord l'empêcher d'aller, la petite 
personne jolie et délicate trembla U l'idée qu'elle 
était enceinte et que le Bon Dieu l'allait damner. 

Mais le Bon Dieu lui dit : 

— Mon amie, j'ai préparé une jolie chambre 
pour vous. Allez-y. Accouchez-y. Tout se passe 
bien au ciel, et vous n'y mourrez pas. J'aime les 
petits enfants, et qu'on les laisse venir à moi. 



CONTK8 267 

Et quand elle entra dans la chambrette qui avait 
été préparée dans le grand Hôpital de la Bonté 
divine, elle vit que le Bon Dieu lui avait ménagé 
la surprise d'y faire placer, dans une jolie caisse, 
la chatte qu'elle aimait. Il y avait aussi du basilic 
sur la fenêtre. Elle s'alita. 

Elle eut une jolie petite fille blonde, et la chatt€ 
eut quatre jolis petits chats noirs délicieux. 



268 C0NTB8 



LA PETITE NÉGRESSE 



Ma pensée se rive parfois au jaunissement de 
vieilles cartes marines, et j'entends bruire les 
moussons dans la fièvre de mon cerveau. Alors, 
quoi? Faut-il, pour m'intéresser à cette vie, que 
j'exhume celle que j'ai pu mener, avant ma nais- 
sance, entre deux soleils noirs? 

L'imprécise contrée roulait des étoiles dans le 
sanglot diffus d'un Océan. Quelqu'un gratta à ma 
porte. Je dis : Entrez. 

C'était une jeune négresse au pagne bleu tom- 
bant jusqu'au milieu des cuisses. Elle s'assit h. 
terre et joignit vers moi ses mains plates. Et je 
vis qu'à ses bras nus il y avait des coups de 
fouet. 

— Qui fa fait ça, Assomption? lui deman- 
dai-je. 

Elle ne répondit point, mais tremblait de tous 
ses membres, ne comprenant pas, se demandant 
peut-être si je l'allais brutaliser aussi. 



CONTES 269 

Avec douceur, j'écartai son vêtement et je vis 
que son dos était aussi blessé. Je la lavai. Mais 
elle, effrayée de cette bonté, se réfugia sous la 
table de ma case. J'avais les larmes aux yeux. 
J'essayai de la rappeler. Mais son regard de chienne 
battue me fuyait. J'avais là quelques patates et un 
peu de beurre. Je fis une bouillie du tout", en l'écra- 
sant avec une cuiller de bois dans une écuelle que 
je plaçai à quelque distance d'Assomption accrou- 
pie. Puis, j'allumai ma pipe. 

Au bout d'une heure, la pauvre créature remua 
Elle avança un bras, puis l'autre, puis un genou. 
Je crus qu'elle se dirigeait vers la pâtée pour la 
manger. Mais quel fut mon étonnement lorsque je 
la vis s'avancer à quatre pattes vers un coin de 
la chambre oîi j'avais laissé quelques fleurs. Elle 
se redressa soudain et, d'un geste vif, les empoi- 
gna. 

Il y avait cent cinquante ans peut-être, que 
cette aventure s'était passée, lorsque je rencontrai 
de nouveau Assomption. J'eus du moins la con- 
viction que c'était elle. C'était à Bordeaux, au 
Restaurant du Pérou. Elle essuyait le verre d'un 
étudiant morne qui ne l'avait pas trouvé d'une 
propreté suffisante. 



270 CONTES 



LE PARADIS DES BÊTES 



Un pnuvre cheval vieux, attelé à un coupé, 
sommeillait, par un minuit pluvieux, devant la 
porte d'un restaurant borgne où riaient des femmes 
et des jeunes gens. 

Et la pauvre rosse plate, la tôte tombante, les 
jambes faibles, triste à faire mourir, attendait là 
que le bon plaisir des débauchés lui permît de 
regagner enfin sa misérable écurie puante. 

Dans son demi-sommeil, le cheval entendail 
les grossièretés de ces hommes et de ces femmes. 11 
s'y était péniblement habitué, dès longtemps. Il 
comprenait, avec sa pauvre cervelle, qu'il n'y a pas 
de différence entre le cri toujours le même de la 
roue qui tourne et le cri de la prostituée. 

Et ce soir-là, vaguement, il rêvait à un petil 
poulain qu'il avait été, à une pelouse où il gam- 
badait, tout rose, dans l'herbe verte, avec sa mèn 
qui l'embuait. 



CONTES 271 

Tout à coup, il tomba roide-mort sur le pavé 
gluant. 

Il arriva à la porte du ciel. Un grand savant qui 
attendait que saint Pierre vînt lui ouvrir dit au 
cheval : 

— Que viens-tu faire ici? Tu n'as pas le droit 
d'entrer au ciel. Moi, j'en ai le droit, parce que 
je suis né d'une femme. 

Et la pauvre rosse lui répondit : 

— Ma mère était une douce jument. Elle est 
morte, vieille et sucée par des sangsues. Je viens 
demander au Bon Dieu si elle est ici. 

Alors la porte du Ciel s'ouvrit à deux battants 
et le Paradis des animaux apparut. 

Et le vieux cheval reconnut sa mère qui le 
reconnut. 

Elle lui fit honneur en hennissant. Et, quand ils 
furent tous deux en la grande prairie divine, le 
cheval eut une grande joie en reconnaissant ses 
anciens compagnons de misère et les voyant à 
jamais heureux. 

Il y avait ceux qui traînèrent des pierres en glis- 
sant sur les pavés des villes, qui furent roués de 
coups et s'aiïaissèrent avec le poids des chariots 
sur eux; il y avait ceux qui, les yeux bandés, tour- 
nèrent, dix heures par jour, le manège des che- 
vaux de bois; les juments qui, dans les courses 



272 CONTB» 

de taureaux, passèrent devant les jeunes filles qui 
regardaient, roses de joie, les instestins de ces 
botes douloureuses balayer le sable chaud de 
l'arène. Il y en avait d'autres et d'autres. 

Et tous paissaient éternellement dans la grande 
plaine de la divinité tranquille. 

D'ailleurs les autres animaux étaient heureux 
aussi. 

Les chats, mystérieux et délicats, n'obéissant 
plus même au Bon Dieu, qui en souriait, s'amu- 
saient d'un bout de ficelle, qu'ils remuaient, d'une 
patte légère, avec le sentiment d'une importance 
qu'ils ne veulent pas expliquer. 

Les chiennes, ces si bonnes mères, passaient 
leur temps à allaiter leurs mignons petits. Les 
poissons nageaient sans craindre le pêcheur ; l'oi- 
seau volait sans redouter le chasseur. Et tout était 
ainsi. 

Il n'y avait pas d'homme dans ce Paradis. 



CONTES 273 



DE LA CHARITE ENVERS LES BETES 

A Adrien Milhouard. 



Il y a, dans le regard des bêtes, une lumière 
profonde et doucement triste qui m'inspire une 
telle sympathie que mon âme s'ouvre comme un 
hospice à toutes les douleurs animales. 

Telle rosse plate qui sommeillait, la bouche 
à terre, sous la pluie nocturne, devant un café ; 
l'agonie d'un chat écrasé par une voiture; un moi- 
neau blessé réfugié en un trou de mur sont au- 
tant de souffrances qui, à jamais, sont en mon 
cœur. N'eût été le respect humain, je me fusse 
agenouillé devant de telles patiences, de telles tor- 
tures, car j'avais la vision d'un nimbe entourant 
les têtes de ces êtres douloureux, nimbe réel, 
grand comme l'univers, qu'y posait Dieu. 

Hier, je regardais, dans une foire, tourner des 
animaux de bois. Il y avait, parmi eux, un âne. 



274 CONTBS 

A cette vue, j'ai failli pleurer, parce qu'il me 
rappelait ses frères vivants que l'on martyrise. 

J'avais besoin de prier, de dire : Petit àne, tu 
es mon frère. On dit que tu es béte parce tu es 
incapable de faire le mal Tu vas d'un petit pas. 
Tu as l'air de penser, lorsque tu marches, ceci : 
Voyez 1 Je ne peux pas aller plus vite... Les 
pauvres se servent de moi parce que l'on ne me 
donne pas beaucoup à manger. Petit âne, l'aiguil- 
lon te pique. Alors tu te presses un peu plus, 
mais pas beaucoup. Tu ne peux pas plus... Tu 
tombes quelquefois. Alors, on te bat, on tire sur 
la corde qui s'attache à ta bouche, si fort que tes 
gencives se relèvent et laissent voir tes pauvres 
dents jaunes brouteuses de misères. 

Dans cette même foire, j'entendis une musette 

criarde. F me demanda : Est-ce que ça te 

rappelle des musiques africaines? — Oui, lui 
répondis-je. A Touggourt les musettes avaient 
un nasillement semblable. Ce doit être un Arabe 
qui joue. — Entrons, fit-il, dans la baraque... On 
y voit des dromadaires. 

Une douzaine de petits chameaux, serrés comme 
des sardines en baril, abrutis, tournaient dans une 
sorte de fosse. Eux, que j'avais vus dans le Sahara, 
ondulants comme des vagues et n'ayant autour 



CONTES 275 

d'eux que Dieu et la Mort, je les retrouvais là, ô 
misère de mon cœur ! Ils tournaient, tournaient 
encore dans cet étroit espace, et la douleur qui 
d'eux montait vers moi était comme un vomis- 
sement vers les hommes. Ils allaient, allaient 
toujours, fiers comme des cygnes pauvres, nim- 
bés de désolation, couverts de pagnes grotesques, 
bafoués par des femmes qui dansaient, levant leur 
pauvre col vermineux vers Dieu et vers les feuilles 
miraculeuses de quelque oasis de délire. 

Ah! prostitution des êtres de Dieu!. Plus loin 
des lapins étaient en cage ; plus loin des poissons 
rouges en loterie nageaient en des ballons de 
chimie au goulot si étroit que F... me demanda; 
Comment les y a-t-on pu entrer? — En pressant 
un peu lui dis-je. Plus loin des volailles vivantes, 
en loterie aussi, étaient entraînées par le mouve- 
ment d'un tourniquet. Au milieu d'elles, saisi 
d'une peur folle, un petit cochon de lait se tenait 
à plat ventre. 

Poules et poulets, pris de vertige, criaillaient et 
se mordaient les uns les autres, affolés. Et mon 
compagnon me fit remarquer des poules mortes et 
plumées qui étaient suspendues auprès de leurs 
sœurs vivantes. 

Mon cœur se soulève à ces souvenirs. Une 
immense pitié m'envahit. 



275 CONTBS 

poète, prends en ton âme, pour les y réchauf- 
fer et les y faire vivre en bonheurs éternels, ces 
bêtes souffrantes. 

Prêche la parole simple qui donne la bonté aux 
ignorants. 



NOTES SUR DES OASIS ET SUR ALGER 

A Madame André Gide. 



CHETMA 

Souv. du 28 mars 189C. 

Souviens-toi des vergers délicieux, des sources 
vives sous les palmiers, les figuiers et les gre- 
nadiers. 

Rappelle-toi ces jeunes filles qui vivent en des 
jardins où règne un éternel crépuscule. Elles plon- 
geaient aux ruisseaux tièdes leurs jambes nues, 
si fines que l'on eût dit des quenouilles d'ambre 
longtemps filées et polies par des mains royales. 

Elles étaient les filles de l'immortelle beauté. 

D'emplir des outres auxquelles on avait con- 
servé la forme d'un animal, une eau en cascade 
ruisselait sur elles, et, sur elles, nos pensées 
poudroyaient pareilles à des papillons d'azur. 

Dans cette oasis, les jeunes gens étaient beaux 
et tristes. Ils ressemblaient à des amphores de 
bronze et de neige dont la ligne ondulerait len- 
tement. 

Ils évoquaient des Aladdins mystérieux, des 
lampes d'or, des palais blancs. 



280 NOTES SUn DP.S oasis KT sur ALGER 

Leurs yeux pareils h de noires corolles se pen- 
chaient alanguis vers la terre parfumée, y sem- 
blaient guetter rêveusement la soudaine éclosion 
d'un génie dans une fumerolle d'aromates. 

Torride était l'après-midi, en dehors des jar- 
dins. La psalmodie continuelle dont se berçaient, 
dans la mosquée, les hommes saints, nous don- 
nait envie de mourir. 

Athmann, comme une fleur de soie, nous pré- 
cédait noblement, et, sur sa gandourah pâle, ner- 
vée de bleu-de-ciel, son mouchoir bariolé pendait 
comme un flot d'étamines. 

Souviens-toi de Ghetma! de la passée de la 
rivière, des chameaux chargés de guenilles, qui 
s'enfuyaient vers l'Infini, épaves animées des 
sables douloureux... 

Il y avait un moulin sur un torrent d'eau tiède, 
dans l'ombre glacée d'un verger... II y avait 
d'étranges enfants rongés de maladie, dont les 
yeux s'agrandissaient encore sous des halos de 
mouches — et leurs ongles étaient pareils, sous 
le henné, à des pétales de roses desséchées. 

Ghetma! Nos âmes fleurissaient comme les 
magnolias d'un jardin de volupté, s'emplissaient 
d'arômes invraisemblables, éclataient comme des 
fruits de pierre précieuse dans le parc vénéneux 
où le Magicien conduisit son filleul. 



NOTES SUR DES OASIS ET SUR ALGER 281 

Et ces images s'effacent. Et il me reste à peine 
le souvenir des mélopées funèbres dont nous ber- 
çait Athmann. Elles flottaient autour de nous, se 
posaient à nos âmes ainsi que des lépidoptères 
noirs sur des calices de douleur. 



NOTBS SUn DES OASIS ET SUR ALGER 



BISKBA 

Au clair de lune, la modulation des flûtes 
douces aux lèvres violettes des petits Soudanais 
enchantait nos âmes. 

Petit Mhammhar, petit pauvre gentil, ton crâne 
d'ébène bleue était comme un fruit singulier, un 
de ces fruits lourds que, sous la voûte opaque des 
feuillages de l'île, trouvait Robinson Grusoë. 

Aux quartiers arabes, dans les flammes, les épi- 
ceries et les musiques, les corolles des femmes 
vénéneuses s'épanouissaient... 

Mais elles ondulaient, comme l'eût désiré Flau- 
bert, venaient à nous du fond du café maure, len- 
tement, la tête haute, abruties par l'étourdissant 
et continuel frappement des tambours funèbres, 
pâles sous les fards, bruissantes sous les colliers 
et les jugulaires d'or. 

Elles agitaient sur elles de changeantes soies et, 
brusquement, faisaient tressaillir leurs seins. Elles 
étaient si graves qu'elles paraissaient mortes. 

Et Ton eût dit, sous ce résonnement de peaux 



NOTES SUR DBS OASIS ET SUR ALGER 283 



d'âne tendues, l'éclatement de fleurs du mal sous 
un écho d'orage. 

Ma douleur s'endormait aux teintes et aux sono- 
rités, semblable à ce pâle extatique, plus pâle que 
son burnous, et qui s'hypnotisait aux grêles cris 
des fifres nasillards, à la menace des tambours 
sourds, à l'éblouissement des sequins. 






Au matin, le long des cassis et des mimosas, 
les trompettes fraîches des soldats éclataient. 

Les palmiers rigides, pareils à des bouquets de 
fer, tranchaient l'azur. 

La Mère des cyprès de Biskra tombait, comme 
une larme immense et noire, à l'horizon du vil- 
lage nègre... 

Le village nègre I... Ils étaient quelques-uns, 
jouant aux osselets sur des damiers crasseux, 
fumant du haschisch dans de petites pipes dont 
ils secouaient la cendre parfumée sur des terrines 
rouges, et, parfois, ils buvaient de l'eau pure dans 
un vase goudronné. 

Les yeux de ces fumeurs étaient si tristes qu'ils 
semblaient refléter leur vie. 



284 NOTES SUR DBS OASIS ET SUR ALGBR 

Midi flambait. Dans l'ombre, quelque scribe 
presbyte à barbe blanche, revenu de la Mecque, 
écrivait avec un roseau. Il faisait le recensement. 
Il y avait auprès de lui, dans l'angle de la muraille 
sableuse, un blême adolescent qui, les jambes 
croisées, burinait aussi. 

Cet enfant n'était qu'un profil de lumière, qu'une 
lampe d'argent vivante dérobée à quelque enchan- 
teur, qu'un pétale de magnolia tombé un jour 
d'orage dans un verger. Tous deux, le vieillard et 
lui, évoquaient les trafics poétiques des longs 
comptoirs d'une Arabie heureuse, les magasins 
d'étoffes où doit venir la Dame, l'obséquiosité des 
salamalecs, les marchandages. 

Nous revenions à pas lents par le marché où 
les chameaux renâclaient en broutant du bois sec. 

On y vendait beaucoup de marchandises : des 
dattes écrasées, du nougat et des piments. 



NOTES SUR DRS OASIS ET SUR ALGRH 285 



KEF EL DOH'R 

En route vers Tuggurth le sombre, sombre à 
force d'éclatement... 

La Mort était partout. Désolation des désolations. 

Où trouverions-nous les gourdes, les outres, les 
vergers? 

Mon âme s'assoiffait. Ma fièvre espérait en vain 
les palais blancs de Sindbad et les rues d'eau de 
rose, les seuils de marbre, les repas, les récits de 
voyages, les alcarazas, Hindbad et les pièces 
d'argent. 

Après le sable, le sable. 

Dans ce désert implacable, nous trouvâmes 
cependant trois coloquintes pareilles à des balles 
d'enfant. 

Nous les cueillîmes à tort. Peut-être étaient-elles 
le cœur de ce sable insensé? Peut-être lesgardait- 
\1, jaloux, au fond de lui, comme un mystérieux 
amour? Peut-être avait-il volé à la mort qui le 
recouvrait cette parcelle de vie? Peut-être aimait- 
il ces humbles fruits? 



286 NOTES SUR DES OASIS ET SUR ALGER 



Le sable. Le sable. 

Mais tout changea. 

A Kef el doh'r, l'air vibrait sur les chotts. Des 
Méditerranées d'azur, mirages merveilleux, na- 
quirent du terrible Rien. C'était, peut-être, les 
rêves géants du Désert endormi. 

Sur des eaux glissèrent des voiles, surgirent 
des rocs. D'inexistantes oasis bercèrent leurs 
palmes au-dessus de rhorizon qui pâlissait en 
s'éloignant. 

Le Songe de l'Eau s'épaississait, devenait bleu 
de prusse et jaune. Des plages brillaient comme 
des fleurs de palmier mâle, lorsqu'elles ne sont 
pas mûres et que les mangent les enfants. 

Des constructions s'élevèrent. Elles évoquaient 
des villes mortes, des villes de l'Indus abandon- 
nées des hommes, des palais de marbre où des 
singes adroits et mystérieux se seraient retirés 
pour y mener, loin des multitudes, une vie de 
volupté, pour se bercer, au soir, des grognements 
des crocodiles dans les réservoirs croupis tachés 
de poissons d'or. 

Le sel des lacs luisait traîtreusement. On croyait 
à la neige. Sur eux régnait un ciel d'une infinie 
douceur, pâle et bleu coiome une tempe de vierge. 



NOTES SUR I>ES OASIS ET SUR ALGBR ^87 

I l U WWWP— I n 



MOGAR 

A Mogar, un mariage. 

Des bruits de tambours funèbres mouraient 
dans les sables. Les aigres clarinettes jouaient 
sans discontinuer. De petites filles, semblables à 
des fruits pourris, nous regardaient curieusement. 

Elles portaient, suspendues à leurs fronts ta- 
toués, des molaires énormes et des branches de 
corail. Cette fête nous épouvantait... 

Uq, vieillard s'agenouilla devant nous. 



288 NOTES SUR DES OASIS ET SUR ALGER 



TUGGURTH 

Sonr. du 5 aTrill896. 

Vers onze heures, le soleil inondait le marché. 
Des jarres vides de goudron bâillaient sous l'azur 
insensé. Les dromadaires furieux criaient. Nous 
buvions d'étranges boissons, nous mâchions d'une 
espèce de résine. La lumière était de feu. Elle 
ternissait les cœurs sanglants des piments, auprès 
des tètes de moutons et des dattes sèches. Elle 
noircissait les caillots coagulés aux poils poussié- 
reux des cuisses de chameaux tués pour la bou- 
cherie. 

Vers cinq heures, tout s'adoucissait. Les cafés 
maures étaient calmes. Au loin ronflait un tam- 
bour sourd. Un bêlement de chèvre emplissait 
l'étendue mortelle. 

Le soleil sombrait aux sables. Les chameaux 
tangueurs, aux rognures bleues, et les ânes pa- 
tients emportaient des feuilles vers Temacin. 

C'étaient de mouvants parterres sur des mor- 
ceaux de désert mouvant. 



NOTBS SUR DES OASIS ET SUR ALGER 289 

Partout, à cette époque pascale, les palmes sem- 
blaient pleurer de- n'être plus foulées par un 
Dieu. 

Les lamentations des muezzins, vers la Mecque, 
s'effeuillaient comme des roses taciturnes. 

Je vis passer un marabout; il appuyait sa main 
droite à l'épaule d'un pâle adolescent. Sans doute, 
il lui expliquait la sagesse, et, dans la tombée du 
jour, je me sentis ému à pleurer. 

Çà et là, sous un dernier poudroiement de soleil, 
luisaient des crânes d'hommes que l'on rasait. 

Quelque chameau, semblable à quelque grand 
navire échoué, surgissait au coin d'une rue, près 
d'une porte, tendant son cou de limaçon géant 
vers le ciel bleu tendre et doré. 

Les couloirs avaient le parfum des roses, parce 
que dans l'air immobile flottaient les nuages du 
kief et des tabacs aromatisés. 

Des ossements étincelaient aux murs des ver- 
gers... 

Une jeune négresse, belle comme la nuit, pas- 
sait, un pompon vert au front; une autre négresse, 
revêtue d'un pagne bleu foncé, tenait un fuseau 
de laine blanche; un Soudanais se promenait; une 
branche verte pendait de sa chéchia sur sa figure. 

Les caravanes agenouillées tressaillaient dans 
le crépuscule, chargées d'herbes violettes. 

'9 



290 NOTES StJR DBS OASIS BT SUR ALGBR 

A mon approche, quelque dromadaire furieux 
se levait en renâclant du milieu de ses frères, sau- 
tait sur trois jambes, l'une ayant été reployée par 
les chameliers. 

... Dans un café maure, la nuit venue, une 
femme, pourpre et or, dansa. Les bras levés, elle 
remuait les mains d'un mouvement si brusque et 
gracieux, que les poignets semblaient rouler sur 
des billes d'ivoire. 

... Des chants nuptiaux s'élevèrent. On con- 
duisait à leur nuit d'amour deux jeunes époux 
montés sur un âne. Des lanternes brillaient autour 
d'eux. Ils avaient l'air, l'un devant l'autre, dans 
leurs vêtements pâles, de grandes fleurs fatiguées. 



NOTBS SUn DES OASIS BT SUR ALGER "2,^1 



EL-KANTARA 



El-Kantara! lorsque tu ouvris ta « porte d'or », 
mon âme s'épanouit en tressaillant comme la fleur 
de tes grenadiers luisants et magnifiques. Ta rivière 
dorée, coulant parmi tes lauriers roses, avait la 
splendeur d'une écharpe barbare. Et les raquettes 
foncées de tes cactus étaient pareilles aux mains 
tendues vers nous de noires courtisanes. 

El-Kantara ! Les cigognes planaient sur tes pal- 
miers. Elles planaient comme des rêves, ou encore 
comme les ceffs-volants d'octobre des enfants 
d'Europe. Elles regagnaient, flottantes et les pattes 
en arrière, les hauts nids oii elles emportaient des 
ronces. 

Sur la berge, le roseau léger tremblait comme 
une plume tremble aux mains du poète, et sem- 
blait inscrire sur le ciel implacable un poème 
d'amour. Il élevait son fuseau vers les seins dorés 
et sanglants des grenades prochaines. 

Une éternelle volupté semblait flotter sur toi. 



2:^2 NOTES SCR DBS OASIS ET SUn ALGER 

Tu évoquais de profonds puits d'or et de grandes 
clés d'argent. 

Tu es le vantail superbe des rêves merveilleux, 
tu es l'auberge délicieuse où s'abreuvaient les 
peintres romantiques, épris du grondement des 
lions et de l'azur invraisemblable... 

De ceux qui envoyaient outre-mer de longues 
missives jaunies aux châtelains aux longs cheveux 
et aux cénacles artistiques. 

Tu es la contrée des botaniques, tu es la porte 
d'or de Fromentin, tu es l'Enchantée 1 



NOTBS SUR DBS OASIS ET SUR ALGER 293 



ALGER 

« Réservoir de la Synagogue. » 

C'était, dans les quartiers sales et puant la marée, 
un bâtiment carré, une improprelé magnifique et 
mystérieuse, une vision d'eau croupie aux grandes 
époques du choléra, une distribution de poissons 
blancs et secs et salés, en temps de famine, par 
des rabbins à barbes en tubes, par des rabbins 
souriant aux plus belles du quartier auxquelles 
ils eussent donné les meilleures parts. 

« Réservoir de la Synagogue. » 

La saleté magnifique et mystérieuse soudain se re- 
vêtait d'or et de feuilles épaisses. La poésie chantait 
en moi sur un autre ton. Elle disait, elle chantait : 

Réservoirs! Eaux d'argent! Toi, Rachel, ô belle 
fille de Laban, tu t'en allais vers les puits d'azurt 
Abreuvez les troupeaux et les dromadaires. Nous 
sommes de Garan. L'amour est immense et les 
pluies ont gonflé les citernes qui pleurent de joie 
comme Jacob. 

Et tout, ainsi, dans cette Alger, s'emplissait de 



294 NOTES SUR DBS OASIS BT SUR ALGER 

volupté. Et ce n'était pas rimpression première du 
jour où, y débarquant, les bouquets d'ombre et 
d'eau des oasis lointaines m'attendaient pour paître 
les troupeaux mélancoliques de mon âme... 

Non, le morne Tuggurth avait dépassé mon 
attente. Mon cœur, toujours avide de tristesse, 
s'était empli de pleurs ainsi qu'une urne funéraire; 
et les visions bibliques du Sud avaient, d'un geste, 
semé dans mon âme tout ce qu'elle pouvait con- 
tenir d'ivraie. 

A ce retour, Alger m'apparut surtout française. 
D'ailleurs, les boutiques blêmes où cousaient les 
petits Mzabites devenaient un rêve pâle de lan- 
gueur parfumée et morte. 

Je n'allais plus aux taudis maures, mais je regar- 
dais la mer, assis à la terrasse d'un café dont la 
banalité luxueuse me plaisait. J'avais une joie 
d'enfant à demander une absinthe, à me sentir 
seul, tandis que le soleil de midi semblait faire 
chanter pour moi son ombre et sa lumière. 

C'était un chant de patrie. Ce n'était déjà plus 
les flûtes des Biskris. C'était le grand amour dont 
souvent j'avais souri, l'appel des parents et des 
amis, la forêt douce où les ramiers perchent. 

Et je pleurais presque de joie. 

Tout était joli : les magasins des libraires, les 
grues françaises, la poste. 



NOTES SUR DES OASIS BT SUR ÀI.GRR 295 

La poussière du soleil flottait sur la place du 
Gouvernement et l'ombre des arcades faisait, dans 
la rue Bab-el-oued, comme un palais de songes. 

La ville riait. Sur la hauteur, la fraîcheur des 
maisons mauresques bâillait d'un sourire adorable, 
un sourire de marbre pâle et de porcelaine bleue. 
Une langueur m'envahissait. J'avais faim de 
fruits glacés et de femmes tièdes. Le soleil de 
volupté évoquait, sur. la mer violette, des filets 
aux mailles d'or ruisselants, emplis de prostituées 
d'argent et de dorades. 

Un son de guitare mourait là-bas. 

Alger, c'est toi qui commenças et terminas mon 
rêve. Tu m 'apparus et tu m 'apparais encore comme 
une ville délicieuse^ et je désire que ce mot ne 
soit entendu que par ceux qui peuvent le com- 
prendre. Mon orgueil ridicule et ma tristesse 
eurent à lutter, près des oasis, avec quelque chose 
d'analogue à mon cœur: la désolation. 

Le sable avait-il la notion de sa tristesse ? Je fus 
aussi triste que lui et je ne trouvai rien, dans son 
horreur, que je ne fusse capable de contenir et 
d'aimer. Pas un de mes nerfs n'a tressailli à l'as- 
pect des chevaux morts dans l'implacable Océan 
pétrifié. 

Les bêlements lointains des chèvres de Tug- 
gurtb, le fiévreux misérable qui grelottait sur la 



296 NOTES SDR DBS OASIS BT SUR ALGBR 

terre embrasée de Drôh, les plaies bleues des dro- 
madaires, les femmes haletantes qui suivaient les 
caravanes à côté des ânes rogneux, ne dépassèrent 
point la mesure de mon âme. 

J'en demande pardon à Dieu: peut-ôtre mon 
excuse est-elle dans la pitié. 

J'ai retrouvé dans Alger les choses mesquines 
et agréables auxquelles notre faible cœur peut 
concéder bien des choses. 



LE 15 AOUT A LARUNS 
LE BRANLE 

A Augtiste Brunet. 



LE BRANLE 

Au milieu de cette coupe d'émeraude taillée 
dans les montagnes de Laruns, le son aigu du fla- 
geolet de buis prélude sur une note unique, extra- 
ordinairement prolongée — qui se continue, émise 
sans un essoufflement, jusqu'à devenir la seule 
chose que l'on entende, jusqu'à ne devenir que le 
chant de cette solitude plus verte et bleue qu'une 
plume de paon. 

Alors, comme un remous de gave, lentement, 
qui charrierait des fleurs, on voit hésiter et naître 
le rhythme du branle. 

... La note du pipeau se traîne encore, semblable 
au cri de détresse de quelque oiseau de sommet, 
à quoi tout à coup s'allient l'entêté frappement 
du tambourin et le grincement du violon. 

Le rondeau s'ordonne, se déploie en cercles 
concentriques, frémissants de couleurs. On ne 
pense point, tout d'abord, que ce soient là des dan- 
seurs et des danseuses, mais un amas éclatant e\ 
confus de corolles géantes et renversées, un cha- 
toiement d'élytres de feu et d'ailes de colibris. 



300 LB 15 AOUT A LARONS 

Chaque bergère alterne avec chaque berger qui 
la tient par la main, coifiFée d'un capulet sanglant 
dontla doublure relevée forme unelarge bande d'un 
grenat mat qui retombe sur les épaules et les drape 
comme celles d'un sphinx. A peine sous le rebord de 
ce capulet et sur le front, distingue-t-on le liseré 
d'un bonnet blanc que l'on devine pareil à un bol. 
Deux petits bouts de tresses, nouées d'un ruban, 
pendent sur la taille. 

Mais la merveille est le châle ossalois. 

Il est mystérieux et paré de fleurs comme un au- 
tel. Des générations l'ont porté et se le sont trans- 
mis. Il contient l'angoisse de la montagne, l'effroi 
des pelouses vertigineuses, la couleur des végé- 
taux qui hantent les sommets, les prismes in- 
vraisemblables, l'éclat des minerais brisés par les 
torrents. L'iris d'azur s'y harmonise avec le mica 
de glace; la digitale avec la teinte des calcaires 
rougis par le soleil couchant ; l'edelweiss s'y fond 
aux cristaux de givre; la gentiane à l'épouvante 
bleue des lacs. 

11 tombe, croisé au-dessons du col oi!i pendent 
les bijoux et la croix, et retombe en arrière de la 
robe, très bas, imitant les ailes aiguës d'un insecte 
au repos. 

Par la main, ai-je dit, le danseur conduit sa 
danseuse. Il porte une chemise anx manches plis- 



LB 45 AOtJT A LARTJN8 301 

sées et, jetée négligemment sur l'épaule, la veste 
dont la couleur se marie à celle du capulet. Son 
gilet et ses guêtres — elles montent jusqu'aux ge- 
noux — sont d'un tricot neigeux. Le béret large est 
marron. De sous le gilet on voit saillir une poche 
carrée destinée h contenir le sel que l'on donne 
aux brebis. 

... Le rondeau s'élargit encore, ondule, et, 
lorsque le rhythme de la flûte, à de certains mo- 
ments, vacille, le rondeau tout entier vacille aussi 
comme un indécis remous, comme une vague de 
vent. 

Le pas du branle n'est pas un saut, ni un mou- 
vement précipité, mais simplement un pas savant, 
le pas avisé et prudent des pâtres. 

Celui qui précède sa danseuse ne lui fait pas 
absolument face. Tous sont obliques l'un à l'autre 
dans cette promenade rêveuse dont la lenteur 
excessive émeut et étonne. 

Ladisposition de cette chaîne vivante, quatre ou 
cinq fois enroulée sur elle-même avec un art in- 
fini, crée ainsi des rondeaux qui tournent les uns 
dans les autres; de telle façon que, de la circon- 
férence au centre, on voit, alignés sous un même 
rayon visuel, quatre ou cinq capulets procession- 
nant ensemble. 

Tous et toutes semblentainsi accomplir un pè- 



302 l'B 16 AOUT ▲ LARUNB 



lerinage vers un but jamais atteint. Pas un tres- 
saillement dans les physionomies qui revêtent une 
gravité déconcertante, une attention soucieuse et 
méditative; une sorte de catalepsie qui tient de 
l'amour et de la mort. 

Et c'est la beauté de ces femmes, cette expres- 
sion à la fois passive et recueillie dans ce visage 
rond, coloré et duveté comme une pêche. Et c'est 
le mystère de cette danse, cette évocation des ori- 
gines oÎL elle retourne: le tournoiement des neiges 
et des écumes; la giration des fleurs dans les 
cyclones de vent — tandis que la brume du soir 
enveloppe peu à peu les cataclysmes des torrents 
et des rochers, se suspend aux sapinières qu'elle 
déchiqueté, se traîne au flanc des pelouses — 
tandis que la flûte qui conduisait le branle crie 
comme un oiseau en détresse, agonise longtemps 
encore, et puis se meurt seule, déchirante, bles- 
iée, éperdue, aiguë... 



DEUX PROSES 



SYLVIE 

Que les anémones sont jolies à la lisière du 
bois... Viens-y, toi que j'ai aimée d'un amour 
romantique, de quand les vieux parents, à l'angle 
du comptoir, se demandaient : Que donc fait cet 
enfant dans cette Capitale? 

Sylvie légère aux bas blancs, rappelle-toi... 
Chardieu le carabin ne croyait pas aux femmes. 
Tu lui disais: Ohl monsieur Chardieu, c'est vilain 
d'être athée... Ce beau paysage de Meudon ne vous 
dit-il donc rien?... 

Lui répondait : Ma fille, tu me fais Eugène 
suer! Mon oncle mort, et une pipe de tabac!... 

Viens, ô Sylvie !... Sous la diligence massive le 
blanc samedi poudroiera!... On loge à pied et à 
cheval... Ta peau sera d'azur dans la rudesse du 
lit... Aime-moi dans l'éclat de rire de tes seins 
tendus... 

Charmante!... De ta crinoline écraseras-tu les 

muguets-de-Salomon?... Les beaux messieurs de 

Bois-Doré sont-ils venus? Où. s'est perdue l'âme 

de Mimi sous les tilleuls?... 

ao 



306 DEUX PROSES 

Oh 1 nous inventerons des rossignols. . . Et l'ombre 
d'Alfred va venir. 

... Il est venu, le séraphin des nuits d'Octobre... 
Il est venu courroucé et la boucha amôre de ja- 
lousie... 11 a pesté... Ses blonds cheveux pendaient 
sur sa joue, lissés... Il mâchait un cigare... 11 a 
battu l'infidèle... Son pas était d'un homme ivre, 
le lourd chapeau haut de forme en arrière, les 
guêtres en désordre... 

Et puis il est parti pour les Marais Pontins... 
La Sand le suivait, chargée d'ailes... Ils s'abhor- 
raient et ils s'adoraient... 

Sylvie, recueille-toi!... Défleuris, en soupirant, 
cette bruyère... 

C'est dans un bois pareil, peut-être, à celui-ci, 
qu'il s'en vint au crépuscule, les bouteilles dans 
l'eau du courant, disserter avec Desgenais sur 
l'existence de Dieu... 



DEUX l'ROSES 307 



CLITIE 

Tu aurais été Philis, Eucharis ou Glitie, dans 
la prairie d'or vert fréquentée de la belette et du 
lapin, non loin du marécage fleuri, glauque de 
carpes. Le château eût été fiancé à la forêt par 
l'anneau bleu-de-paon d'un ruisseau. 

L'ombelle rose de l'angélique se fût harmoniée 
avec ta robe imposante, et l'iris mauve avec la 
hauteur de tes jeunes cheveux blancs. 

Nous, heureux dans ces asiles, je t'aurais dit : 
Glitie, ne laisse point s'enfuir l'amour volage. 
Mire, au cristal de cette onde, tes charmes. Si tu 
veux, dans le grenier de ma ferme, là où il fait 
chaud, par quelque jour d'orage où les rats du 
Fabuliste rongeront les dépouilles du maïs de 
l'année passée, nous nous posséderons, toi sur mes 
genoux de faune, ta bouche dans la mienne. 

Et tandis que s'alanguira, lentement, le dernier 
frisson de nos caresses, la tiède et large pluie d'été 
crépitera sur les peupliers noirs. 



NOTES 



NOTES 

Donc, me voici de retour en ce vieux salon oh 
je considère avec attendrissement le moindre objet. 
Ce châle fut à ma grand'mère paternelle que je 
n'ai point connue et qui repose dans un humble 
cimetière des Antilles en fleurs. Puissent les coli- 
bris étinceler et crier sur sa tombe abandonnée, 
etles tabacs aux cloches roses plaire à sa mémoire... 
Je n'ai point vu de portrait qui la représente. Mais 
je sais qu'elle avait une réputation de bonté et de 
beauté. J'ai lu d'admirables lettres d'elle écrites 
de là-bas à mon père enfant que l'on avait amené 
en France pour s'y instruire et qui y est demeuré. 

Combien j'ai rêvé parfois de ressusciter ce passé. 
Combien il serait beau que Dieu nous donnât, 
une fois par an, cette fête de voir revenir de chers 
disparus I J'aime à me figurer que ce serait le 
jour des Rois, et par un temps de neige. La pauvre 
salle h manger s'ouvrirait aux coups de huit heures 
et je retrouverais là, assis à la table agrandie et 
ornée de roses de Noël, sous la claire gaîté de la 
lampe, tous ceux dont mon âme a le deuil. 

Il me semble que ce revoir serait si naturel, 



312 NOTES 

si peu macabre, si peu conte de fée. Mon grand- 
père paternel, le docteur-médecin, mort à la Gua- 
deloupe, serait à la place d'honneur, avec, sur ses 
épaules, un petit manteau de voyage où luiraient 
des grains de verglas. Son regard bleu d'acier, 
derrière les énormes lunettes d'or qu'il portait «t 
dont se sert aujourd'hui ma mère, serait à la fois, 
comme il était, paraît-il, sévère et bon. D'une voix 
grave et chantante, il parlerait de la Grande Tra- 
t;tfr5^e,duventder0céan Eternel, des tremblements 
de terres inexplorées, des naufragés sauvés par lui. 

Et tous écouteraient; et il serait beau, la mort 
étant étemelle, de revoir chacun à cet âge seule- 
ment que nous prêtons, avec une singulière obsti- 
nation, aux chers disparus. 

Les cousines de Saint-Pierre-de-la-Martinique, 
elles étaient quatre, je crois, ne dépasseraient point 
chacune dix-huit ans et, vêtues de robes de mous- 
seline blanche, riraient de quelque gâteau mal 
réussi. Et mes grand'tantes huguenotes, rigides 
mais heureuses, de longues chaînes d'or au cou, 
s'expliqueraient l'une à l'autre, les révélations des 
Prophètes. Et soixante et quinze ans trembleraient 
pour chacune dans leurs voix cassées. Et mon aïeul 
maternel à dix-neuf ans, avec son carrik vert 
d'étudiant romantique, tous... 

Mais le songe s'efface et le vent pleure. 



NOTES 313 



Dans une mousse ensoleillée, et transparente 
comme une algue ou une émeraude, j'ai enveloppé 
les racines de ces premières pâquerettes de Jan- 
vier. Elles sont les seules fleurs de ces temps-ci, 
avec des rares pervenches et des ajoncs. Trop 
d'amour les gonflait sans doute. Il fallait qu'elles 
naquissent malgré la glace. Les lanières blanches 
des capitules sont violacées à l'extrémité, et en- 
tourent des fleurons qui sont d'un jaune verdâtre 
comme le dessous d'un vieux cèpe. Les racines 
boueuses sentent la campagne labourée. J'ai eu la 
cruauté de cueillir ces fleurs, et elles sont lamen- 
tables k présent, aussi blessées que des bêtes le 
pourraient être et voici que, lentement, et comme 
si elles étaient mues par une crainte terrible, les 
feuilles des capitules se recourbent au dedans 
pour recouvrir et protéger les robes des corolles 
minuscules queje ne puis plus voir. Délicatement, 
j'essaie de soulever ces feuilles, mais elles me 
résistent et je n'arrive qu'à meurtrir la plante. 
Imbécile I Est-ce que je n'aurais pu laisser vivre 
ces fleurs au bord de leur fossé? Là, elles eussent 
senti le grésillement frais du sol imbibé, un oiseau 



314 proTB» 



les aurait effleurées, la trompe des moustiques 
aurait pompé leur pollen, et elles seraient mortes 
doucement, à côté de leurs amies. 






Les étoiles d'hiver sont belles lorsqu'elles pou- 
droient dans le ciel couleur d'ardoise et que, dans 
la profondeur brumeuse et bleue, elles éclairent 
des lambeaux de nuages. J'ai traversé la petite 
ville, à six heures, lorsque les chandelles derrière 
les vitres font remuer les ombres carrées dans les 
boutiques et luire la boue rose sur les pavés. Un 
chien trotte en flairant sous les portails. Un char, 
dont les bœufs glissent, grince. Une lanterne va- 
cille, une voix s'entend. Les angles des toits sont 
nets. Le reste est rongé par l'obscurité. Çà et là, 
encore, de loin en loin, une fenêtre d'un rose fu- 
meux, et me voici au sommet de la côte. 

A gauche, tremble une énorme étoile. 11 semble 
qu'elle respire et que ses rayons tour à tour 
s'allongent et se rétractent. Son feu blanc a l'air 
de couler. Je regarde les constellations carrées, 
derrière lesquelles sont encore des carrés de cons- 
tellations, lesquels recouvrent d'autres constella- 



NOTBB 315 

tions carrées jusqu'à ce que le regard se perde en 
une cendre lumineuse pareille à celle d'un foyer. 
Je ne suis nullement intrigué par ces astres. Je 
n'aperçois pas là des mondes infiniment grands 
ou petits, selon ce à quoi nous les comparons. Ils 
l sont, dans ma pensée, tels que je les vois : les 
plus grands comme des colibris, les plus petits 
comme des guêpes. L'espace qui les sépare l'un de 
l'autre ne me semble point plus étendu que le pas 
dont j'arpente la route. Simplement, c'est un ciel 
de janvier sur une petite ville. 



La vache de ma petite métairie est très âgée. Il 
va falloir la vendre. Pauvre bête, je l'ai caressée 
longuement. Où vont se traîner maintenant ses 
pauvres vieux genoux? Oh! souffrance terrible, 
rançon de l'homme quand doiic m'étoufîeras-tu 
tout à fait? 



» il 



Une paysanne m'a vendu des mousserons. Ils 
sont très rares maintenant. Leur odeur me saisit 



316 KOTBi 

et je songe aux lisières des prairies, aux elfes qui, 
d'après Shakespeare, font croître ces mousserons 
sous le charme de la lune. Ils ont été mouillt'S 
par la gelée fondante, et de fines et longues 
iierbes s'attachent à leur humidité. Ils portent en 
eux la tremblante buée des nuits. Les premiers, 
ils sont sortis de la terre, sous leurs ombelles 
d'ivoire, pour observer si les pieds de ^a haie 
s'entouraient davantage de mousse. Ils auv'ont été 
déçus. Ils n'auront point vu les pervenches, ni 
les violettes, mais l'agaçante et fine pluie grise 
dans le ciel gris. 



* 



Hier, je suis monté jusqu'au haut de la côte e* 
suis revenu par le chemin de Clara d'Ellébeiise. 
Il y avait tant de brouillard que les arbres pleu- 
vaientdru. Les pies faisaient des crochets brusques 
parce que, venant vers moi, elles ne m'aperce- 
vaient qu'à vingt pas dans cette opacité. Trois 
grives aux gris grinçants et furieux se battaient. 
Ici et là on coupait du bois. Le soleil sans rayons, 
d'un jaune argenté, semblait la lune. J'ai vu trois 
primevères, des ajoncs fleuris, des pâquerettes et, 
l'auire j<>w, de? yitrvenches. CbsX le priptemp» 



NOTES 317 

déjà, à travers Janvier. Depuis deux nuits, à mon 
réveil, j'entends le chant d'un merle. De quelle 
émotion m'emplit le premier souffle, à peine per- 
ceptible, du printemps! Cependant, l'hiver régnera 
longtemps encore. 



Le tic-tac usé de la pendule berça bien des 
soirées dont me charma la tristesse. Les chats 
s'introduisaient dans le salon oh il y avait des 
invités. On était autour du feu. On se racontait 
des frayeurs, des pressentiments que l'on avait 
eus, les manies de personnes mortes. Les carrés 
d'ombre projetés par la lampe tremblaient. Le 
foyer éclairait par-dessous des profils accentués 
de vieilles dames, des mains aux veines sail- 
lantes, des gestes d'adolescente se montrant des 
broderies commencées. 

— Ohl comme c'est joli! 

— Oui, mais c'est long comme tout. 

— Quelle patience vous avez ! 

— C'est Glaire qui a commencé celle-ci. 

Je me souviens de Tune de ces soirées oi!i 
étaient beaucoup de jeunes filles. Petites fleurs de 
province, elles s'épanouissaient dans la lueur grise 
et rose du salon... 



318 NOTES 

Une de ces enfants se mit au piano, une autre 
uhanta. Les notes usées semblaient s'égayer, tré- 
molantes comme des voix de grand'mères fleuries 
qui eussent chuchoté sous la porte. La jeune fille 
qui chantait et qui est morte en religion avait J'air 
d'une sombre petite rose. Elle était pieuse et 
s'égayait doucement. 

...On servait du thé trop fort, ou pas assez, dans 
ces soirées, des biscuits un peu humides, du lait, de 
l'eau de noix. La rue était silencieuse. Onze heures 
sonnaient. Une vieille dame se levait et disait : 

— Onze heures déjà... Est-il possible... Onze 
heures. 

Et quelqu'un lui répondait : 

— La pendule avance beaucoup. 



* 
• * 



La nuit dernière, j'ai rêvé que j'étais mort et 
que je retrouvais Jean de Tinan, que j'ai vu une 
seule fois dans ce salon, à même époque, peut- 
être à même date. Il m'est donc apparu en songe 
et m'a invité à déjeuner en une maison de cam^ 
pagne située dans un petit village protestant : 
Bellocq. Je doute qu'il ait jamais été là durant sa 
vie. Mou rêve indiquait dix heures du matin. 



NOTES 319 

Tinan était, comme je le vis en réalité : charmant 
et ironique. Il m'offrit des gâteaux singuliers et 
me raconta qu'il avait, pour s'amuser, fait boire 
des boissons anglaises à des soldats qui faisaient 
les grandes manœuvres. Et qu'il était arrivé à ce 
résultat que chefs et soldats pris de gaîté ne sa- 
vaient plus, les uns commander, les autres obéir. 
Tout à coup une angoisse terrible m'a saisi, 
une sympathie douloureuse, un regret de n'avoir 
pas assez connu durant sa vie le poète d'Ai- 
mienne. Je lui ai tendu la main en pleurant et 
me suis éveillé. 

Qui sait? En quels mystérieux pays allons-nous 
aborder, en quelles îles de l'Océan du sommeil? 
Quels pavots blancs nous enchantent? Pourquoi 
invoquer le hasard et non l'ignorance? S'il est 
vrai que la vie ne tienne qu'à nos sens et que nos 
royaumes soient en nous — pourquoi les poètes qui 
sont, comme on l'a écrit, les explorateurs de leur 
âme, n'apercevraient-ils pas dans la nuit et la brume 
de leurs rôves, parfois, un promontoire de la mort? 



Souvent je me suis figuré le Ciel. Celui de mon 
enfance était la cabane que s'était fait construire, 



Vjô notes 

en haut d'un chemin grimpant, un vieil homme. 
Cette cabane, on la nommait le Paradis. Mon 
père m'y conduisait h. l'heure où la noire bruyère 
des coteaux se dore comme une église. Je m'at- 
tendais, au bout de chaque promenade, à trouver 
Dieu assis dans le soleil qui semblait s'endormir 
à la cime du sentier caillouteux. Me trompé-je? 
Moins facilement j'évoque le Paradis catho- 
lique : les harpes d'azur, la neige rose des légions 
dans les purs arcs-en-ciel. Je m'en tiens encore à 
ma première vision, mais depuis que j'ai connu 
l'amour, j'ai ajouté à ce divin domaine, devant la 
hutte du vieil homme, une tiède pelouse en pente 
où herborise une jeune lille. 






J'ai tout à la fois l'âme d'un faune et l'âme 
d'une adolescente. Et l'émotion que j'éprouve à 
considérer une femme,. est le contraire de celle que 
j'ai à regarder une jeune fille. Si l'on pouvait se 
faire comprendre à l'aide de fruits et de fleurs, 
j'offrirais à la première des pêches brûlantes, des 
cloches roses de belladone, des roses lourdes ; à 
la deuxième, des cerises, des framboises, des co- 



NOTES 321 

rolles de cognassier, des églantines et du chèvre- 
feuille. Je ne puis guère éprouver de sentiment 
qui ne s'accompagne de l'image d'une fleur ou 
d'un fruit. Si je pense à Marthe, je songe à des 
gentianes. A Lucie, je prête des anémones 
blanches du Japon, et à Marie des muguets-de- 
Salomon. A une autre un cédrat qui serait trans- 
parent. 

Au premier rendez-vous que me donna une 
amie, j'avais emporté un rameau de glaïeul dont 
les gorges étaient d'un rose d'abricot. Nous les 
mîmes sur la fenêtre durant la nuit où je l'oubliai 
pour ne me souvenir que de l'amie. Aujourd'hui 
je voudrais oublier l'amie pour ne me rappeler 
que le glaïeul. 

Mon souvenir est donc, si je puis dire, végétal, 
et les arbres, aussi bien que fleurs et fruits, 
symbolisent pour moi des êtres et des sentiments. 
Les plantes, autant que les animaux et les pierres, 
emplirent mon enfance d'un mystérieux charme. 
A quatre ans je demeurais en contemplation des 
cailloux de montagne cassés, en tas au bord des 
routes. Choqués ils faisaient feu au crépuscule, 
Frottés les uns contre les autres, ils sentaient le 
brûlé; j'en ramassais de marbrés qui semblaient 
lourds d'une eau qu'ils eussent recelée. Le mica 
des granits fascinait ma curiosité que nul ne pou- 



322 NOTKs 

vait satisfaire. Je sentais qu'il y avait une chose 
que l'on ne savait pas me raconter : la vie des 
pierres. 

Au mô.'.ne âge, on me gronda parce que j'avais 
enlevé d'un chapeau de ma mère des coléoptères 
naturalisés. J'avais la passion de ramasser des 
bôtcs, pour lesquelles jVprouvais tant d'amitié 
que je pleurais si je les pensais malheureuses. 
Et j'endure encore une angoisse abominable en 
me souvenant de petits rossignols que l'on m'avait 
donnés et qui ùcpérissaient dans la salle à man- 
ger. To;ijours au môme âge, il fallait, pour que 
je m'endormisse, que l'on plaçât non loin de moi 
un bocal où était une rainette. Je sentais que 
c'était une amie fidèle, et qui m'eût défendu 
contre les voleurs. La première fois que je vis un 
cerf-volant, je fus si frappé de la beauté de ses 
cornes que l'envie d'en posséder un me devint 
une souffrance. 

La passion pour les plantes ne se développa que 
plus tard, vers l'âge de neuf ans, et encore n'ai-je 
bien eu l'intelligence de leur vie que vers l'âge de 
quinze ans. Je me souviens dans quelle circons- 
tance. Ce fut en été, un jeudi, par un après-midi 
torride. Je traversais avec ma mère le jardin bota- 
nique d'une grande ville. Un soleil blanc, d'épaisses 
ombres bleues, des parfums d'une lourdeur presque 



NOTES 323 

visqueuse faisaient de ce lieu à demi désert uu 
royaume dont je franchissais entin la porte. 

Dans l'eau tiède et mordorée de bassins, des 
plantes coriaces et grises, ou longues, molles et 
transparentes, végétaient. Mais du sein môme de 
ces pauvres et tristes algues s'élevaient, jusqu'au 
plein azur, de vertes lances, des hampes dont les 
ombelles roses et blanches opposaient leur grâce 
au jour ardent, des lys d'eau endormis sur leurs 
feuilles comme en une sieste confiante. 

Aux plantes fluviales les plajites terrestres 
répondaient. Je me souviens d'une allée où des 
étudiants, un mouchoir sur la nuque, étaient 
ensevelis sous la beauté des feuilles. C'était l'allée 
des Ombellifères. Les fenouils et les férules dres- 
saient leurs couronnes sur leurs tiges dont les 
gaines éclataient. Les parfums se parlaient dans 
le silence. Et l'on sentait, de plante èi plante, un 
muet épanchement, et une résignation planait sur 
ce royaume isolé. 

Dès lors, je compris les fleurs, et que leurs 
familles s'apparentent et s'aiment naturellement, 
et non seulement pour servir aux classifications 
qui aident à nos lentes mémoires. Ces géométries 
en action que sont les végétaux marchent vers 
quelle solution? Je ne sais. Mais il y a un mystère 
charmant à considérer que de même que les espèces 



8^4 NOTES 

correspondent avec telles périodes géologiques, et 
groupèrent ainsi leurs sympathies, de mfiine, 
aujourd'hui, elles se groupent suivantles saisons. 
Gomment le caractère des grelottantes et neigeuses 
liliacées d'hiver s'accorderait-il à celui des pourpres 
solanées tl'automne ? Et puis il y a encore des 
arrangements délicieux qui sont dus bien moins à 
l'artifice des hommes qu'au consentement pur 
certaines espèces d'en tenir d'autres pour amies, 
et de ne point languir auprès d'elles. Qu'il est 
doux le jardin villageois où le lys luisant, pareil 
à ces dieux qui fréquentaient les humbles, vit 
parmi les choux, l'ail bleu et les ciboules qui cui- 
ront dans le pot noir des pauvres! Que j'aime les 
potagers paysans, à midi, quand la triste ombre 
bleue des légumes s'endort sur les carreaux de 
terre granuleuse et blanche, lorsque le coq appelle 
le silence, et que la buse oblique et tournoyante 
fait glousser la poule onduleuse 1 \A est la flore 
des simples amours, la flore de la jeunefemmequi 
séchera la lavande bleue pour parfumer les draps 
rudes. Et il y a aussi, dans ce jardin, la fleur des 
rondeaux, la pauvre giroflée au parfum simple. Il y 
a aussi le buis fidèle dont chaque feuille est un petit 
niinir d'azur, les roses-trémièresoîi se consume la 
tl iiii ne douce et pure de corolles de mélancolie: 
fieurs religieuses vouées au silence et à la rigidité. 



NOTES 325 

Et j'aime aussi la flore des prairies ; la reine 
des prés balancée parles brises, bercée par le rou- 
coulement du ruisseau. Sa couronne parfumée se 
pare de coléoptères des eaux plus nacrés que les 
gorges des colibris. Elle est l'amour de la pelouse, 
la fiancée des lisières herbeuses. 

Mais il est, au fond des vieux parcs désolés, des 
botaniques plus mystérieuses. Là, demeure ce que 
l'on nomme les vieilles fleurs comme le lilas ter- 
restre, la belladone-amaryllis, la couronne impé- 
riale. Ailleurs, elles mourraient. Là elles résistent, 
gardées par les préj ugés des arbres séculaires, arbres 
singuliers aux noms disparus. Et ces corolles ma- 
niérées, distinguées, ne relèventleur tête branlante 
que lorsque, soufflant à travers les liquidarabars 
et les érables, le vent gémit comme Chateaubriand 



Ce soir, je prendrai mon sac, mon bâton, et 
j'irai dans la montagne. 



... 11 m'a été impossible de monter au Jaïzquî- 
bel, même d'aller à Notre-Dame-de-Guadaloupe. 



3â<$ NOTBS 

Une tempête m'a bloqué à Fontarabie. J'étais si 
trempé que je ue pouvais plus avancer, et le vent 
me secouait dans les venelles aux maisons bla- 
sonnées. J'ai songé aux torrents d'azur de l'été, 
au golfe qui chante et luit au haut du ciel, à la 
nacre de la Bidassoa, à tous mes rêves ardents, à 
l'odeur fauve de Mamore. Je suis entré dans une 
auberge pour qu'on y fît sécher mes vêtements. 
Durant trois heures, couché dans un lit froid, j'ai 
écouté la pluie drue. Je me suis levé à l'heure 
de la sortie de la grand-messe. J'ai vu défi- 
ler, sur les pavés luisants d'averse, les filles 
en mantilles, auxcheveuxen cédilles, huilés, bleus 
et plaqués sur le front. Elles étaient robustes, 
gracieuses, rondes et comme tournant sur elles- 
mêmes. Elles marchaient les jambes écartées. Un 
prêtre, le long du mur, glissait... Ensuite, je me 
suis fait conduire à Irun, dans une barque, par un 
pauvre enfant qui s'escrimait à ramer, les pieds 
nus en de lamentables bottines à élastiques. Mon 
cœur s'est serré devant la misère de l'eau, du ciel 
et de cet enfant. L'eau était méchante et jaune, le 
ciel avait la teinte d'un Vendredi-saint, et l'enfant 
était décharné. 



NOTES 327 



Je songe à ce que, pour cette promenade que je 
veux faire dans la vallée d'I*****, il me faudra 
m'arrêter dans l'auberge où, il y a deux ans, nous 
nous cachions, elle et moi. Ce sera dur, mais je 
ne veux pas ôtre à tel point l'esclave de ma dou- 
leur que je la fuie. Je sais bien qu'il y a par là 
une source d'azur dont l'eau glissa de mes lèvres 
aux siennes, une chaise où je la tenais embras- 
sée, tandis qu'en une lisse caresse parfumée sa 
joue sur ma joue lentement allait et venait. 

Mais il faut réagir, et ce souvenir ne me sera 
pas plus cruel que ne le fut, une nuit, le rappel 
de cette amie, dans un bouge où m'avaient attiré 
des guitares dont jouaient des ouvriers espagnols. 
Ils chantaient en s'accompagnant. Ils chantaient 
pour eux seuls, tristement, et buvaient du 
vin rouge. Leurs chants m'oppressaient parce 
que je sentais en eux un peu de l'âme in- 
quiétante de la disparue, et qu'un douloureux 
hasard faisait que la servante d'auberge qui était 
là lui ressemblait tout à fait. Dans ces chants, il 
y avait la nostalgie d'une ardente contrée, des 
évocations de garces huilées et balafrées. Et mon 
cœur se serrait en s'avouant que celle que j'ai le 



323 NOTES 



plus aimée conservait, sous son éducation parfaite, 
un relent Je fille tragique, de celles dont le front 
ou le cou porte une cicatrice. 






m Le vent souffle où il veut et d'où il veut, » 
comme l'Esprit. Et il soufllc encore aujourd'hui, 
m'emplit d'une acre tristesse. Du moins, suis-je 
seul encore, dans cette mansarde d'où, à travers 
de petits rideaux de tulle, je vois la route, les 
arbres nus, la pluie. Où va-t-elle la route? Ici, ma 
vie s'isole et, au-dedans de moi, je sens davantage 
l'amertume du passé. Qui saura, lorsque je serai 
mort, que j'ai lutté si terriblement? 

L'obsédant souvenir de cette bohémienne méfait 
sentir les vers de Baudelaire : 

Toi qui, comme un coup de coutean, 
Dans mon cœur plaintif es entrée. 

... Et je me demande si elle ne m'a pas jeté un 
de ces charmes auxquels ajoute foi le peuple, si le 
jour que j'ai bu une goutte de son sang en lui rap- 
pelant une superstition italienne, je n'ai pas à ja- 
mais rivé mon âme à la sienne. Cette goutte, je 
l'ai bue par un jour pareil à celui-ci, acre et plu- 



NOTES 329 

vieux, dans un bouge où nous commencions de 
nous disputer, de nous séparer. Elle tendit à ma 
lèvre son épaule dont se cordaient les muscles 
sous un amour irrité. Nous mentions le froid du 
lâchage tomber sur nos cœurs, dru et goutte à 
goutte, comme d'une lame de glace. Elle ne ver- 
sait pas une larme, les yeux follement agrandis, 
je nez froncé. Il y avait en nous de sourdes choses. 
Ensuite nous nous promenâmes. Elle me dit une 
parole terrible pour essayer la trempe de mon 
amour. Je restai calme. Alors, elle se mit à paraître 
distraite, ayant l'air de craindre que l'on ne l'aper- 
çût avec moi. 

Voici que je pleure à grosses larmes, des larmes 
chaudes qui coulent au long de la joue. Que je 
souffre! A quoi m'ont servi tous ces sacrifices? Je 
suis fort, maisy^ n'en peux plus. Il me semble que 
je porte en moi un créancier et un débiteur. Je 
crois que c'est là un principe d'économie politique 
appelé : loi d'airain^ offre et demande. 



* 
* • 



J'ai gravi le petit pic du***. Les premiers daph- 
nés fleurissent, les premières gentianes, les pre- 
mières hépatiques. Sur les hauteurs et dans cette 



330 wanm* 

mansarde où j'écris, là seulement je trouve la 
paix. Au sommet du*** le vent m'a fait chercher 
un abri. J'ai déjeuné sur un roc où des bôtes-à- 
Bon-Dieu, rondes comme des tortues, luisantes, 
rouges et noires, couraient. Qui donc, aussi triste 
que moi, eût pu manger? Me sentant délaissé par 
le bonheur, j'ai pris un parti. J'accepte, comme 
une volupté, le goût amer que ma bouche donne 
h mon pain. Je l'accepte sans faiblesse, et gardant 
un peu de mépris à ceux qui n'apercevraient point 
la force de ma résignation. 



• 



Au-delà des prairies crevées par les sources, 
dans un village que l'on nomme Les Angles, au 
pied d'un clocher poétique, j'ai vu une maison 
heureuse. Un jardin mélancolique l'entoure, une 
tristesse dominicale y sommeille. Qui donc est là? 
On m'a répondu : « une famille parisienne, du- 
rant les vacances. » J'ai passé devant la grille et 
me suis senti désolé. Mon bâton de montagne a 
brûlé mes doigts tout à coup. 

Oh ! Aller, dans la vallée d'Ossau où se dansent 
les rondes monotones, choisir la fille la plus 
calme, celle dont le visage ni le corps n'ont un 



NOTES 331 

frémissement, l'amener par la main sur ces her- 
bages placides, la posséder sans un mot, puis lais- 
ser tomber ma douleur, couché en travers de ses 
jambes robustes, les bras en arrière, les poings sur 
la prairie. 



* 
« « 



Une vieille parente de ma mère, M°"'d'A... d'E..., 
m'a écrit au sujet de ma Clara d'Ellébeuse qu'elle 
a lue. Je n'ai jamais vu cette parente. Ses lignes 
m'ont touché. Je suis allé la voir sur son 
invitation. « Peut-être, me mandait-elle, aurez- 
« vous, dans ma demeure ancienne, de belles 
« inspirations et le rappel du temps de Clara 
« d'Ellébeuse. » 

Et, en effet, la grille franchie, j'ai trouvé dans 
le salon solennel, appuyée sur sa canne, cette an- 
tique parente infirme. Une bonté éclairait son 
visage, un sourire pareil aux teintes délicates d'un 
herbier ancien. La rafale que j'entendais du coin 
du feu berçait l'ombre des meubles. 

— « Voyez-vous ce tableau? Ce sont de vos 
parents du côté maternel... Les dames étaient Mar- 
tiniquaises... » 

J'ai regardé avec émotion cette toile datée 



332 NOTBS 

de 1833, dont un arbro luisant, d'un vert aqua- 
tique, l'arbre d'un parc de rêve, forme le fond. 

Au premier plan, assise sur un banc de pierre, 
une jeune dame en robe de mousseline ; debout, 
auprès d'elle, une adolescente aux cheveux bou- 
clés... 

Maintenant où reposent-elles? Et qu'est devenu 
le parc de ce tableau où l'on sent peser la torpeur 
dorée de la mort? 






J'ai vu, le long d'un chêne, deux glissements 
roux, de haut en bas, de bas en haut : deux écu- 
reuils. Il y a des années, j'en tuai un. Mon cœur 
en fut horriblement triste. Vivantes, ces bêtes sont 
ébouriffées et légères; mortes, ce sont de petites 
loques. Elles ne sont que de la vie, de la jolie vie 
soyeuse. C'était dimanche matin que je les vis 
dans un bois de Noarrieu où se promena jadis, sur 
son petit âne, ma Clara d'Ellébeuse. Le mâle sui- 
vait la femelle. Ma vieille chienne et moi les 
avons regardés aussi longtemps que l'on peut re- 
garder les écureuils. Savaient-ils que c'était Di- 
manche? Les bêtes des forêts sont-elles sensibles 
à la triste paix du jour dominical? Pourquoi ne 



NOTES 333 

percevraient-elles pas le silence qui naît du pieux 
repos des ôtres et des choses? Ne connaissent-elles 
pas mieux que nous le cri du joug dans la plaine, 
l'exclamation de la hache, les sanglots des son- 
nailles, le choc des haltoirs, l'appel des sabots — 
tous bruits qu'elles fuient par crainte de l'homme? 
Ce sentiment d'un calme périodique n'aurait-il 
pas été transmis aussi bien que la peur, d'écureuil 
à écureuil, de mésange à mésange ? C'est probable. 



9 m 



La tristesse même de la petite ville me plaît, 
les rues aux boutiques obscures, l'usure de» 
seuils, les jardins nageants, à, la belle saison, dans 
un enfoncement de buée bleue qui est un fouillis 
de roses trémières, de glycines, de treilles, ou pe- 
lés comme des ânes, avec des haillons qui sèchent 
au-dessus des bordures de buis teigneuses, le 
ruisseau des tanneurs qui charrie la nacre mince 
du ciel et reflète durement les toits parmi les 
plantes vaseuses, le gave qui creuse les rocs, luit, 
tourne et file. 

La petite place est jolie, que la cigale y crie 
dans les ormeaux d'Eté, que le vent d'Automne la 
racle, ou que les pluies la rayent. 11 y a un petit 



334 NOTii 

jardin public qu'eût aimé Bernardin de Saint 
Pierre où, en Mai, la nuit est épaisse, bleue et 
douce dans les marronniers. 

Depuis des années je vis là, d'où s'en allèrent 
vers les Antilles en fleurs, mon grand-père et un 
grand-oncle. Ils écoutèrent la mer bruire; des 
robes de mousseline glissèrent sous les vérandas, 
et ils moururent en regrettant peut-être ces rues, 
ces boutiques, ces seuils, ces jardins, ce ruisseau, 
ce gave. 

Lorsque je me rends h. ma petite métairie, je 
me dis qu'ils y furent. Ils devaient emporter leur 
déjeuner en un petit panier, et l'un d'eux s'être 
chargé d'une guitare. Des jeunes filles ne suivaient- 
elles pas, légères? La romance bourdonnait entre 
les haies mouillées. Un ineflable amour effrayait 
les oiseaux, les mûres étaient vertes. On marchait 
en cadence. Un cri de jeune fille émouvait l'air, 
un grand chapeau tournait à l'angle du chemin, 
un rire frais montait des églantiers déchirés par 
les pluies, puis les cœurs battaient lorsque, dans 
la canicule blanche, la noire grange éteignait le 
gloussement des poules sous l'azur écarlate de 
midi. 

... Cette guitare, ou une autre, je l'ai entendue 
dans la cour de mes grand'tantes huguenotes, un 
soir d'Eté, lorsque j'avais quatre ans. La courdor- 



NOTBS 335 

mait au crépuscule blanc, les toits laissaient tom- 
ber je ne sais quoi de tendre sur les rosiers 
grimpants et sur les pavés clairs. On s'égayait, 
assis sur une poutre, de mon enfance et de mon 
tablier blanc. Mon grand-oncle chanta quelque 
mélodie de la Capitale. Je le revois debout, la tête 
en arrière. L'air tremblait doucement. Il fit, à la 
fin d'une roulade, un salut ridicule et charmant. 
Je te bénis, ô pauvre ville où je suis incompris, 
où j'abrite mon orgueil, ma souffrance et ma joie, 
où je n'ai guère d'autres distractions que d'en- 
tendre japper ma vieille chienne et que d'aperce- 
voir de pauvres visages. Mais je gagne les coteaux 
où l'ajonc épineux s'étend, et j'éprouve, à méditer 
sur mes chagrins, une douceur bienfaisante ; et 
c'est la résignation. Ce n'est plus aujourd'hui le 
rire grossier et dédaigneux du public, ni le doute 
terrible de tout qui m'inquiète. Le rire de mes 
détracteurs s'est lassé, et je deviens indifférent à 
ce que je suis. Cependant, je suis devenu grave 
envers moi-môme et les autres. C'est ayec une joie 
craintive que je considère l'insouciance des heu- 
reux. J'ai compris quelle douleur peut éclore de 
l'amour, et quel aveuglement naître d'un regard. 
Et c'est à cause de ce que j'ai souff'ert que je vou- 
drais donner une triste et lente caresse à ceux qui 
n'ont encore que du bonheur. 



336 NOTES 



La porte ouverte, l'azur, la mouillure de l'herbe 
et les giroflées, et les jacinthes, et un seul oiseau 
qui crie, et mes chiens à plat ventre, et les ro- 
siers à tige rose épaisse, le verdissement du lilas, 
et une cloche qui sonne, une guêpe qui file droit 
et raye la prairie de son vibrement blond qui 
s'arrête, hésite, repart, se tait et bourdonne 

Cœurs et chœurs des primevères sur les mousses 
humides et obscures des bois; longs fils de rosée 
rose et bleue flottants et balancés et suspendus — 
à quoi? — dans la matinée immatérielle ; rainolles 
aux paupières dorées dont bat le goUre blanc; 
ajoncs dont le parfum de pêche flétrie et de 
rose, aux chemins déjà torrides, se traîne... 

Iris, cris des geais, tourterelles, montagnes de 
neige bleue qui êtes les rochers de l'azur, champs 
verts carrés, ruisseau roulant un caillou doré dans 
le silence ; premiers feuillages des eaux; frisson 
qui glace le corps auprès des sources quand le so- 
leil vous cuit les mains... 



NOTES 337 



Aulnes grêles ; marécages torrides où, vers midi, 
gonflant les vessies de leur gorge, les grises gre- 
nouilles rauques se traînent sur les plantes coriaces, 
tandis que, lentement, du fond de la vase om- 
breuse et dorée, monte une bulle... 

Vignes sèches et tordues; essaims de fleurs des 
pôchers roses en vol oblique dans l'azur; poiriers 
et roses du Bengale.. 



Couchers de soleil cerise ; neige nocturne d'un 
fruitier; assombrissement vert et transparent des 
allées; sommet des collines à sept heures oiî les 
arbres sont des éponges de nuit qui, peu à peu, se 
mêlent à la sévérité de la courbe uniforme qui se 
gonfle et s'élance, nette. 

Nuit sans étoiles ; nuit violette où se distinguent 
à peine les sandales blanches d'une payanne ai- 
mée, et le hérissement d'arbres grêles et secs; 
pâleur d'un coteau calcaire, et eau, où je ne sais 
quoi fait deux ombres longues et profondes... 



338 N0TB8 

Nuit; feu; lignes d'ombre mêlées à l'ombre des 
lignes ; feu ; épaississement humide des champs ; 
feu ; cramoisissure et roussissure de nuages ; peu- 
pliers; blancheur qui doit ôtre un village. De l'eau 
encore, de l'eau et des ombres d'eau... 

Une étoile, deux étoiles, trois étoiles, quatre 
étoiles. Elles palpitent comme de l'eau. On dirait 
qu'elles vont couler sur la route ou, par places, 
des vaches ayant pissé, on croit à des obstacles et 
l'on saute... 

Une voiture passe. La lanterne n'éclaire que le 
derrière du cheval, le reste est de la nuit. Quand 
j'étais enfant c'était ce qui m'étonnait : cette lu- 
mière qui s'éteint encore. Une autre voiture... On 
ne voit que le buste rose d'une fille. Il glisse dans 
la nuit... 






Je reviens de voyage. Le souvenir d'un reflet 
marron de bateau, dans le canal couleur de pois- 
son gris, fait tremblerma mémoire. Je songe à, des 
tulipes blanches. 

Ici, je suis revenu la nuit. Le coassement des 
grenouilles m'a salué, du fond de la prairie humide. 
Mon cœur, n'éclate pasl... Que tu n'éclates pas 



NOTBS 339 

comme les lilas du parterre dont je n'ai frôlé que 
le parfum!... 

L'espoir ya-t-il renaître? J'ai peur. Est-ce encore 
la désillusion? 

La guêpe a bourdonné. Je n'aime que le lilas 
violet, je n'aime que les violettes bleues. C'est di- 
manche, et j'entends, dans mon âme profonde, 
gronder les harmoniums des pauvres églises. 

Ma vie, voici ma vie, ardente et triste comme 
une flamme qui brûle par un trop tiède soir d'été, 
auprès de la fenêtre ouverte. Une brise insensible 
a gonflé tout à coup le rideau de mousseline, comme 
mon cœur. 



' * 



Le Printemps fait silence dans mon âme. 

Au moment où je viens d'écrire cette phrase, 
j'entends le premier rossignol qui chante dans 
l'azur vert du soleil mouillé. 

Je succombe en l'entendant. Il me semble qu'à 
l'écouter ma poitrine va se briser. Quelles ombres 
bleues et quels soleils rouges vont pour moi tour- 
ner aux cadrans solaires des vieux domaines? Par 
la porte du salon j'aperçois une tulipe. Elle est 
immobile sur l'immobilité de l'herbe toufl'ue et do- 



340 NOTES 



rée. Clara d'EUébeuse, je sens la lourdeur d'une 
de tes boucles blondes sur ma tempe. Qui es-tu 
donc? 



Dans le jardin, le parfum des lilas me fait mal 
tout à coup parce queje suis horriblement trisle. 

Cependant, lilas, tu m'es cher depuis l'enfance. 
Alors je considérais tes grappes qui étaient les 
belles images vernies d'une boîte h jouet. 

Et tu hantais aussi, lilas, un verger familieràmon 
jeune âge. Dans ce verger, il y avait des hérissons. 
Us glissaient au long de vieilles poutres. Qu'ils 
sont innocents et doux, malgré leurs pics, les héris- 
sons !. Je me souviens de mon émoi un soir d'hiver 
que j'en trouvai un au seuil de la cuisine, chassé par 
la neige et fourrant son petit groin dans des détri- 
tus laissés là... 



* 
* « 



J'aime les êtres de la nuit, les chouettes au vol 
souple, les chauves-souris, les blaireaux, toutes les 
bêtes craintives qui glissent dans l'air ou dans 



NOTES 341 

l'herbe et que nous connaissons peu. Quelles fêles 
se donnent-elles parmi les plantes, leurs sœurs ? 

A l'heure où l'homme repose, les lapins argen- 
tés par la rosée bondissent sur les menthes des sil- 
lons et tiennent des conciliabules ; les grenouilles 
coassent dans la mare, y clapotent ; les vers lui- 
sants filtrent leur molle et humide lueur jaune; la 
taupe fore la prairie ; le rossignol sanglote comme 
une fontaine; le hibou fait entendre ses tristes 
rires comme s'il s'associait lui aussi, mais timide- 
ment, à la joie de Dieu. 

Combien j'aurais voulu être une bête delà nuit, 
un lièvre frémissant dans une haie d'aubépine, un 
blaireau frôlé par les feuilles des juteux maïs 
verts. Je n'aurais eu que les soucis de ma défense 
physique. Je n'aurais pas aimé. Je n'aurais pas 
espéré. 



■ • « 

Hier, j'ai entendu le premier pipeau du prin- 
temps. Je me souviens de ces vers de moi écrits à 
propos des Charmeltes et de M"" de Warens : 

Doux asiles 1 Douces années 1 Douces retraites 1 
Les siffets d'aulnes frais criaient parmi les hêtres,.. 

et je songe aux crépuscules d'enfance. 



342 NOTES 

Que c'est loin tout cela, et comment ai-je vécu? 
Je jette un regard en moi-même, et n'y trouve que 
désolation. Non, personne moins que moi n'a cru 
aux hommes, pas môme toi, ô doux génie ami, qui 
reposas dans l'île aux frais peupliers. La méchan- 
ceté des meilleurs est terrible, l'hypocrisie des 
plus vrais est infinie. mes pauvres chiens aux 
yeux tristes, sentez-vous lorsque je caresse lente- 
ment vos crânes bas, toute TelTusion de mon cœur? 
bonté que vous êtes, doux êtres de Dieu qui 
n'avez d'autre défaut que de lécher le fond d'un 
plat, craintifs, la queue au ventre, et craignant que 
l'on ne vous batte... 






La douleur que j'attendais, la volcî. Elle est là, 
palpable. Elle est venue, seconde par seconde, hési- 
tante, puis sûre. J'avais cru queje trébucherais sous 
elle. Non. Je mesuis levé avec une amertume coura- 
geuse dans le cœur. J'ai pris mon bâton, sifflé mes 
chiens et je suis parti à travers bois. En moins de 
trois jours, et quoique l'almanach dise encore le 
printemps de Mai, TÉté a bourdonné. J'ai gagné 
le village de Balansun. Les potagers paysans 
flambent sous leur triste beauté, élèvent au ciel* 



NOTES 343 

les rousses giroflées, ces fleurs éternellement flé- 
tries. J'ai cueilli dans la haie du presbytère une 
rose et su relie j'ai douloureusementposé mes lèvres, 
Le curé m'a fait boire du vin blanc dans la salle à 
manger glaciale, tandis que mes chiens harassés, 
couchés dans l'herbe, haletaient. Je pense à ce vers 
de Charles Guérin : 

« Hélas I il faut pourtant recommencer à vivre. » 

Il me semble que mon existence est aussi lamen- 
table que le sourire d'une fille qui a fait la vie. 
J'écoute un grillon qui grésille, un âne qui brait. 
Je songe à cette brebis boursouflée étendue au tra- 
vers de la route, et morte pour avoir brouté du 
trèfle sur pied. 

Dans ce château d'A*** ruiné et abandonné, sur 
le perron duquel j'ai déjeuné hier, j'aurais vécu 
il y a soixante ans. Le long des allées, j'eusse 
traîné l'existence de ceux qui mouraient jeunes. 
On m'eût vu, au crépuscule, vêtu d'un carrik, gre- 
lotter. Malvina m'eût rejoint sous la tonnelle. Puis 
un soir d'Octobre, un coup de pistolet dans la 
chambre du second... Et la grand'mère aurait 
expliaué : l'oncle est mort. Son fusil a éclaté. 



SUR JEÀN-JACQUES ROUSSEAU 
ET MADAME DE WARENS 

AUX CHARMKITES ET A CHAMBÉRY 



Petit fut mon nom; Ma- 
man fut le sien. 

[Les Confessions, 
Part. I, liv. IIIO 



— Petit? 

— Maman? 

Ces deux mots prononcés par eux frappent mon 
oreille. Pourtant, entre eux et moi, il y a la mort? 
Qui sait? 

matinée où je grimpe vers les Charmettes! 
Cent soixante-trois ans sont passés depuis, de ce 
que nous appelons : la vie. 

Une église de Chambéry pleure dans l'azur, 
pleure comme une sœur immatérielle qui m'ac- 
compagnerait dans ce pèlerinage depuis si long- 
temps désiré. Et je comprends maintenant le souffle 
qui fait partir, qui gonfle le cœur et les bannières 
des hommes qu'un grand souvenir sollicite. 

N'est-ce pas la même matinée d'un Eté finissant 
que, descendue de sa chaise, « à moitié chemiriy 



343 SUn JEAN-JACQUES ROUSSF.au RT m"' DR WAP.KN'S 

craignant de trop fatiguer ses porteurs^ », elle 
s'écrie : « Voilà de la pervenche encore enfleur^? » 

La cloche tinte encore et tremble dans la fraî- 
cheur bleue, et sa voix angélique berce, sous l'onde 
de l'azur, mon âme évaporée. Je ne suis plus en 
moi : le passé, le présont, les chants d'oiseaux, 
les peupliers noirs qui bruissent et luisent, la 
clarté des prairies où les veilleuses d'Automne 
posent une buée lilas, Jean-Jacques et M°" de 
Warcns s'appellent, se répondent, sons, lueurs et 
songes, en ce point de ma vie. 

— « Voilà de la pervenche l... » 

... De la pervenche queje cueille, enroulée àdes 
ronces, et dont l'ârae, très humble, la même tou- 
jours, n'a point quitté ces lieux où, eux aussi, 
demeurent. 

J'approche et mon cœur bat comme la cloche 
qui, plus éloignée maintenant, roucoule. Le chant 
de cette cloche, n'est-ce point, ô Jean-Jacques, le 
souvenir de tes pigeons fidèles qui, sur le colombier 
détruit, tournoie et pleure ? 

... Et voici la terrasse où, par les soirées pâles 
et palpitantes d'étoiles, tu jouais à l'astrologue et 
penchais ton front taciturne vers ton planisphère 
céleste. 

1 . Ut Confession», partie I. lir. YI. 
S. Id. 



SUR JEAN-JACQUES lîOUSSEAU ET M™* DE WAHENS 3 i9 

Tu es là, par quelque minuit limpide, lorsque 
la brume ne quitte pas le lit des ruisseaux et que 
s'élèvent, de la vallée, avec la prière des Sources, 
les sanglots rauques des sonnailles... Tu es là, 
tout au bord de la muraille. Ton ombre bouge. La 
chandelle que tu as fixée au fond du seau, pour 
éclairer ta carte, rougeoie, vacille et fume. Une 
voix a tremblé auprès de toi. C'est Maman. Elle 
sourit, intriguée sans doute par ta physique amu- 
sante, cet attirail de sorcier auquel son goût pour 
l'alchimie s'intéresse. Je la vois, emmitouflée à 
cause du serein, épaisse et courte, mais revêtue 
de je ne sais quel charme puissant et joyeux. 

Elle se penche vers toi et je distingue, en dehors 
de l'ombre que la flamme déplace, une boucle 
désordonnée prise dans le col du vêtement, son 
menton volontaire, son nez voluptueux saillant 
du placide ovale de la joue, un coin de son front 
trop bombé, obstiné et fier. 

Elle te gronde doucement. 

— Petit?... dit-elle. 

— Maman?... lui réponds-tu. 



3î>0 SUR JEAN-JACQUES HOUSSEAU liT M"" DU WAnBNS 



Et, de la fenêtre où je suis maintenant, j'aper- 
çois là-bas, au sommet de la vigne, le petit sen- 
tier tombant sur Ghambéry. C'est là que Jean- 
Jacques allait guetter l'aurore, et c'est au delà de 
ce chemin qu*ilsse promenèrent, tout un jour de 
fête, « de colline en colline et de bois en bois, quel- 
quefois au soleil et souvent 'à l'ombre^ nous repo- 
sant de temps en temps,.. * ». 

C'est au sommet de la « côte » qu'il allait 
prier. 

« Je me levais tous les matins avant le soleil... 
Je regardais de loin s'il était jour chez Maman : 
quand je voyais son contrevent ouvert, je tressaillais 
de joie et j'accourais...^ ». 

Je l'évoque, par un matin pur, sur ce sentier. 
Il marche vers la ville, un livre sous le bras, à 
pas comptés, la tête basse. Sa méditation l'exalte. 
Parfois, de son index levé, il montre Dieu et ses 
lèvres remuent. A sa droite, le Nivolet elle Mont- 
du-Désert brisent l'azur. Déjà, à contempler la 
hauteur noire de ces montagnes, l'âme du jeune 

i. Les Confet$iont, partie I, Ut. VL 
i. Id. 



SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU ET M*"» DE WARENS 351 

homme s'élève et s'assombrit comme elles, voit à 
ses pieds le vain tumulte des hommes, confronte 
les fumées tourmentées de leurs toits avec la 
grandeur placide des nuages qui, sur les cimes, 
lentement se traînent. 

Soudain il se retourne. La fenêtre de Maman 
est ouverte. Il descend parla vigne au verger. Le 
cri d'un coq éclate et les colombes roucoulent. La 
ruche tournoie et ronronne. 11 gagne la maison. 

C'est dans cette même chambre où je suis qu'il 
entre. Tout, dans cette pièce, exhale encore une 
sensualité puissante et blonde. 

— Bien le bonjour, Maman! 

— Bien le bonjour, Petit. 

Il s'est assis sur le lit bas à côté d'elle qui ett 
couchée. Elle bâille, et, robuste, l'attire à elle. 
(Une barre oblique de soleil poudroie sur l'oreiller.) 

— T'es-tu promené bien loin, aujourd'hui? 

— Maman, un de nos pigeons est malade. . La 
barrique de vin perdait par une fente que j'ai 
bouchée avec la cire de nos abeilles... Voici des 
colchiques déjà, cueillis pour vous... 

— Merci, amour. 

— Ils vous feront songer à ceux que ramassait 
le pauvre Claude Anet, et dont vous faisiez, — vous 
souvenez- vous ? — un magistère extérieur contre 
le mal-caduc. 



3.")2 SUR JBAN-JACQUHS ROUSSEAU P. T M°* DB WARKNS 

— Ce n'est point leur seule influence. Mon 
père, qui préparait aussi des baumes, m'a appris 
ce que tu ne sais point au sujet de ces Heurs. Flics 
ont des vertus secrètes qui tiennent plus à nos 
âmes qu'à nos corps. Infusdes dans de l'eau de 
rivière, elles donnent un paie extrait qui, enfermé 
dans un médaillon d^or que l'on a soin de main- 
tenir h la place du cœur, guérit do la manie et de 
l'amour du suicide. 

— Mais, Maman, vous avez laissé chez M. de 
Saint-La'jrent vos cornues et vos fourneaux... 
Ah ! Ouc feront les empyreumes? 

-— Nous pourrons donner à l'apothicaire nos 
!derbes, afin qu'il prépare lui-même les drogues 
dont nous aurons besoin... 

— Ah! Maman !... Toujours des dépenses... 
Votre quartier est engagé... 

— Ahl Le petit régent!... Voyez-moi.. 

— Maman ! Combien je voudrais que cet état 
de bonheur oiî nous sommes ne finît point ! Paix 
du cœur! vertu! Tantôt, comme je grimpais la 
côte, je pleurais de joie en me disant que, cette 
vilaine maison de la ville, nous l'avons quittée... 
Que n'est-ce pour toujours, ô Maman ? Que l'Éter- 
nel, s'il me faut abandonner ces ombrages bien- 
aimés, si je dois renoncer à votre chère présence, 
me reprenne à la fleur de mes jeunes ans I 



SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU ET M'"" DE WARENS 353 

— Petit, ce n'est plus la raison qui te l'ait parier 
maintenant... Tu t'exaltes comme don Quichotte ! 
Quoique j'aie de l'espoir en la réussite des terrail- 
leries, nos affaires actuelles vont mal, sont dans 
un grand désordre depuis la mort du pauvre 
Claude Anet... J'ai reçu, hier encore, une lettre 
du comte au sujet du retard de notre loyer... Que 
ferons-nous si nous encourons sa disgrâce en 
abandonnant son cul-de-sac?... Petit?... Recule 
un peu?... Que je me lève... 

— Maman?... Ne m'aimez-vous plus ? 

— Pourquoi cette question, mon amour ? 

— Parce que vous me serrez moins ardemment 
sur votre cœur, depuis la mort du pauvre Claude 
Anet... Pas une fois, depuis trois semaines, vous 
ne m'avez accueilli ici avant l'aurore... Et, si j'y 
viens le matin, c'est pour y être admis en enfant... 
Pourtant, Maman, c'est vous qui, dans le jardin 
du faubourg... Ai-je manqué à. vos conditions, 
dites, ô chère Maman ? N'ai-je pas observé mes 
engagements... Ai-je... 

— Petit!... Petit!... 

— ... été à d'autres qu'à vous? Ne me suis-je 
pas débarrassé des vices qui me faisaient honte? 
Me suis-je montré courroucé envers le pauvre 
Claude Anet quand vous lui continuiez vos faveurs 
les plus intimes ?,.. ^3 



354 8CR JEAN-JACQliE8 ROUSSRAU ET M*"* DB WABEN8 



— Oublies-tu donc si vite qu'il fut ici avant toi 
et que, si je t'accordais, pour « t'arracherau péril 
de la jeunesse * », les faveurs dont tu parles, 
c'était à cette condition aussi que tu n'aurais droit 
à aucun mot de jalousie envers qui que ce soit de 
mes amants?... 

— Mais, Maman, que ne me continuez-vous ?... 

— Ce que je croyais être un bien pour ta frêle 
santé, enfant, j'ai compris que c'était un danger... 
Tu fus encore plus faible depuis lors... Cette révo- 
lution du sang qui t'affecta si fort et si brusquement 
et dont tu manquas périr, n'était-ce point mon 
imprudence qui la provoqua? Mais ne parlons 
plus de cela, puisque nous convînmes encore, 
dans notre contrat, que tu n'aurais jamais à récla- 
mer ce que je désirais pouvoir te retirer à volonté ? 
Ainsi, je n'ai point surpris ta bonne foi., et c'est 
dans ton intérêt... 

— Maman ? 

— Allons, Petit ! Tiens... Donne-moi le vinaigre 
de lavande... Les moustiques m'ont piquée à 
l'épaule... 

— Prenez votre magistère, Maman 1 

— Il me raille I... Ah ! le vilain Petit I... Que 
je le claque I 

1. Les Confessions, partie I. liv. V. 



SUK JBAN-JACQUES ROUSSEAU ET M""* DE WARENS 355 

— Mais je cours plus vite... 

— Je te tiens... Tu ne méritais pas ce baiser. 
Les derniers mots de ce dialogue me frappent 

avec une telle intensité qu'ils me rendent à ce qu'il 
est convenu d'appeler la réalité. Je me retrouve, 
visiteur quelconque, au milieu de cette chambre 
morte. Maintenant je ne les entends plus, je ne 
les vois plus, et mon regard plonge dans le jardin 
où grince une bêche. 

Je sors. Je grimpe, par la vigne où il a passé 
tant de fois, jusqu'au sentier. Il a foulé cette terre. 
Il était là, si présent tout à l'heure, qu'il me 
semble qu'il vient de disparaître à l'instant, sim- 
plement, comme moi, au delà du coteau. C'était 
par là qu'étaient « des prés pour l'entretien du 
bétail * », qu'ils allèrent un jour de Saint-Louis, 
« parcourir la côte opposée^ ». 

Là, s'étend jusqu'à la montagne une si triste 
solitude que je m'attends à les voir surgir d'un 
pli de terrain, vers le ruisseau, à gauche, marchant 
silencieux, la tête basse et la main dans la main. 

1. Les Confession», partie I, lir. V. 
S. Les Confessions, partie I, liv. VI. 



306 Sl'K JEAN-JACQUF.S ROUSSEAU l; T M"" DE WAtiEXS 



II 



Un mur pour Tue, un cul- 
de-6ac pour rue, peu d'air, 
peu de jour, peu d'espace, 
des grillons, des rats, des 
planches pourries; toutcela 
ne faisait pas une plaisante 
habitation. Mais j'étais 
chez elle auprès d'elle ; sans 
cesse à mon bureau ou dans 
ta chambre, Je ne m'aper- 
cevais pas de la laideur de 
la mienne... 

(Les Confeation», 
Part.l, Uv.V.) 



— Vous regardez la maison de Rousseau ! C'est 
au premier qu'il était.. Papa dit toujours que c'est 
comme alors : qu'il y a beaucoup de rats... 

C'est une une jeune fille qui m'interpelle ainsi, 
me voyant attentif à cette demeure d'oii elle sort, 
et qui est celle que le comte de Saint-Laurent louait 
à M"" de Warens avant qu'elle fût aux Charmettes, 



sus JEAN-JACQUES noUSSEAU ET M"" DE WARENS 357 

et pendant les intervalles qu'elle ne les habitait 
point*. 

Je crois, dans cette solitude obscure où je 
pénètre, entendre bouger le silence d'un époque 
morte. C'est un bruit grêle et lointain, un sautil- 
lement précipité dénotes — épinette ou clavecin? 
Puis tout se tait. Cela reprend et, tout à coup, 
deux voix unies jaillissent, aiguës et limpides, 
retombent. 

Eux? Pourquoi se taisent-ils? Ses doigts ont-ils 
quitté le clavier grinçant et se joignent-ils pas- 
sionnément sur la nuque dorée de Maman? Que 
se passait-il par ce même après-midi d'alors, pai 
ce jour triste et blanc ? 

... Une porte a battu. Est-ce Claude Ânet qui 
est entré et les trouve ainsi enlacés?... Je me l'ima- 
gine si bien, ce maigre laquais sartunien costumé 
de noir, sentencieux et discret, la voix pâle, aux 
gestes rares, qui mourut vieux à vingt-huit ans 

1. Cette maison, peu connue des Chambériens, est située au 
fond, et à droite, du cul-de-sac dont parle Rousseau. Elle porte 
le numéro 44. On y accède soit par ledit cul-de-sac (seul passage 
autrefois) qui s'ouvre entre les numéros 40 et 54 de la place Saint 
Léger, dont elle fait partie, soit par un corridor qui prend rue 
des Arcardes. (Le mur auquel fait allusion Rousseau ayant été dé- 
moli. ) Une borne qui se trouve en face de la maison, dans la 
cour où aboutit le «U-de-sac, indique, p&ralt-il, l'empliiccmcul 
•Jo ce mur. 



3S8 SUR JBAN-JACQUBS ROUSSEAU BT M"* DB WARBKS 



pour avoir pris mal en allant cueillir du génipiK.. 

Je songe à cette fin prématurée, et elle m'in- 
quiète, car je me souvins de cette nuit où la 
funèbre maison retentit des cris de la Warens 
affolée, parce qu'il avait tenté de se tuer en avalant 
du laudanum. Ce soir-là elle errait en chemise, 
agitée par une pénible scène qu'elle avait eue avec 
lui. « Elle trouva la fiole vide et devina ie reste^. » 
Elle criait à Jean-Jacques : 

— Va voir, Petit... Va chercher Grossi... Je te 
dis que je deviens folle... Il va mourir... Ilmcurt! 
mon Dieu 1... Du café ?... Il s'était enfermé à 
clef, ce soir, pour m'empêcher de l'aller trouver 
comme d'habitude... Je te dis qu'il est jaloux... 
jaloux sans raison... jaloux môme de toi... II 
s'était enfermé pour se tuer... Va vite doncl Va 
vite... GoursI... 

Mais à cette heure , est-ce lui Claude Anet, au 
retour de quelque herborisation ? Il ne s'offusque 
plus de les surprendre ainsi, ayant dû se plier enfin 
aux exigences de sa bonne maîtresse. Elle n'eût 

i. Claude Anet a été enterré & Saint-Léger (St-François de 
Balles, Chambéry), le 14 mars 1784. Il était né dans Je pays de 
Vaud, en 1706. Le génipi dont parle Rousseau doit être l'arte- 
misia spicata ou le mutellina. 

2. Les Con/'ewton*,partie I, liv. V. 



suii jbàn-jacques rousskau kt m"" de warbns 369 

point admis que ceux qui avaient à se partager 
son amour ne vécussent en excellents frères : 

« Combien de fois elle attendrit nos cœurs et nous 
fit embrasser avec larmes^ en nous disant que nous 
étions nécessaires tous deux au bonheur de sa vie.» 

— Petit ? Embrasse Claude Anet... Tu sais qu'il 
est notre grand frère... Je n'aime point, lorsqu'il 
entre, que tu tardes à être aimable pour lui... 
C'est cela... Mon brave Claude, quelles plantes 
avez-vous trouvées? 

— De la gentiane pour l'estomac de M"" de Wa- 
rens, et du plantain pour les vapeurs de M. Jean- 
Jacques... 

— En ville, qu 'avez-vous appris de nouveau, 
Claude Anet? 

— ... J'ai réglé le compte du boucher, et j'ai dit 
au marchand de vin de venir reprendre la bar- 
rique... Avez-vous pensé que le tuyau est de tra- 
vers depuis la grande averse, et qu'il faudrait le 
faire arranger?... Peut-être puis-je essayer de le 
remettre d'aplomb moi-mÔme, car, si nous atten- 
dons M. de Saint-Laurent, ce sera comme pour la 
porte de la cave... Ah! Madame? M. le médecin 
Grossi a fait encore une grossièreté èi nos voi- 
sins... 

1. Les Confestiom, partie I, Ut. V. 



360 8Un JEAN-JACQUBS nOUSSBAU ET M"" DE WARENS 



Ainsi, dans cette sombre maison, leur monotone 
existence s'écoulait, partagée entre les soins domes- 
tiques, la recherclie des magistères et la musique. 

Jean- Jacques s'adonnait maintenant tout à fait à 
l'étude de cet art. Il avait abandonné le cadastre et 
donnait en ville des leçons de chant à de charmantes 
élèves. L'une était « le vrai modèle d'une statue 
grecque^. » Une autre, qui était à la Visitation, avait 
la voix lente d'une religieuse et la paresse d'une 
créole. Une troisième, M"* de Menthon, « avait au 
sein la cicatrice d'une brûlure d'eau bouillante qiiun 
fichu de chenille bleue ne cachait pas extrêmement"^. » 

Heureux temps oii Petit était si choyé que Ma- 
man commençait d'en devenir jalouse. C'est alors 
qu'elle s'était offerte à lui « pour Varracher au pé- 
ril delà jeunesse » et, sans doute aussi, pour ne pas 
être soupçonnée par ses rivales d'une faute dont 
elle n'eût pas eu la satisfaction. 

— L'ai-je élevé jusqu'à ce jour, se disait-elle, 
pour qu'il devienne la proie d'une M"* Lard? 

C'est dans le jardin, qu'elle avait loué dans un 
faubourg de Chambéry, qu'elle lui fit ses condi- 

I. Us Confessiom, partw I, Utr. V. 



SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU ET M™* DE WARENS 361 

lions. Il fallait, je le devine, qu'il lui laissât toute 
liberté; qu'il ne fût point jaloux; qu'il renonçât à 
ses vices, qu'il n'allât point s'exposer au danger 
des autres femmes. 

Elle entendait rester maîtresse pour ceux qu'il 
lui plairait d'élire, sachant bien, au fond d'elle- 
même, qu'il lui donnerait moins de joie que Claude 
Anet, et qu'elle ne le prenait que par manie d'édu- 
cation, et pour ne pas sentir son amour-propre 
irrité par des rivales qui l'eussent devancée. Elle ne 
se trompait guère quant à l'issue de cette posses- 
sion, qui lui donna moins de plaisir que de peine. 

Aussi,Jean-Jacques, dans sa naïveté d'abord, dans 
son orgueil ensuite, continua-t-il de prêter «w/i /emjo^- 
rament déglace^ » à cette femme exigeante, passion- 
née jusqu'à la folie, etque stigmatisent assez un goût 
bizarre pour l'alchimie, des entreprises singulières, 
l'exaltation mystique et une névrose de l'estomac. 

La vérité, c'est qu'elle ne le tint jamais pour 
son véritable amant et que, dès qu'elle se fut 
aperçue des désordres qu'elle provoquait en lui, 
gans qu'il suscitât le moindre trouble en elle, ta- 
citement, elle l'éloigna. 

Mais dès ce jour il la gêna ou, plutôt, il gêna 
les plus intimes qui résolurent de s'en débarras- 

1. Les Confessions, partie I, Hy. V. 



362 SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU ET M*"* DE WARBNB 

ser en influençant leur maîtresse. C'est ainsi 
qu'elle lui fit entreprendre plusieurs voyages dont 
elle espérait bien qu'il ne reviendrait pas. Mais 
bientôt, il suppliait, et elle se laissait toucher par 
cet attachement, partagée entre l'exigence de ses 
amants et son affection pour celui q u'elle avait élevé. 
Elle ne laissa donc jamais de mener la même 
existence, depuis son aventure avec M. de Tabel 
jusqu'au triomphe du perruquier Vintzeried, qui 
vint à bout du fâcheux. Car, après une dernière 
tentative, le pauvre Jean-Jacques dut quitter défini- 
tivement Chambéry, chassé par l'insolence et la 
grossièreté de celui qu'il appelait, pour complaire à 
8a chère MamaUj « mon bon frère *. » 



1. Avant même qu'elle fût devenue sa maltresse, elle l'envoie & 
Fribourg avec Merceret, la femme de chambre, pendant qu'elle 
entreprend un voyage avec Claude Anet (année 1732). 

Plus tard, sous prétexte de l'éloigner de la société d'un mon- 
sieur Venture, qui fait la joie des Ghambériennes, elle l'expédie 
avec Lemaître. 

Encore : elle le maintient dans cette persuasion iing\ilière qu'il 
a un polype au cœur, afin qu'il aille se faire soigner à Montpel- 
lier et qu'il y demeure. 11 ressort en effet d'une lettre de Rousseau, 
datée de cette époque, à sa « chère Maman », qu'il est dans la 
douleur la plus grande à l'idée qu'elle veut l'éloigner. Il supplie, 
et semble disposé, pour revenir aux Charmettes, à subir les plus 
fortes humiliations, « les plus durs travaux ob la tbrrb », les 
voisinages les plus dégradants. 

Il revient à Chambéry. Elle le fait partir pour Lyon probable- 
ment sur l'instigation du perruquier Vintzeried. Il y séjourne 
deux ans, chez M. de Mably, essaye de revenir auprès de Maman, 
puis part pour Parii. 



SUR JEAN-JACQUBS ROUSSEAU ET M""* DB WARENS 363 



fil 



ie la revis. Dans quel 
état, mon Dieu I Quel avilis- 
sement I Etait-ce la même 
M°" de Warens jadis si 
brillante à qui le curé de 
Poniverre m'avait adressé 1 
Je lui fis encore quelque 
légère part de ma bourse, 
bien moins que je n'aurais 
dû, bien moins que je 
n'aurais fait, si je n'eusse 
été parfaitement sûr qu'elle 
n'en profiterait pas d'un 
■ou. 

{Les Confessions, 
Part. I, Uv. VIII.) 



Quelle qu'ait été la fin de M"* de Warens, j'es- 
time que nul n'a le droit de la juger qui n'osa, 
comme elle, accepter la passion jusqu'àces limites. 

Je me dis cela, en me promenant dans ce triste 
faubourg Nézin oii elle s'est éteinte à l'âge de 



364 SUR JBAN-JACQUBS ROUSSEAU ET M*"* DE WARBN8 

soixante-trois ans'. Elle était, à cette époque, si 
misérable, qu'une servante âgée qui l'affectionnait 
travaillait au dehors pour la nourrir. 

S'il est vrai qu'elle payât, vers la fin de sa vie, 
leurs caresses k des laquais, n'avait-elle point fait 
de môme à l'époque de sa splendeur ? N'était-elle 
pas la créancière de tous ceux dont elle embrassa 
prodiguement l'amour ? N'était-ce point, tant sa 
passion était belle encore, une aumône quand 
même qu'elle faisait à ces rustres? Pouvait-il en 
être autrement que ce fût-elle qui donnât qui tou- 
jours à tous s'était donnée tout entière ? 

Je me souviens du jour où, voyageant en Suisse, 
cinq ans avant qu'elle mourût, elle fît une suprôuie 
charité à celui qui était alors Jean-Jacques Rous- 
seau. Elle le vint voir à Grange-Canal, où il s'était 

1. La maison ouest morte M"* de Warens porte les numéros 
50 et 60 dudit faubourg. 

Extrait du registre mortuaire de la paroisse de Saint-Pierre de 
Lémenc : « Le 30 juillet 1762, fut enterrée, dans le cimetière de 
« Lémenc, dame Louise-Françoise-Eléonore de la Tour, veuve du 
« seigneur de V/arens, née à Vevay, dans le canton de Berne, en 
« Suisse, qui mourut hier à dix heures du soir, comme une bonne 
« chrétienne, après avoir reçu les derniers sacrements, âgée de 
« soixante-trois ans. Elle avait abjuré la religion protestante 
« depuis environ trente-six ans, et avait depuis vécu dans la 
« nôtre. Elle termina sa carrière dans le faubourg Nesin, où. elle 
« réaidoit depuis huit ans dans la maison de M. Crépine; elle a 
« demeuré auparavant au Reclus, pendant environ quatre ans, 
« maison du marquis d'Arlinge; elle a, depuis son abjuration, 
« passé le rtsle de sa vie dans cette ville. — Signé Gaiuk, curé de 
X Lémenc. » 



SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU ET M°" DE WAREN8 SOV 

retiré avec Thérèse, fatigué par les durs lauriers 
qui avaient remplacé la pervenche des Charmettes. 
Elle allait en Ghablais et n'avait plus de quoi ache- 
ver son voyage. 

Rousseau n'avait point d'argent sur lui, mais, 
une heure après, il lui en envoya par Thérèse, 
l'épouse future du palefrenier. 

M°" de Warens, ravagée par les douleurs, la 
misère et la passion, reçut la niaise et vulgaire 
servante avec ce sourire d'infinie bonté que pos- 
sèdent seuls les grands incompris. 

Peut-être même la terrible inconscience de 
l'homme de génie qui osait lui dépêcher une telle 
mandataire lui échappa-t-elle ? 

Elle accueillit, sans doute avec calme, les obser- 
vations cruelles, qu'au nom de Rousseau dut lui 
faire Thérèse. Elle laissa s'étendre à ses misérables 
amours (les seules qui lui demeurassent I) les 
reproches de cette fille... 

Mais quand M"" de Warens eut reçu la somme 
qui lui était destinée : de ce même geste dont elle 
s'était toujours servie pour prodiguer le trésor 
inépuisable de son âme et de sa chair, elle prit à 
son doigt le seul anneau d'or qui lui restât, et le 
passa au doigt de Thérèse. 

Dans la misérable chambre qui fut la sienne, 



366 SUR JBAN-JÀCQUES ROUSSEAU ET N"** DE WARBNS 

j'évoque l'étouffant soir de juillet où elle agonisa. 
Ce dut être un de ces jours d'orage où les hiron- 
delles volent bas. De la puante ruelle où je me 
trouvais tout à l'heure, des germes putrides 
devaient s'exhaler comme aujourd'hui. Y avait-il 
de blondes enfants, assises sur une poutre, comme 
celles qui causent là ? 

Quelles furent ses rêveries lorsque, la nuit 
étant tombée, le prêtre eut procédé aux fades rites 
funèbres ? Retrouva-t-elle en cet instant cette folie 
d'exaltation qui, à Evian, en 1726, l'avait pros- 
ternée aux genoux de M. de Bernex, quand elle 
s'écria : 

« In manus tuas^ Dt^mine, commendo spirùum 
meum. » 

Revit-elle l'escorte royale qui accompagna, en 
pompe, à Annecy, une si belle convertie que l'on 
se méfiait d'une amoureuse ? Entendit-elle la voix 
d'un adolescent fatigué, penché sur elle, et, de sa 
lèvre, comme d'une rose, effleurant ses cheveux 
— ou n'entendit-elle que les dix heures qui son- 
naient à jamais pour elle à la paroisse de Lémenc? 



PIM 



TABLE 



LE ROMAN DU LIÈVRE 7 

CLARA d'ellébeuse 65 

ALMAÏDE d'eTREMONT 149 

DES CHOSES : 

I. Des choses 215 

II. Aux pierres , 229 

CONTES : 

Le Paradis 235 

Les Enfants assistés 239 

La Pipe 241 

Le Mal de vivre 244 

Le Tramway 250 

L'Absence 252 

Le Chemin de la vie 254 

LFntelligence 260 

Les Deux grandes actrices 262 

La Bonté du Bon Dieu 265 

La Petite négresse 268 

Le Paradis des bêtes 270 

De la Charité envers les bêtes 273 

NOTES SUR DBS OASIS ET SUR ALGER : 

Chetma 279 

Biskra 282 



368 TABLE 

KefelDohV 285 

Mogar 287 

Tuggurth 288 

El-Kantara 291 

Alger 2'J3 

LB 15 AOUT ▲ LAnUNS 297 

j>Bux PROSES : 

Sylvie 305 

Clitie 307 

NOTES 311 

8URJBAN-JACQUBS ROUSSEAU ET MADAME DE WAIIKNS 

AUX CHARMBTTES ET ▲ CIIAMBÉRV 345 



Poitiers. — Imp. Marc Tbukr, 7, rue Victor-Hugo. 



%. 1 JKx: 



PQ Jammes, Francis 

2619 Le roman du lièvre 

A5H6 

1922 



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